Le lendemain s’ouvrit une longue discussion pour savoir s’ils devaient laisser quelqu’un à bord de l’Ariane ; d’après ce que Faraldr comprit, Joséphine ne voulait pas que le vaisseau reste sans défense, tandis qu’Armand et Mathilde refusaient de séparer le groupe. Ils eurent gain de cause, et ils se mirent tous en route en fin de matinée vers une ville sur la côte, afin de trouver un moyen de se rendre chez cette madame Göring censée leur venir en aide. Joséphine traînait les pieds ; Faraldr comprenait sa méfiance, et en temps normal l’aurait soutenue, mais ils étaient trop peu nombreux pour se disperser. Il faudrait qu’ils s’en remettent à la protection que leur fournissait le glacier – qui irait s’y aventurer ?

Sous leurs pieds, la glace scintillait de mille feux à la lumière du soleil. Ils avançaient lentement, car Mathilde avait régulièrement besoin de faire des pauses. Au bout d’une heure, Faraldr remarqua qu’elle grimaçait et boitillait du pied gauche. Il aurait voulu pouvoir la soulager, tout en sachant que c’était impossible – et à voir les regards qu’Armand et Joséphine lui jetaient parfois, il n’était pas le seul dans ce cas. Malgré tout, elle ne se plaignait pas.

La descente du glacier fut périlleuse. La glace laissait peu à peu la place à de la boue glissante et ravinée de petites coulées, qui se dérobait traîtreusement sous les pieds. Mathilde chuta trois fois, Armand y échappa de peu à plusieurs reprises, et même Joséphine, qui semblait pourtant avoir le pied sûr, vacillait. Faraldr, quant à lui, avait renoncé à préserver ses vêtements et sa dignité, et descendait accroupi, plongeant régulièrement la main dans la boue glacée pour éviter de perdre l’équilibre. Lorsqu’ils arrivèrent enfin sur de la terre un peu plus ferme, Armand se retourna pour contempler les longues coulées de boue, l’air sombre, et eut une rapide conversation avec Mathilde. Celle-ci, voyant sans doute l’expression intriguée de Farald, lui traduisit :

– Armand est inquiet ; nous ne pouvons pas laisser l’Ariane sur le glacier, c’est trop dangereux. Nous devrons la faire remorquer jusque chez madame Göring, ce sera plus discret que de voler, mais il faudra trouver un autre accès.

– Les gens d’ici connaîtront, affirma Faraldr.

– Nous verrons bien. Allons, repartons, fit Mathilde avec une légère grimace.

Peu de temps après, ils trouvèrent un petit chemin qui les mena jusqu’à une ferme, tapie sous son toit d’herbe. Faraldr sentit une vague de nostalgie l’envahir, qu’il ne réussit à repousser qu’au prix d’un grand effort. Une partie de lui avait envie d’aller frapper à la porte et d’entrer pour partager un moment la chaleur de ce foyer, l’autre de s’enfuir dans la vallée ; si bien qu’il resta figé sur place tandis qu’un vieil homme s’approchait d’eux, suivi d’une jeune femme.

– Bonjour ! leur lança Mathilde. Nous sommes des voyageurs. Pourriez-vous nous indiquer le chemin de Hvolsvöllur ?

La jeune femme croisa les bras sans rien dire ; le vieil homme pencha la tête, puis finit par répondre :

– Hvolsvöllur, c’est loin. De l’autre côté du glacier, et de la vallée ensuite.

– Auriez-vous… Accepteriez-vous de nous louer une charrette, ou des chevaux ? Nous avons de quoi payer.

– D’où venez-vous ? demanda le vieux, l’air méfiant.

Faraldr ne pouvait pas lui en vouloir ; lui aussi se serait méfié, en voyant des inconnus débarquer du glacier sans crier gare. Mathilde se mordit les lèvres, avant d’avoir un conciliabule à mi-voix avec Armand.

– Nous sommes des voyageurs, finit-elle par dire. Nous nous sommes perdus durant une randonnée. Nous voudrions rejoindre la ville ou le village le plus proche.

Cette fois, ce fut au tour des deux Islandais de discuter entre eux, trop bas pour que Faraldr puisse comprendre ce qu’ils disaient. Sans doute se demandaient-ils si la promesse d’argent était suffisante pour faire confiance à des étrangers sortis de nulle part.

Lorsque le vieil homme voulut voir l’argent, Faraldr fut surpris, car Armand prit dans une poche de sa veste non pas des pièces, mais une sorte de feuille de papier. Le vieil homme se rembrunit. Essayaient-ils de lui donner une simple reconnaissance de dette ? Il s’avança vers Mathilde, mais avant qu’il ne puisse lui dire que c’était une mauvaise idée, elle reprit :

– Je suis désolée, nous n’avons que des billets. Mais je peux vous assurer qu’il est vrai. Écoutez… Tenez. C’est un billet de dix rigsdaler. Je suis sûre que vous trouverez quelqu’un qui vous l’échangera contre des pièces…

Les yeux de la jeune femme s’étaient écarquillés à la mention de « dix rigsdaler » ; cela devait représenter une somme importante, car elle tira le bras du vieil homme et argumenta furieusement. Finalement, il se tourna vers eux et tendit la main. Armand, après un regard vers Mathilde, lui donna ce « billet ».

– Je vais chercher la charrette, fit le vieil homme en confiant le bout de papier à la jeune femme, qui partit aussitôt vers la maison. Restez là.

Durant leur attente, il put obtenir par Mathilde des explications quant à la façon dont la monnaie fonctionnait à présent. Que même cela ait pu changer à ce point était incroyable. De l’argent sur du papier… Il comprenait mieux maintenant pourquoi Armand semblait faire autant attention à l’état de son vêtement : ces fameux billets ne devaient pas très bien supporter l’eau ou la boue.

Au bout d’un moment, le vieil homme revint, suivi d’un petit cheval à l’allure famélique tirant une minuscule charrette. Ils ne tiendraient pas tous à bord ; mais seule Mathilde en avait vraiment besoin. Cela suffirait.

Le trajet jusqu’au petit bourg de Vík dura plusieurs heures. Joséphine, Armand et Faraldr marchèrent à côté de la charrette, ou derrière lorsque le sentier se faisait trop étroit, tandis que Mathilde tentait, sans grand succès, de faire la conversation avec le vieil homme qui s’était présenté sous le nom d’Arnar, et semblait plutôt taciturne. Lorsque les premières habitations les entourèrent enfin, le vieil homme indiqua du doigt un clocher en bois au centre du village.

– Là-bas, vous trouverez quelqu’un qui pourra vous aider à rejoindre Hvolsvöllur. Demandez Jon Islendigur.

Il les emmena jusqu’à l’église, que Faraldr regarda avec intérêt. La religion chrétienne était déjà répandue en Islande de son temps, mais il y avait encore peu d’églises. Il faudrait qu’il demande à Mathilde de lui raconter comment les choses avaient évolué.

Un homme ouvrit la porte d’une petite maison à côté de l’église, et Arnar descendit prestement de la charrette avant de se diriger vers lui. Faraldr les observa un moment ; il les vit échanger une rapide poignée de main, mais rien qui soit de nature à éveiller ses soupçons. Tranquillisé, il fit quelques pas pendant que Mathilde s’employait à descendre à son tour de la charrette.

Les maisons étaient en bois, assez petites, certaines en mauvais état. Il y avait peu de gens dans la rue et aux fenêtres, alors que leur groupe aurait dû susciter les curiosités ; la majorité des habitants étaient sans doute à la pêche, ou dans les champs aux alentours. Quelques gamins se rassemblèrent, puis s’éparpillèrent sous son regard, courant le long de la route en direction de la mer qu’on distinguait un peu plus loin.

Arnar remonta et, avec un grognement en guise de salut, fit demi-tour et repartit ; Faraldr le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse.

Ce village était si proche de ce qu’il avait connu toute sa vie qu’il sursauta violemment en voyant une automobile surgir au détour de la grande route. Elle passa rapidement devant eux, et disparut en direction de la plage de sable noir ; il avait à peine eu le temps d’apercevoir une dame avec un immense chapeau à plumes, à l’intérieur. Il secoua la tête : il ne fallait pas qu’il oublie où il se trouvait vraiment.

Il sentit une présence et se tourna : c’était Mathilde, qui le regardait d’un air interrogateur.

– Vous n’êtes pas trop fatigué ?

– Non.

Il était surpris de constater que c’était vrai. Il avait eu peur de ne pas supporter l’effort et de devoir monter dans la charrette, mais il se sentait beaucoup mieux. Sa blessure guérissait vraiment. Bientôt, il n’y paraîtrait plus – sauf pour le bras, bien sûr, mais il n’allait pas y penser maintenant.

Il tendit son autre bras à Mathilde et l’entraîna vers la maisonnette devant laquelle Armand et Joséphine attendaient.

Armand avait essayé durant tout le trajet de se concentrer sur la conversation que Mathilde tentait vaillamment d’engager avec l’Islandais, mais c’était peine perdue ; il savait dire oui, non, bonjour et merci, pas beaucoup plus. Se retrouver ainsi dans une ville inconnue et dans une situation risquée sans parler la langue locale mettait ses nerfs à rude épreuve.

Il regarda Arnar s’entretenir avec un homme à la mine peu engageante à l’entrée du presbytère. Que n’aurait-il pas donné pour comprendre ce qu’ils disaient… Mais ils étaient de toute manière trop loin. Ces Islandais semblaient très cachottiers.

Il s’approcha ensuite de Mathilde, qui avait du mal, en l’absence de marchepied, à descendre – et fut surpris de voir que Joséphine s’était aussi avancée pour l’aider. Elle fourra aussitôt les mains dans les poches et repartit dans l’autre sens, renfrognée – mais de toute évidence, elle commençait à s’attacher à Mathilde. Une bonne chose.

Sans doute.

– Merci, souffla sa cousine en rejoignant le sol. Armand, il y a quelque chose d’étrange. Islendigur… Ce n’est pas un nom normal.

– Comment ça ?

– Les Islandais utilisent d’habitude simplement leur prénom, assorti éventuellement de celui de leur père ou de leur mère… Par exemple, Sturla Þórðarson, l’auteur de la Islendiga Saga, était Sturla, le fils de Þórður. Au quotidien, ils n’utilisent que leur prénom.

– Et pour Islendigur?

– Eh bien… Cela signifie « l’Islandais ». On dirait plutôt un surnom.

Arnar manqua les bousculer pour grimper à nouveau dans sa charrette, et Armand entraîna Mathilde à l’écart avant de regarder le vieil homme repartir sans demander son reste.

– Reste sur tes gardes, glissa-t-il à Mathilde.

Il était heureux d’avoir son arme, et d’avoir insisté pour que Joséphine prenne également le pistolet de bord de l’Ariane. Faraldr, quant à lui, était équipé d’un poignard, et Armand avait bien sûr gardé celui qu’il avait toujours dans sa botte. Ils étaient aussi parés qu’ils pouvaient l’être.

Mathilde alla chercher de Faraldr, qui sursautait devant le passage d’une automobile. Armand rejoignit Joséphine sur les marches de la maisonnette, où l’homme au visage fermé les attendait, les bras croisés. Était-ce le fameux Islendigur ?

Avant qu’il puisse trouver un moyen de poser la question, l’homme disparut dans la maison. Mathilde et Faraldr les avaient rejoints ; ils entrèrent donc tous les quatre à sa suite.

La pièce était éclairée par la faible lumière provenant des fenêtres, mais aussi par un feu crépitant dans l’âtre à sa gauche. Au mur, une croix en bois, quelques affiches illustrées au texte indéchiffrable, ainsi que ce qui ressemblait à un calendrier. Devant lui, plusieurs tables étaient disposées, entourées de chaises ; à l’une d’elles, trois hommes étaient en train de jouer aux cartes, tandis que deux autres, dont celui qui les avait fait entrer, les regardaient. Un peu à l’écart, un dernier était assis, occupé à lire un livre. Tous les regards sauf le sien se levèrent à leur entrée.

Armand s’écarta pour laisser la place à Mathilde. Celle-ci parut intimidée, mais prit la parole d’une voix ferme. Armand comprit les mots « bonjour » et « Islendigur ».

L’un des hommes se fendit d’un sourire narquois. Il lui répondit quelque chose, avant qu’un autre ne l’interrompe pour parler. Armand reconnut à nouveau le mot « Islendigur », puis tous se mirent à ricaner.

Mathilde se tourna vers lui, l’air exaspérée.

– Qu’est-ce qu’ils disent ?

– Chacun dit que c’est lui, Islendigur… En fait, ils disent simplement qu’ils sont Islandais. Armand, je ne sais pas si c’était une bonne idée…

Armand serra les dents. Est-ce qu’Arnar s’était moqué d’eux ? Il hésitait sur la meilleure manière de faire cesser les rires et d’obtenir des réponses, lorsque l’homme qui se trouvait dans le coin posa son livre et se leva. Il dit quelques mots d’une voix posée, très calme, et aussitôt les autres se turent, avant de retourner à leurs activités. Puis l’homme inclina la tête dans leur direction, ouvrit une porte au fond de la salle, et leur fit signe de s’approcher.

– En vérité, leur dit-il en français, je suis Jon Islendigur. Veuillez excuser le piètre sens de l’humour de mes camarades. Par ici, je vous prie ; nous pourrons discuter au calme.

Ils échangèrent un regard rapide, puis Armand reprit la tête du groupe pour passer dans la pièce du fond. Elle était simplement meublée d’une grande table et de plusieurs chaises ; rien sur les murs. Au fond, un poêle sur lequel une grosse cafetière fumait doucement.

Islendigur, nota-t-il, refusa l’entrée à celui qui leur avait ouvert en premier – et qui ne sembla pas beaucoup apprécier. Puis il ferma la porte, les fit asseoir et leur servit du café.

– Je vous écoute ; qu’est-ce qui amène des Français en Islande ?

Ils s’en tinrent à une version selon laquelle ils étaient de simples plaisanciers qui s’étaient perdus et cherchaient à rejoindre la demeure de leur amie, Christine Göring. Armand remarqua qu’un des sourcils élégants d’Islendigur tressaillait légèrement ; sans doute s’efforçait-il de retenir son air dubitatif. Parfaitement compréhensible : l’Islande était devenue, grâce aux formidables ressources de ses volcans et de ses sources chaudes, une véritable usine au service du Danemark. Le pays était donc réputé pour la qualité et la quantité de sa production sidérurgique, ainsi que pour la pauvreté de la majorité de sa population ; pas exactement une destination de plaisance, même s’il devait admettre que les paysages verdoyants qu’ils avaient traversés durant la journée étaient magnifiques. Mais cela restait la version la plus crédible pour l’instant.

– Nous aurions besoin d’un guide pour nous ramener chez madame Göring, et si possible d’un véhicule, acheva Armand.

Il pensait être un menteur acceptable ; pourtant, le regard que braqua sur eux Islendigur lui fit sentir qu’il ne l’avait pas cru.

– Pourquoi votre amie ne vous a-t-elle pas accompagnés ? demanda-t-il d’une voix trop douce, en se tournant légèrement vers Mathilde.

– Nous voulions découvrir un peu le pays par nous-mêmes, sans la déranger, dit-elle sans hésitation.

– Vous êtes arrivés à l’aérogare de Reykjavík ?

– En effet, répondit-elle avant qu’Armand, alerté par le ton anodin de la question, ne puisse reprendre la conversation en main.

– C’est étrange, fit lentement Jon Islendigur en les fixant d’un air grave. Je sais qu’un vaisseau clandestin a été aperçu dans les environs, la nuit dernière. Je voulais m’assurer qu’il ne s’agissait pas du vôtre. Les arrivées d’étrangers sont très contrôlées en Islande, comme vous le savez peut-être. Il ne faudra pas longtemps aux douanes pour se saisir de celui-ci.

Un silence tomba sur la pièce, tandis qu’Armand réfléchissait à toute vitesse pour trouver comment se tirer de ce mauvais pas – mais ils s’étaient proprement enferrés à présent. Il maudit l’idée d’être venus à Vík ; ils auraient mieux fait de tenter leur chance à pied jusque chez madame Göring, quitte à devoir porter Mathilde sur la moitié du chemin…

– Écoutez, leur dit soudain Islendigur, l’air plus ouvert. Vous avez eu de la chance, car je connais bien Arnar. C’est pour ça qu’il vous a menés à moi, plutôt qu’au poste de police. Si vous êtes vraiment des amis de Christine Göring, je suis sûr que nous pouvons trouver un arrangement.

C’était presque trop beau pour être vrai ; mais ils n’avaient pas vraiment le choix, aussi Armand saisit-il la proposition au vol.

– En effet. Nous souhaitons rester assez discrets, dit-il en plaçant son bras sur le dossier de la chaise de Mathilde.

Le regard d’Islendigur s’attarda sur son geste, comme il s’y attendait. Un jeune couple qui prend la fuite dans un pays reculé était certes rocambolesque, mais pas improbable. Heureusement, Mathilde se tourna vers lui, avant de faire un petit sourire discret, les yeux baissés : comme toujours, elle comprenait vite.

– Si vous pouvez nous mener chez madame Göring, poursuivit Armand, nous vous serions très reconnaissants.

— Ce ne sera pas un problème. Je peux même faire mieux ; je peux vous aider à emmener votre vaisseau chez elle directement. Cela vous éviterait de le voir saisi.

— Vraiment ? Cela nous serait d’une grande aide, reprit aussitôt Mathilde.

Armand fit de son mieux pour rester de marbre, même s’il aurait voulu secouer sa cousine ; faire confiance à ces hommes qu’ils ne connaissaient pas pour remorquer leur vaisseau était bien trop hasardeux à son goût.

D’un autre côté, ils pourraient ainsi surveiller ce qu’ils faisaient… De toute manière, il était trop tard pour revenir en arrière sans éveiller les soupçons.

– Très bien, dit l’Islandais en sortant une petite montre à gousset de sa poche. Il n’y pas de temps à perdre. Je vais rassembler l’équipage nécessaire. Je vous recommande de rester ici, en attendant ; moins de gens vous verront, mieux ce sera.

Armand acquiesça tout en observant cette montre. Au contraire des vêtements de l’homme, elle semblait d’un certain prix – un souvenir de famille dont il ne voudrait pas se séparer même dans la pauvreté, peut-être ? Il ne ressemblait pas à un simple ouvrier ; il y avait le fait qu’il connaissait le français, bien entendu, mais également sa façon de parler, et l’autorité qu’il avait eue sur les hommes un peu plus tôt. Sans compter qu’il semblait avoir des yeux partout.

– Veuillez accepter nos remerciements, répondit Armand en se levant, la main tendue vers Jon Islendigur, qui la lui serra d’une poigne ferme, sans hésitation.

– Je n’en ai pas pour longtemps. Je vous en prie, prenez le temps de finir vos cafés.

La poigne d’un homme franc et sûr de lui, se dit Armand en le regardant quitter la pièce. Cette situation le mettait mal à l’aise, et pourtant son instinct lui disait qu’Islendigur lui-même était fiable.

Ce n’était peut-être que son esprit qui lui jouait des tours ; avec tout ce qu’ils avaient vécu ces derniers jours, il y avait de quoi être à cran. Il espérait seulement qu’ils pourraient arriver sans encombre jusque chez madame Göring – et qu’elle voudrait bien leur venir en aide.

Il y avait un truc pas net.

Joséphine ne savait pas grand-chose sur l’Islande, à part ce que tout le monde savait : que c’était une mine d’or tectonique et géothermique, et que la majorité de la population était très pauvre, et contrôlée par les autorités danoises.

Elle sonda Mathilde – qui était un puits de science dans lequel il suffisait de jeter une pièce en faisant un vœu, ou en l’occurrence en posant une question, pour obtenir des réponses. Elle apprit ainsi que la contrebande était en pleine expansion en Islande. Elle manqua ensuite regretter sa question – les réponses du puits pouvaient parfois s’apparenter à un fleuve sans fin et passablement soporifique malgré un enthousiasme évident. Mais elle savait à présent que la population islandaise ne profitait que très peu de l’industrialisation massive et des gains énormes qui en résultaient. C’était la couronne et les grands marchands danois qui s’engraissaient plutôt, comme on pouvait s’y attendre – ce qui devait sans doute faire flamber les prix. Et du coup, la petite bourgeoisie cherchait à imiter les plus aisés sans trop se ruiner – les clients parfaits pour des contrebandiers.

Joséphine n’avait strictement rien contre les contrebandiers. En fait, elle prenait plutôt plaisir à penser à tous ces gens qui arrivaient à leurs fins au nez et à la barbe des diverses autorités. Non ; le problème, c’était qu’elle voyait bien cet Islendigur en contrebandier, et qu’ils se trouvaient à sa merci.

Elle s’obligea à garder la tête froide. Si ces hommes avaient voulu les dépouiller, franchement, ils auraient déjà pu le faire ; ce presbytère désert dans un bourg perdu était le lieu rêvé pour ça, et leur couverture de touristes était pratiquement un appel à se faire voler. Sans compter la récompense qu’Armand leur avait fait miroiter.

Peut-être qu’ils voulaient plutôt attendre d’être devant l’Ariane. Après tout, du point de vue de ces hommes, il était probable que la majorité de leurs richesses se trouvent encore à bord de leur vaisseau.

Profitant de ce que Mathilde et Faraldr s’étaient plongés dans une leçon de français, elle alla se poster à côté d’Armand devant le poêle.

– C’est bien joli tout ça, mais qu’est-ce qu’on fait en cas de problème ?

– Vous allez devoir être plus précise, fit-il en levant un sourcil.

C’était fou, comme le plus petit geste de ce type pouvait lui donner envie de lui balancer son café à la figure. Mais Joséphine prit une grande inspiration et avala plutôt une gorgée du jus de chaussette en question, ce qui eut pour mérite de la calmer immédiatement – un peu le même effet qu’une douche froide, ce truc qu’ils osaient appeler du café.

– Je dis juste qu’il a l’air gentil cet Is-machin, mais qu’est-ce qui va l’empêcher de nous braquer en haut du glacier ?

Cette fois, il tourna la tête vers elle.

– Alors vous pensez aussi que quelque chose cloche.

Elle laissa échapper un grognement amusé. Quoi, il n’avait pas encore compris ? Dans ce cas, elle allait pouvoir savourer cette occasion de lui montrer qu’il ne lui était pas si supérieur que ça.

– Bien sûr, que quelque chose cloche, fit-elle en baissant la voix. Je penche pour des contrebandiers, personnellement.

Armand ne changea pas d’expression ; au moins, il savait se tenir. Au bout d’un moment, il hocha la tête, les yeux fixés sur Mathilde qui faisait répéter des mots à Faraldr, parfaitement inconsciente de l’éventuel danger. Joséphine aurait été prête à parier que le Viking, en revanche, pouvait réagir au quart de tour en cas de besoin. Elle commençait à réaliser qu’il était très observateur, et il leur avait montré qu’on pouvait compter sur lui, pendant le fiasco de Bremerhaven.

– Pour l’instant, finit par dire Armand, je pense que le mieux à faire est d’attendre. Nous sommes armés ; s’il s’avère que cet Islendigur a vraiment des intentions néfastes, peut-être arriverons-nous à le convaincre qu’un bain de sang serait une erreur. Ne les laissez pas voir votre arme.

Pas de problème là-dessus : elle avait calé l’étui sous son bras, et sa veste ample le cachait complètement. Le pistolet d’Armand n’était pas visible non plus, dissimulé par son manteau qu’il n’avait pas ôté. Il tourna vers elle un regard perçant.

– Et n’oublions pas que nous avons de l’argent. Pas assez pour faire fermer les yeux à toute une administration, mais pour quelques contrebandiers, cela devrait suffire.

– Pas faux. Les gens préfèrent toujours se faire de l’argent le plus facilement possible. Si on leur promet une bonne récompense… Et cette madame Göring là, elle doit être plutôt riche aussi. Franchement, si j’étais eux, je préférerais faire le boulot et me faire payer. Par contre, ils sont en position de force, ils ont compris qu’on veut rester discrets. Ça va coûter cher.

Armand grimaça. Joséphine réfléchit tout en observant Faraldr, très concentré sur ce que lui expliquait Mathilde. Ils avaient donné de faux noms, et il y avait très peu de chance pour que la nouvelle qu’ils étaient recherchés se soit répandue jusqu’ici. L’avantage de traiter avec des contrebandiers, c’était qu’au moins, ils n’iraient pas les balancer aux autorités.

– Bah, vous faites pas de bile, lâcha-t-elle en assénant une claque dans le dos d’Armand, qui manqua s’étouffer. On a Mathilde, elle porte bonheur.

Puis elle se leva et partit s’installer à côté de ladite Mathilde, sans prêter attention aux sifflements colériques que le capitaine lançait dans sa direction ; ils n’étaient pas sur l’Ariane, il ne fallait pas non plus qu’il s’attende à ce qu’elle continue à lui lécher les bottes toute sa vie.

Elle avait mieux à faire, comme garder Islendigur à l’œil.

Et si possible, aller récupérer son bébé en un seul morceau.

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