Armand s’était résigné à passer le reste de la journée dans cette petite cellule en compagnie d’Islandais qu’il ne comprenait pas et qui ne semblaient de toute manière pas enclins à la discussion, lorsque des cris retentirent à l’extérieur.

Il se leva aussitôt, aux aguets, imité par ses compagnons de cellule. Des coups de feu retentirent soudain et à ce bruit tout le monde dans la pièce se baissa instinctivement. Enfin, le silence se fit ; puis un bruit de clé, et la porte s’ouvrit pour laisser la place à plusieurs femmes armées, le visage dur. À sa grande surprise, Armand reconnut Gudrun parmi elles. Il s’approcha rapidement – même s’ils se comprendraient difficilement sans Mathilde ou Jon pour jouer les interprètes, elle pourrait peut-être lui indiquer où se trouvaient ses compagnons.

Dès qu’elle l’aperçut elle lui demanda, l’air inquiète :

— Jon ?

Armand secoua la tête ; il avait été séparé de Jon et Faraldr et n’avait pas la moindre idée d’où ils se trouvaient. Ils avaient de toute évidence été considérés comme les chefs du mouvement et enfermés à part.

— Avec Faraldr, répondit-il, essayant de retrouver ses quelques bribes d’islandais. Je ne sais pas.

Gudrun hocha la tête et donna quelques ordres – de toute évidence, les qualités de meneur étaient une histoire de famille. Puis elle ressortit dans le couloir et Armand lui emboîta aussitôt le pas.

— Mathilde ? Joséphine ? demanda-t-il en prenant soin de rester derrière elle – elle était armée et lui non, et d’après ce qu’il avait entendu, les agents de l’hôtel de police ne semblaient pas décidés à laisser leurs prisonniers s’évader sans réagir.

Pour toute réponse, elle secoua la tête, puis dit quelques mots avant de jeter un regard dans sa direction et de pousser un soupir en se rappelant de toute évidence qu’il ne comprenait pas sa langue. Elle fit quelques gestes : elles étaient… Parties ?

Armand n’eut pas le temps de poser davantage de questions : un cri retentit soudain au détour d’un couloir et il se plaqua contre le mur en même temps que Gudrun pour éviter des coups de feu.

Quelques femmes avaient donné leurs armes à des hommes, mais d’autres les avaient gardées ; elles se placèrent à l’avant du groupe, tandis que d’autres couvraient leurs arrières. Armand les regarda faire avec le cœur au bord des lèvres : il ne s’était encore jamais trouvé désarmé lors d’une bataille et ce n’était pas une situation plaisante.

Heureusement, les agents de police, trop peu nombreux, se retirèrent devant leur avancée. Un seul était resté à terre, les yeux déjà fixés dans la mort, la pourpre de sa bravoure s’étalant sur sa poitrine. Gudrun le regarda fixement durant un instant, avant de fermer les yeux puis de se remettre en marche.

Islandais contre Islandais… le mouvement nationaliste était en train de tourner à la révolution sanglante. Il doutait fort que c’était ce que Jon aurait voulu – et il craignait que cela ne signe la fin de son combat, s’ils ne s’enfuyaient pas rapidement de l’hôtel de police. L’île devait grouiller de soldats danois, avec la course ; il ne leur faudrait pas longtemps pour venir au secours de la police débordée. Il fallait faire vite, mais impossible de partager ses conclusions avec qui que ce soit ; il ne pouvait qu’espérer que Gudrun en avait conscience.

Heureusement, ils trouvèrent enfin Jon, seul dans la cellule suivante.

Le frère et la sœur s’embrassèrent tandis qu’Armand serrait les dents ; il avait espéré que Faraldr se trouverait avec Islendigur.

— Faraldr a été emmené, lui apprit alors Jon, comme s’il lisait dans ses pensées. Je ne sais pas où.

Armand jura dans sa barbe.

— Et Mathilde et Joséphine ?

Jon secoua la tête, mais à ce moment-là, sa sœur lui dit quelque chose.

— Apparemment, traduisit-il pour Armand, elles ont été aperçues montant dans un vaisseau étranger.

— Comment ? À quoi ressemblait-il ?

Jon répéta la question à Gudrun ; celle-ci appela alors une autre femme, grande et forte, qui s’inclina devant Jon comme un chevalier devant son roi.

— Un aéronef à voiles, lui expliqua Jon après un rapide échange. Semblable au vôtre. Plusieurs hommes étaient avec elles.

Armand ferma les yeux et dut se retenir pour ne pas lancer un coup de pied dans le mur le plus proche. Lefèvre. Il avait dû soudoyer des agents de police.

— C’est l’homme qui nous poursuit. Grand, roux, avec une moustache ? demanda-t-il pour confirmation.

— Les yeux marrons, avec une petite croix dorée autour du cou ? s’enquit alors Jon.

— Oui, fit Armand, les sourcils froncés.

Jon secoua la tête.

— Je l’ai vu. C’est lui qui a emmené Faraldr. D’ailleurs…

Il se tourna pour interroger à nouveau la témoin, qui hésita avant de répondre.

— Elle dit que Faraldr aurait pu être avec elles. Elle n’en est pas sûre, elle n’a pas bien pu le voir à l’Alþingi. Mais si c’est bien ce Lefèvre qui l’a emmené, alors ils doivent tous être à bord du même vaisseau.

Vaisseau qui avait sans doute déjà décollé. Armand laissa retomber ses épaules et desserra les poings. Il n’arrivait pas à croire que Lefèvre avait gagné aussi facilement.

Un appel retentit depuis l’extérieur et Gudrun lança quelque chose à Jon, en faisant un pas en direction de la porte – geste qu’elle interrompit lorsqu’il lui répondit d’un ton sombre. Armand regarda sans comprendre la conversation qui se déroulait entre les deux ; mais lorsque Jon alla s’asseoir par terre contre le mur, les bras croisés, il réalisa ce qu’il se passait.

— Vous ne voulez pas vous enfuir.

Jon eut un sourire amer.

— Il faut que j’assume mes responsabilités.

— Je croyais que c’était Lars qui avait organisé l’attentat.

— En effet. Mais c’était à moi de le contrôler. Nous sommes à un tournant crucial, Armand, je pense que vous le savez autant que moi. Si je ne fais rien, tout cela va tourner au bain de sang, et je refuse d’en arriver là. J’assumerai l’entière responsabilité de ce qu’il s’est passé. Alors, le mouvement pourra peut-être continuer.

Armand jeta un regard vers Gudrun, qui fixait Jon d’un air trahi ; dehors, on entendit un autre appel, plus pressant cette fois.

Jon allait se sacrifier – pour rien, sans doute ; car même si les Islandais le considéraient avec révérence, cela n’avait pas empêché le sang de couler et cela ne l’empêcherait pas plus à l’avenir. Pas alors que Lars était encore en liberté. L’injustice de cette pensée lui fit serrer les poings.

Une idée soudaine lui traversa alors l’esprit – une idée folle, digne de Mathilde. Mais après tout, les idées de Mathilde avaient toujours fonctionné jusqu’à présent. Et celle-ci avait le mérite indéniable de faire d’une pierre deux coups.

— Vous avez tort, fit-il en s’accroupissant devant Jon. Vous savez aussi bien que moi que Lars ne s’arrêtera pas de lui-même, et que vous serez condamné et non écouté. Mais si c’est vous qui le retrouvez… alors la reine sera peut-être plus encline à vous croire.

Les traits de Jon se durcirent et il ouvrit la bouche, mais Armand reprit sans attendre :

— Regardez ces femmes. Elles sont venues vous chercher, parce que sans vous, personne ne saura quoi faire. Croyez-moi, j’ai déjà vu ce genre de choses ; sans meneur, la troupe se délite. Elles se sont mises en danger pour vous, elles vont être recherchées, sans doute emprisonnées à cause de vous. Si vous ne saisissez pas cette chance, alors tout cela aura été inutile.

Jon secoua la tête, mais son regard s’attarda sur Gudrun, qui s’était rapprochée de la porte pour guetter, le fusil levé. Il était temps de porter le coup de grâce.

— Et j’ai besoin de vous. Lefèvre va livrer Faraldr au professeur Monfort. Nous pouvons peut-être encore le sauver – mais je n’y arriverai pas sans vous.

Armand se releva et tendit la main à Jon ; celui-ci le jaugea un moment du regard. Puis des cris d’homme retentirent au loin, suivis d’un premier coup de feu qui les fit tous sursauter et sembla propulser enfin sa réaction. Il prit la main tendue d’Armand pour se relever ; même s’il secouait la tête, Armand sut qu’il avait gagné.

— J’ai un plan, fit-il une fois dans le couloir, en se mettant à courir à la suite de Gudrun. Mais il va nous falloir votre langskip !

Mathilde, assise sur la petite couchette de sa cabine, n’arrivait pas à penser.

Lefèvre les avaient séparés dès leur arrivée à bord de son vaisseau ; il l’avait emmenée dans cette cabine avant de l’enfermer avec un « bon voyage » qui l’avait fait grincer des dents. Ils n’avaient pas encore décollé, mais il en obtiendrait sans nul doute rapidement l’autorisation. Une fois en vol, leurs chances de fuite seraient réduites à néant.

— Réfléchis, Mathilde, réfléchis, marmonna-t-elle en se mettant à faire les cent pas.

C’est alors qu’elle entendit un bruit métallique derrière elle. Intriguée, elle s’approcha de la paroi – là, dans le coin, une grille d’aération comme il y en avait partout dans les aéronefs. Une toux étouffée s’en échappa soudain, si faible qu’elle aurait pu passer inaperçue, et elle sursauta avant de s’accroupir.

— Qui est là ? hasarda-t-elle.

— Mathilde ? Enfin. Ouvrez ! lança alors la voix de Joséphine.

— Je ne peux pas… commença Mathilde en étudiant les vis qui maintenaient la grille fermée, lorsqu’un petit tournevis fin fit son apparition entre deux barreaux.

— Tenez. Dépêchez-vous, j’ai une crampe…

Mathilde se hâta autant que possible, grimaçant à chaque fois que sa main ripait, émettant un bruit qui lui semblait claironner dans toute la cabine. Enfin, elle réussit à venir à bout des vis et enleva délicatement la grille. Joséphine s’extirpa du conduit avant de se mettre à étirer sa jambe avec des jurons étouffés.

— Comment êtes-vous arrivée ici ? demanda Mathilde.

— Ces idiots ont décidé que vu que j’étais une femme, ils n’allaient pas me fouiller ni me mettre les fers ; ils m’ont simplement enfermée. Quand j’ai vu la grille d’aération, j’en ai profité. Les conduits sont plutôt grands, c’est pas mal.

— Vous avez de la chance d’être tombée sur moi et pas sur Lefèvre, dit Mathilde en secouant la tête ; mais elle sentait que cette chance inespérée remettait en marche les rouages de son cerveau.

— On n’a rien sans rien, se contenta de répliquer Joséphine en haussant les épaules. Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

Mathilde se hâta d’enlever plusieurs de ses jupons et l’arceau qui donnait sa forme de cloche à sa robe ; il était modeste comparé à la mode française, mais la gênerait tout de même. Joséphine la regarda avec des yeux ronds.

— Je ne sais pas si vous allez rentrer là-dedans, lui fit-elle observer d’un ton dubitatif.

Il était vrai que Joséphine était beaucoup plus mince qu’elle. Mathilde jaugea le conduit du regard, maudissant pour ce qui était sans doute la première fois de sa vie son tour de taille – ce serait serré, mais elle devrait y arriver.

— Nous allons sans doute bientôt décoller, il n’y a pas de temps à perdre. Essayons de trouver Faraldr.

Joséphine hocha la tête.

— Après vous, fit-elle avec une révérence.

Sans répondre, Mathilde prit une inspiration, avant de s’accroupir pour se faufiler dans le conduit, en faisant de son mieux pour ne pas imaginer le spectacle déplorable qu’elle devait offrir.

Ce ne fut pas sans peine, mais elle parvint à rentrer. Effectivement, c’était étroit : elle devait se tortiller pour avancer. Le plus difficile serait sans doute de ne pas faire de bruit : elle avait déjà envie d’éternuer, avec la poussière soulevée par ses mouvements.

Un soudain grondement anima tout le vaisseau et Mathilde serra les dents avant de se mettre à ramper. Ils allaient bientôt décoller.

Il fallait qu’elles trouvent Faraldr.

Mathilde s’arrêta si soudainement que Joséphine faillit lui rentrer dedans. Elle essaya de s’avancer un peu pour y voir quelque chose, mais le conduit était trop étroit, et sa vision limitée. La situation l’aurait en d’autres circonstances fait rire à gorge déployée : elle et une dame de la bonne société, en train de se tortiller dans les conduits d’aération d’un aéronef, à essayer de retrouver leur ami capturé par un pirate de l’air… ça semblait sorti tout droit d’un roman à quatre sous, et ça manquait totalement de dignité – non pas qu’elle en avait quelque chose à faire, mais se retrouver nez à derrière avec quelqu’un, c’était quand même déconcertant.

C’est alors que Mathilde se tourna vers elle. Son visage apparut dans le champ de vision de Joséphine, légèrement éclairé par les rais de lumière traversant une grille ; puis elle lui fit signe de reculer.

Joséphine obéit, jusqu’à la grille précédente. Celle-ci devait donner dans un couloir ; pour l’instant, il semblait désert.

— Faraldr se trouve là-bas ; il est seul avec Lefèvre. Pensez-vous pouvoir ouvrir cette grille ? lui chuchota Mathilde.

Joséphine fronça les sourcils et lui fit signe de lui laisser la place. À moins qu’elles n’aient vraiment pas de chance du tout, il devait y avoir…

Elle sourit en voyant le bout des vis qui dépassaient à chaque coin et s’y attaqua à l’aide d’une petite pince ; ensuite, elle n’eut qu’à tordre les fils de la grille pour se laisser la place de passer une main dehors et finir de dévisser le tout. Il lui fallut un moment, mais la grille finit par céder.

Retenant une exclamation de triomphe, Joséphine sortit du conduit, puis se retourna pour aider Mathilde à s’en extraire. Celle-ci rabattit derrière ses oreilles les mèches qui s’étaient échappées de son chignon, puis se dirigea vers la porte derrière laquelle devait se trouver Faraldr en jetant un regard inquiet dans le couloir – personne ; mais cela ne durerait sans doute pas, il fallait qu’elles se dépêchent.

— Lefèvre était à gauche de la porte, assis à une table, murmura-t-elle à Joséphine. Je suis presque sûre qu’il pointait une arme sur Faraldr.

— Faraldr est attaché ? demanda Joséphine – s’il pouvait l’aider, ça serait encore mieux.

— Je ne sais pas, fit Mathilde en se tordant les mains.

Joséphine se pencha pour étudier la serrure – ça n’avait pas l’air fermé à clef. Elle hocha la tête, puis fit signe à Mathilde de se mettre sur le côté. Elle était efficace en cas de crise, en tout cas pour une dame ; mais elle n’était tout de même pas habituée à se battre.

L’effet de surprise, en revanche, serait un excellent allié.

Avec un sourire carnassier, elle ouvrit brutalement la porte.

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