Armand ne perdit pas de temps à se traiter intérieurement de tous les noms – oui, il aurait dû se montrer plus méfiant ; mais s’y attarder ne servirait à rien. Les trois hommes qu’il avait repérés par la fenêtre, et qui n’étaient décidément pas des ouvriers, avec les armes qui se devinaient sous leur veste, approchaient rapidement.

— Aidez-moi à barricader la porte, ordonna-t-il à Joséphine, qui se précipita aussitôt de l’autre côté du lourd établi.

Elle avait ses défauts, mais au moins elle ne perdait jamais son sang-froid.

Le boucan qu’ils avaient fait alerta Gunnar Borsson : les doubles portes de l’atelier s’ouvrirent brusquement sur le visage colérique du prothésiste, et celui interloqué de Mathilde. L’Islandais n’avait pas l’air de savoir de quoi il retournait – son atelier était sans doute simplement surveillé.

Ils ne pouvaient décidément s’en prendre qu’à eux-même.

— Des hommes arrivent, expliqua-t-il rapidement à Mathilde. Il faut partir.

Elle écarquilla les yeux mais resta maîtresse d’elle-même et se tourna vers Gunnar pour lui poser une question en islandais. En l’entendant, Faraldr se releva aussitôt de la table et s’empressa d’enfiler sa chemise, sans s’arrêter à la boutonner. Le prothésiste, quant à lui, réfléchit un instant avant d’appeler son apprenti, qui dévala une échelle ; il lui dit quelques mots, puis leur indiqua une petite porte dans un angle de l’atelier que le garçon ouvrait déjà.

— Par là, leur lança Mathilde en attrapant en hâte la veste de Faraldr. Il envoie son apprenti chercher de l’aide et il dit qu’il va rester ici pour faire diversion.

— Ce sera dangereux, fit Armand.

Il ne voulait pas laisser de potentielles victimes collatérales dans leur sillage. Mais Gunnar se contenta de hausser les épaules lorsque Mathilde lui traduisit, et se saisit avec aisance d’une masse de belle taille appuyée contre un établi.

— Il se débrouillera, asséna Joséphine en le poussant dans le dos. Allez, c’est pas en restant là qu’on va l’aider !

Faraldr prit un instant pour dire quelques mots au prothésiste ; mais on entendait déjà des coups sourds contre la porte d’entrée. Mathilde s’engagea aussitôt dans le couloir sombre où avait disparu le gamin, suivie de Faraldr et de Joséphine. Avec un hochement de tête pour Gunnar, qui se tourna vers l’avant de son atelier d’un air impassible, Armand les suivit et referma le battant.

Au bout du couloir se trouvaient quelques marches raides, puis une petite porte entrouverte se dessina dans la pénombre. Une fois dehors, ils ne perdirent pas de temps à chercher à la bloquer ; il valait mieux profiter de leur avance.

Ils se trouvaient dans une ruelle coincée entre l’arrière des boutiques de la rue principale et les grandes parois en bois d’entrepôts. Pas d’endroit pour se cacher ; ils ne pouvaient que fuir. Pas d’apprenti en vue non plus ; il se demanda un instant quels secours il avait bien pu aller chercher, avant de se concentrer sur la direction à prendre.

— Il faut retrouver madame Göring, fit-il en se mettant en marche. Avec sa voiture, nous réussirons peut-être à leur échapper.

Les autres lui emboîtèrent le pas sans protester ; Faraldr finissait de se rhabiller, aidé par Mathilde. Joséphine fermait la marche, regardant autour d’eux d’un air méfiant. Elle avait déniché il ne savait où une barre de fer, et il fut presque surpris par le sens de camaraderie qu’il éprouva soudain, l’impression que ses compagnons pourraient surveiller ses arrières ; cela lui rappelait son temps maintenant révolu dans l’armée aéroportée.

Une autre allée s’ouvrit sur leur gauche, qui repartait vers la rue principale – un risque, mais la ruelle dans laquelle ils se trouvaient semblait rétrécir et menaçait de se transformer en cul-de-sac. Il choisit donc de prendre l’allée.

… Et le regretta une dizaine de mètres plus loin, en voyant les trois hommes qui arrivaient en courant dans leur direction, criant comme des chiens excités. Ils avaient dû décider de faire demi-tour plutôt que d’affronter Gunnar – une bonne nouvelle pour le prothésiste, mais Armand n’était pas vraiment en mesure de l’apprécier pour l’instant.

L’homme au centre dégaina son arme et la pointa sur eux. Trop tard pour faire demi-tour. Ils étaient coincés.

Les trois hommes s’écartèrent pour leur barrer le passage dans toute l’allée. Mathilde regarda le pistolet, déglutit, et s’obligea à s’avancer avec un sourire poli. Peut-être pourrait-elle les convaincre qu’il s’agissait d’une erreur ?

Derrière elle, elle entendit Joséphine siffler d’une voix basse :

— Je prends celui de gauche. Faraldr, milieu.

L’homme au pistolet eut un sourire railleur.

— Pas la peine de faire les malins, dit-il en français. Rendez-vous et tout ira bien.

Une idée vint soudain à Mathilde.

Elle prit son air le moins menaçant possible, fit un pas en avant, et s’effondra dans les bras du mercenaire. En fait, elle avait prévu de tomber à ses pieds et de s’arranger pour le déséquilibrer, ce qui donnerait peut-être à Faraldr l’occasion de le désarmer – mais l’homme servit mieux encore ses desseins en la rattrapant au vol, les yeux écarquillés de surprise.

Elle lui arracha aussitôt son arme, avant de se laisser rouler maladroitement au sol ; Faraldr bondit littéralement par-dessus elle sur le pauvre assaillant assailli, qui ne semblait pas comprendre ce qui lui arrivait. Mathilde se releva et recula, retenant son souffle, tandis que Joséphine et Armand se jetaient dans la bagarre.

Elle fut surprise de constater qu’il n’y avait pas tant de différences que cela dans la manière de se battre de ses compagnons ; Armand avait peut-être plutôt recours à des mouvements de savate classique, tandis que Joséphine se battait indéniablement sous la ceinture – le coup de pied qu’elle venait de placer entre les jambes de son adversaire le fit s’effondrer comme un sac de farine éventré – mais leur violence se confondait, dans l’ensemble. Faraldr n’était pas en reste ; sa méthode semblait relever davantage de la force brute. Il avait repoussé son adversaire contre le mur et le pilonnait rapidement, encaissant sans broncher les faibles coups que le pauvre homme essayait de lui rendre.

Tout se passa très vite, même si Mathilde aurait été incapable d’estimer le temps que dura la bagarre – quelques secondes ? Quelques minutes ? Joséphine assomma son adversaire d’un coup de barre, celui de Faraldr s’effondra dans un râle, et Armand garda le dernier homme dans une étreinte qui le fit s’évanouir au bout de quelques instants par manque d’air. Mathilde poussa un long soupir tremblant et s’efforça de desserrer sa prise sur le pistolet ; il valait sans doute mieux qu’elle le donne à Armand, lui au moins savait s’en servir.

— Tout va bien ? lui demanda ce dernier en lui prenant délicatement l’arme des mains.

Mathilde hocha la tête. Faraldr la regardait en plissant les yeux, presque comme s’il était en colère, mais il ne dit rien ; ce fut Joséphine qui s’en chargea en venant la secouer par le bras.

— Mais vous êtes complètement dingue ? Vous auriez pu vous faire tuer !

Mathilde nota distraitement que Joséphine semblait presque s’être attachée à elle ; elle ne savait pas si elle devait être émue ou effrayée. Elle se contenta de hausser les épaules.

— Ça a marché, non ?

Joséphine sembla sur le point de répliquer, mais Armand l’interrompit soudain.

— Allons-y, il n’y a pas de temps à perdre.

Joséphine tapa du pied, mais suivit le mouvement sans rien ajouter.

— C’est Lefèvre, n’est-ce pas ? demanda Mathilde à Armand tout en essayant de marcher à son rythme rapide.

— Ça, ou il y a d’autres Français à nos trousses, répondit celui-ci d’un air sombre.

Ils s’arrêtèrent au moment d’arriver dans la grande rue ; mais aucun d’eux ne perçut quoi que ce soit de suspicieux.

— Là-bas, au bout ! s’exclama soudain Joséphine, faisant violemment sursauter Mathilde. L’auto !

Elle se trouvait à une centaine de mètres environ, garée devant un bâtiment en bois sans signe distinctif. Aussitôt, ils s’engagèrent dans la rue, en marchant vite mais sans courir, suivant les instructions d’Armand. Une fois à quelques mètres de la voiture, Mathilde fronça les sourcils : le bâtiment ne ressemblait ni à un atelier, ni à un magasin. Où pouvait bien être Christine ? Elle ne leur avait pas dit vouloir rendre visite à qui que ce soit.

Puis elle réalisa qu’un homme était posté devant la voiture, et son sang se glaça.

Armand n’hésita pas ; il s’approcha vivement du garde, qui n’eut que le temps de se retourner et d’ouvrir la bouche avant de se faire assommer d’un coup de crosse. Au même moment, un cri retentit depuis les hauteurs du bâtiment, et Mathilde vit l’archéologue en personne, passablement échevelée, qui se penchait par une fenêtre, ainsi qu’un homme qui essayait de la tirer en arrière.

— Fuyez ! C’est un piège ! Ne vous occupez pas de moi, allez-vous en !

L’homme la lâcha et disparut à l’intérieur ; Armand saisit Mathilde par le bras, mais celle-ci se dégagea.

— Montez dans la voiture ! cria-t-elle à ses compagnons, avant de pousser Armand et de s’installer à la place du conducteur.

Sans attendre, elle se saisit du levier de démarrage, et sourit en entendant le véhicule se mettre à ronronner. Jamais encore elle n’avait été aussi heureuse des avancées du galvanisme en matière de transports – et elle était déjà une fervente partisane du progrès avant toute cette histoire.

Les portières claquèrent : Armand et Joséphine à l’arrière, Faraldr à ses côtés. Elle démarra aussitôt, assez brutalement pour apercevoir, du coin de l’œil, la tête de Faraldr heurter la têtière de son siège.

Derrière eux, plusieurs hommes débouchèrent en trombe du bâtiment ; quelques instants plus tard Joséphine et Armand poussèrent un cri de concert lorsque la vitre arrière explosa, les éclaboussant d’éclats de verre.

— Ils nous tirent dessus ! s’exclama Joséphine, pliée en deux sur la banquette.

Mathilde tourna brutalement sur la gauche pour s’engager dans une rue perpendiculaire qui les mettrait à l’abri, au moins temporairement – plusieurs piétons durent se précipiter hors de son chemin pour ne pas se faire renverser, lançant des imprécations après eux.

Au bout de la rue, elle aperçut les fils marquant le trajet du tramway ; derrière, Armand s’était redressé et avait dégainé son arme, qu’il cala sur la lunette arrière, prêt à tirer sur leurs poursuivants. Joséphine l’imita aussitôt avec le pistolet volé, psalmodiant une litanie de jurons entre ses dents.

— Je ne sais pas par où partir ! cria Mathilde.

— Tout droit, lança Armand par-dessus son épaule. Le plus important pour l’instant, c’est de sortir de la ville !

Mathilde hocha la tête ; à ce moment-là, Armand jura et fit feu, faisant sursauter Faraldr par la détonation soudaine. Mathilde hasarda un regard en arrière : une autre voiture arrivait à toute vitesse derrière eux. Sans doute pas une livraison.

— C’est bien Lefèvre ! Mathilde, accélère !

— Non ! l’interrompit Faraldr, le bras levé. Devant !

Le tramway était apparu sur ses rails au coin de la rue. S’ils continuaient, ils allaient le percuter. Mathilde serra les dents, jeta un nouveau regard par-dessus son épaule : la distance se réduisait avec l’autre voiture.

Elle prit sa décision et appuya brutalement sur la pédale d’accélérateur, actionnant le levier du deuxième transformateur pour se donner plus de puissance. L’automobile ne la trahit pas et bondit soudain en avant, déstabilisant Armand qui bascula avec un juron.

— Mais qu’est-ce que…

Joséphine poussa un cri étouffé, Armand s’interrompit comme si on lui avait arraché les mots de la bouche, et Faraldr ferma les yeux ; seule Mathilde les garda grands ouverts, accélérant de toutes ses forces pour couper la route au tramway.

Ils passèrent sur les rails dans un bond qui lui retourna l’estomac, accompagnés par un bruit prolongé de corne de brume ; mais lorsque Mathilde osa tourner la tête, ils étaient passés, et le tramway bloquait toute la largeur de la rue.

Elle continua sans presque décélérer, prise d’une euphorie qui frôlait l’hystérie ; elle avait l’impression que la voiture allait s’envoler d’un moment à l’autre.

— Là ! À droite, à droite ! cria Joséphine, apparemment remise de sa frayeur.

Mathilde braqua, faisant tournoyer le volant aussi vite qu’elle le pouvait, et réussit à prendre in extremis le virage, non sans cogner au passage l’automobile contre un coin de mur. Elle grimaça ; il faudrait qu’elle rembourse les réparations à Christine, quand tout cela serait fini.

S’ils arrivaient à s’en sortir.

À l’extérieur de la ville, la voiture se mit à trembler autour d’eux : les larges pavés avaient laissé la place à un chemin de terre qui convenait très bien pour des chevaux, mais mal à leur véhicule. Mathilde, les dents serrées, continuait de fixer la route devant eux – mais il sembla à Faraldr qu’ils ralentissaient.

— Ils arrivent, lança Armand d’une voix tendue.

Lui et Joséphine reprirent leurs positions, pointant leurs armes vers la voiture qui les suivait ; elle était encore loin derrière eux, mais ils ne pourraient plus la semer à présent qu’ils étaient en rase campagne. Faraldr serra les dents – il détestait se sentir aussi inutile.

Soudain, un mouvement attira son attention, un peu plus loin que la voiture qui les suivait. Il plissa les yeux – oui, c’était bien ce qu’il pensait.

— Là, dit-il pour attirer l’attention de ses compagnons. Des chevaux !

Il devait y en avoir cinq ou six, qui sortaient de la ville et approchaient à vive allure. Ils étaient encore trop loin pour qu’il arrive à distinguer leurs cavaliers, mais ils semblaient tenir de longs objets à la main – des armes ?

— C’est bien notre chance, gronda Armand. Il a pensé à tout.

Faraldr se demanda s’il avait bien compris – puis réalisa de quoi parlait Armand. La voiture de leurs poursuivants serait sans doute aussi gênée qu’eux sur les chemins de terre, mais ce ne serait pas le cas des chevaux – et ceux-là allaient vite les rattraper. S’il s’agissait d’autres hommes à la solde du mercenaire, alors ils étaient perdus. Faraldr se contorsionna pour fixer le groupe à cheval ; puis il sentit l’espoir monter en lui.

— Ils ne viennent pas vers nous, dit-il à Mathilde, abandonnant le français pour être sûr de se faire comprendre. Ils vont vers l’autre voiture.

Elle lui lança un regard surpris, qui leur coûta une embardée, puis traduisit pour les deux autres. Faraldr s’était à nouveau retourné – c’était certain, à présent : les cavaliers se dirigeaient droit vers leurs poursuivants.

— Ils sont armés, observa Armand. Mais pourquoi…

Mathilde ralentit encore, et Faraldr se mit en devoir d’ouvrir sa fenêtre ; il voulait voir ce qui allait se passer. Lorsqu’il réussit enfin, les cavaliers s’étaient nettement rapprochés de l’autre véhicule, sur lequel ils braquaient les longs objets – qui se révélèrent effectivement des armes, au bruit de détonation qu’il entendit alors. Derrière lui, Armand laissa échapper une exclamation de surprise et Joséphine un cri de triomphe, le poing levé.

Leurs poursuivants tentèrent de répliquer aux coups de feu ; mais les cavaliers étaient trop habiles, et dispersaient aisément leurs montures avant de revenir à la charge. Faraldr ne pouvait s’empêcher de hocher la tête à chaque manœuvre : c’était un plaisir de les voir jouer ainsi avec leurs adversaires. Enfin, il y eut un bruit de crépitement plus fort et la voiture s’arrêta net ; trois hommes en sortirent alors précipitamment avant de partir en courant en direction de la ville, sans demander leur reste.

Les cavaliers ne poursuivirent pas les fuyards, mais se dirigèrent plutôt droit vers eux. Faraldr plissa les yeux pour mieux y voir… Encore quelques instants, et il put enfin distinguer les traits du cavalier de tête.

— C’est Jon !

Décidément, ils ne pouvaient faire un pas sans rencontrer cet homme. Mathilde lui lança un regard inquiet, mais finit par arrêter la voiture. Faraldr hocha la tête dans sa direction. C’était la seule chose à faire : de toute manière, ils ne pouvaient pas aller bien loin sur ce terrain.

Ils étaient redevables envers Jon, à présent – enfin, pas complètement, vu qu’il ne leur avait toujours pas rendu le vaisseau qu’il leur avait volé. Mais en tout cas, cela changeait la donne. Faraldr inspira profondément et se prépara aux négociations.

Cette fois, il ne pourrait pas refuser si facilement ce que l’Islandais lui demanderait.

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