Lorsqu’un bruit de sabots se fit entendre dans la cour, Joséphine se décida à émerger de l’appentis où elle s’occupait en examinant la superbe automobile de madame Göring. Elle l’avait aperçue par la porte du garage lorsqu’elle s’était réveillée de sa sieste réparatrice, ce qui voulait dire que Mathilde, Armand et leur hôtesse devaient être rentrés – mais quelque chose l’avait retenue de les rejoindre. Elle n’avait pas l’habitude de passer son temps dans les salons ; elle préférait les ateliers.

Tout en s’essuyant les mains sur un chiffon, elle s’avança vers la porte ; celle de la maison, en face d’elle, s’ouvrait déjà pour laisser apparaître ses compagnons, mais ce n’est pas cela qui l’arrêta net, les yeux écarquillés.

Juste là, à quelques mètres d’elle, Jon Islendigur descendait de cheval. Elle resta figée par la stupéfaction, et regarda presque sans comprendre Armand s’avancer vers lui et lui parler d’un air tout à fait cordial. Un peu plus et ils allaient prendre le café, peut-être ? Elle sentit la fureur l’envahir et sortit à grands pas de l’appentis.

— Eh ! Qu’est-ce qu’il fout là, lui ?

Armand se tourna vers elle et son sourire disparut aussitôt. Ah, comme ça il n’était pas ravi de la voir ? Il comptait lui cacher son nouvel ami, peut-être ? Il s’avança vers elle en levant les mains, comme pour l’apaiser – ce qui ne fit que la mettre plus en colère, mais ça, il aurait dû s’en douter.

— Joséphine, attendez un instant…

Jon Islendigur inclina la tête en murmurant une salutation. Elle accéléra le pas ; s’il y avait bien une chose qui pouvait la mettre plus en rogne que d’être trahie, c’était qu’on fasse comme si de rien n’était, avec ces simagrées de gens bien comme il faut. Elle n’était pas « bien comme il faut ». Et cette raclure allait vite le comprendre.

— Joséphine ! lança Armand en essayant de l’arrêter lorsqu’elle le dépassa.

Elle lui décocha une bourrade qui le fit reculer d’un pas, puis, sans attendre qu’il se remette, elle fonça sur Islendigur, à qui elle ne laissa pas le temps de reculer ; elle lui décocha d’entrée un coup de poing en plein visage.

Il réussit à amortir en rejetant la tête en arrière, mais elle l’eut quand même au menton ; elle ne s’arrêta pas à la douleur dans ses jointures et continua dans sa lancée par un uppercut dans le ventre, qui fit émettre un « ouf » très satisfaisant à son adversaire.

Ensuite, il réussit à éviter son coup de genou en partant sur le côté ; elle se tourna vivement, plaça de justesse un crochet, mais se prit un retour de volée qui fit éclater une douleur vive dans sa pommette et la fit reculer d’un pas. L’œil gauche larmoyant, elle se jeta sur lui, le prenant par surprise ; il bascula en arrière et elle put lui asséner deux coups rapides, juchée sur lui. Elle entendit distinctement ses dents claquer ; mais ensuite, il réussit à la désarçonner et ils roulèrent dans la poussière. Il lui tordit le bras mais elle réussit à lui échapper ; elle était prête à repartir à l’attaque, mais avant qu’elle n’en ait eu le temps, Mathilde s’interposa entre eux deux – complètement inconsciente ; elle allait se prendre un mauvais coup si elle ne se méfiait pas.

— Joséphine, assez ! cria-t-elle.

— Poussez-vous, gronda Joséphine.

Pendant ce temps, Armand s’était jeté sur l’Islandais à terre et lui avait saisi le bras pour l’empêcher de se relever. Elle le vit se débattre, mais Armand se contenta de suivre souplement le mouvement avant de lui enfoncer un genou dans le dos, le plaquant au sol.

— Ça suffit, fit-il d’une voix tendue.

— Dégagez de là, tous les deux, répéta Joséphine, les poings toujours serrés.

À ce moment-là, Faraldr vint se placer à côté de Mathilde, impassible. Joséphine le jaugea du regard, les dents serrées – mais c’était peine perdue, maintenant ; elle s’éloigna en jurant. Longtemps, et avec imagination. Ça l’aidait toujours à se calmer.

Lorsqu’elle revint, Armand aidait Jon à se relever ; ce dernier avait l’œil étincelant, mais il ne dit rien et se contenta d’épousseter ses vêtements.

— Mais c’est quoi, ce bordel ? attaqua-t-elle en pointant un doigt accusateur sur Armand. Vous l’avez pas invité, quand même ? La première fois vous a pas servi de leçon ?

Il serra les poings, mais inspira profondément comme pour se contenir. Pas la peine, pensa-t-elle en grinçant des dents ; ça ne la dérangerait pas de se battre encore un peu.

— Il sait déjà, pour Faraldr et pour nous, siffla-t-il. Je préférais essayer de limiter les dégâts, même si j’aurais dû me douter que vous en feriez davantage !

Elle s’avança d’un pas vers lui, mais Mathilde s’interposa à nouveau.

— Ce n’est pas le moment, dit-elle à voix basse. S’il vous plaît.

Elle avait raison, bien sûr ; ils n’allaient pas régler leurs comptes devant Islendigur. Joséphine fourra les mains dans ses poches tandis que Mathilde se tournait vers l’Islandais et le jaugeait du regard.

— Armand m’avait assuré que vous vous comporteriez de manière plus honorable, cette fois, finit-elle par lancer d’un ton cassant.

Voilà qui remonta un peu le moral de Joséphine : au moins, tout le monde ne comptait pas faire ami-ami avec ce type. Islendigur resta silencieux un instant, le visage fermé ; puis il inclina la tête.

— Veuillez me pardonner. Je vous assure que je ne suis venu que pour m’expliquer.

Il avait du sang sur la lèvre, et la joue gauche rougie ; mais cela ne semblait rien lui faire. Joséphine était partagée entre la satisfaction de lui avoir amoché le portrait, la frustration que ça ne lui fasse pas plus d’effet que ça, et une admiration qu’elle n’admettrait jamais devant sa capacité à rester si calme.

— Je vous dois des excuses pour mon comportement, fit-il en les regardant chacun à leur tour ; Joséphine gronda, mais se contint. J’aimerais vous assurer que votre vaisseau vous sera rendu. D’ici un mois tout au plus. Je vous en donne ma parole.

— Pourquoi pas tout de suite ? demanda Mathilde.

— Je ne peux vous le dire pour l’instant. Mais je vous promets, ajouta-t-il en regardant à tour de rôle Mathilde puis Joséphine, que vous le récupérerez.

— T’es prêt à parier ta jolie tête là-dessus ? lâcha Joséphine, les bras croisés.

Mathilde se tourna vers elle, l’air choquée, et Armand soupira si fort qu’il aurait fait un bon moulin ; mais Jon la regarda très sérieusement.

— Vous pourrez me demander satisfaction si vous vous estimez lésée.

Joséphine fit la moue, mais finit par hocher la tête. Elle ne pouvait pas lui faire confiance, bien sûr ; mais cette histoire d’un mois, ça voulait sans doute dire qu’il n’avait besoin de l’Ariane que pour quelque chose de précis. S’il comptait leur faire ce genre de promesse, elle n’allait pas cracher dessus.

— On a un accord, lâcha-t-elle avant de s’avancer vers lui, la main tendue.

Il marqua un instant d’hésitation, puis il lui prit la main en hochant la tête, l’air soulagé. Si elle ne se trompait pas, c’était un homme qui n’avait pas l’habitude de se trouver du mauvais côté sur des questions d’honneur. Bon pour eux, ça.

Madame Göring les rejoignit alors d’un pas tranquille et les considéra tous avec amusement, les mains sur les hanches.

— Bien. À présent, si nous allions prendre le café à l’intérieur, comme des gens civilisés ?

Une fois qu’ils furent tous installés, Mathilde s’efforça d’inspirer profondément, mais elle sentait toujours une tension nerveuse la parcourir. Elle s’était doutée que l’arrivée de Jon Islendigur ne serait pas appréciée par Joséphine, mais elle n’avait pas imaginé à quel point ! La mécanicienne était une vraie furie ; il faudrait qu’elle ait une sérieuse discussion avec elle.

Quoique. Elle n’était pas sûre de l’efficacité d’un sermon sur la jeune femme, qui s’était carrée dans son fauteuil, un regard soupçonneux fixé sur Islendigur. Et puis… Si elle était honnête, elle devait avouer qu’une partie d’elle-même se réjouissait que quelqu’un ait rabattu un peu de la superbe de cet homme. Il était assis avec la même grâce nonchalante qui les avait si bien joués la veille ; mais entre sa joue rougie et sa lèvre qui commençait à enfler, sa posture perdait en crédibilité.

Elle avait eu le temps de réfléchir à son nom ; et elle en était arrivée à la conclusion que, pour oser se surnommer tout simplement « l’Islandais », il fallait qu’il occupe une position d’importance dans le mouvement nationaliste, ce que Christine avait confirmé. Pourtant, elle n’avait jamais entendu parler de lui. La figure de proue du mouvement nationaliste avait été Jon Sigurdsson, vingt ans plus tôt ; mais toutes ses tentatives pour négocier avec la couronne avaient échoué, même après l’adoption de la constitution danoise en 1849.

Le gouvernement danois n’avait tout d’abord pas été opposé à accorder davantage d’autonomie à l’Islande, qui était plus un fardeau qu’autre chose aux yeux d’une nation avide de se faire une place parmi les puissances européennes. Mais les travaux de Larderel sur l’énergie thermique avaient fait émerger le potentiel immense de l’île, et très vite les découvertes en matière d’exploitation des sources chaudes et de l’énergie tellurique avaient mis un terme définitif à toute idée d’autonomie. Le Danemark avait toujours le monopole sur l’industrie et du commerce et le mouvement indépendantiste s’était dissimulé dans la clandestinité.

— Nous vous écoutons, monsieur, lança Armand.

À ces mots, Islendigur parut hésiter. Il regarda longuement Faraldr, qui le lui rendit sans broncher. Alors, l’Islandais se tourna à nouveau vers Mathilde.

— Si cela vous convient, je préférerais parler en islandais, afin que votre compagnon – Faraldr, c’est bien cela ? – puisse nous comprendre. Voudriez-vous bien traduire pour vos amis ?

Mathilde acquiesça sans tenir compte de la grimace d’Armand, intriguée. Pourquoi vouloir parler à Faraldr ?

— Beaucoup d’Islandais, commença Islendigur, souhaitent être libérés du joug qu’a placé sur nous la Couronne danoise. Nous sommes sujets de la reine Christine du Danemark ; mais nombre d’entre nous en souffrent. Nous ne sommes que du bétail aux yeux des Danois, qui nous maintiennent enfermés dans l’étau de leur monopole. Nous n’avons pas le droit de commercer librement, et nous ne possédons pas les nombreuses usines qui exploitent le sol et les ressources de notre terre. Nous sommes des esclaves ; pire encore, car nous avons le titre de gens libres, sans en avoir les droits.

Mathilde devait admettre que Jon n’avait pas tort : toute la Scandinavie, et même toute l’Europe, savait pertinemment ce qu’il en était en Islande. Le pays avait souffert de famines terribles durant tout le XVIIIe siècle, surtout après les terribles Skaftáreldar, les éruptions de 1783, et la situation s’était peu améliorée depuis. L’absolutisme ne régnait plus au Danemark ; mais la cupidité tenait encore sans partage l’Islande.

Faraldr écoutait attentivement, jetant parfois de brefs regards à Mathilde, comme pour obtenir une confirmation ou un avis de sa part ; mais pour l’instant elle n’avait rien à ajouter, le compte-rendu d’Islendigur était honnête.

— Nous voulons être libres, poursuivit Jon Islendigur, plus enflammé. Nous connaissons tous les anciennes sagas familiales, les récits des hauts faits de nos ancêtres. Nous voulons retrouver cette grandeur, cette liberté ; rétablir l’Alþingi, notre ancien parlement, et retrouver l’Islande telle qu’elle était lorsque les premiers hommes sont venus s’y établir.

Jon Islendigur était un excellent orateur ; quelque chose dans sa voix transportait Mathilde, bien malgré elle, dans l’univers qu’il décrivait et qu’elle connaissait si bien, celui des grandes sagas, de la justice farouche et indépendante, du monde plus pur qui s’y trouvait dépeint.

— Et qui de mieux, acheva Islendigur en se levant de sa chaise comme s’il ne pouvait contenir son énergie, pour défendre notre cause, qu’un homme qui ait vécu à cette époque, qui la comprenne réellement ? Qui de mieux qu’un véritable Homme du Nord ?

Mathilde sentit sa gorge se serrer, et interrompit sa traduction pour mieux se concentrer sur ce qu’il disait ; il n’allait tout de même pas…

— Faraldr. Tout ce que l’on dit sur vous est-il vrai ? Venez-vous vraiment du passé ?

Faraldr hésita ; Mathilde fut prise de la soudaine envie qu’il mente. Mais bien sûr, il ne le fit pas. Il planta son regard dans celui de Jon, et, d’un ton solennel, admit :

— Oui. C’est vrai.

Jon Islendigur resta silencieux un instant, les yeux brillants d’une lueur émerveillée, la poitrine soulevée comme s’il faisait un effort pour se contenir ; puis il reprit :

— Alors je vous demande, au nom du peuple islandais, de prendre la tête de notre combat, et de nous représenter aux yeux du monde.

De loin, Mathilde entendait les appels chuchotés d’Armand, qui voulait comprendre ce qu’Islendigur venait de dire ; mais elle était trop abasourdie par ce qu’elle venait d’entendre. Elle se tourna vers Faraldr, dont les yeux étaient écarquillés. Puis, alors qu’elle se demandait si elle devait intervenir, il se leva soudain en secouant vivement la tête.

— Non. C’est hors de question. Je ne peux pas. Je ne peux pas.

Deux coups résonnèrent ; Faraldr releva la tête, puis s’empressa d’aller ouvrir la porte quand il entendit la voix de Mathilde.

— Je peux entrer ? lui demanda-t-elle. Il faut peut-être changer votre bandage.

Il s’effaça sur le côté, avant de refermer la porte derrière elle puis de commencer à défaire sa chemise pour la laisser inspecter le pansement léger qui enserrait encore son moignon. Un silence lourd pesait entre eux ; Mathilde ne regardait que sa blessure, mais il sentait l’attention qu’elle portait sur lui, comme une chose palpable. Jon était parti la mine sombre, et Faraldr s’était réfugié dans la petite chambre pour éviter les regards de ses compagnons.

— Vous avez mal ? demanda-t-elle en dévoilant à l’air libre sa chair rougie et mutilée.

Il détourna le regard – il ne s’habituerait sans doute jamais à l’espèce de dégoût fasciné qu’il ressentait en voyant son bras droit.

— Plus vraiment. Mais c’est très sensible.

Elle pinça les lèvres, examinant son bras de plus près. Il sentait son souffle sur sa peau. C’était déstabilisant, de la voir s’intéresser ainsi à son moignon sans la moindre gêne, quand lui supportait à peine de le regarder.

— Je pense que la plaie est refermée, les points de suture devraient se résorber d’eux-même dans quelques jours. Il faudrait que nous trouvions un prothésiste si nous restons ici plus longtemps ; si vous voulez avoir un nouveau bras, il ne faut pas trop attendre.

Il sauta aussitôt sur le sujet – car il l’intéressait, bien sûr, mais aussi car il voulait plus que tout oublier la culpabilité qui tournait en lui comme un animal en cage.

— Un nouveau bras ?

— Oui, fit-elle tout en lui remettant un pansement propre. Un bras mécanique. En métal. Ce ne serait pas comme un vrai bras, mais vous pourriez faire quelques mouvements. Grâce au galvanisme, les avancées sont incroyables. Les articulations et les pistons sont reliés aux nerfs ; cela vous permettra de faire bouger le bras. Vous comprenez ?

— Pas tout, admit-il en haussant les épaules. Mais je vous fais confiance.

C’était vrai. Il lui faisait confiance depuis la première fois qu’il l’avait vue, depuis qu’elle l’avait sauvé. Il n’avait encore jamais eu à le regretter ; elle était sincère et honorable, et le prenait toujours en considération, insistant pour lui traduire ce qu’il ne comprenait pas même lorsque cela lui faisait perdre du temps.

Elle ne méritait pas qu’il lui cache des choses. Il fallait qu’il lui dise la vérité.

— Faraldr… Dites-moi ce qu’il se passe, dit-elle alors en s’asseyant à côté de lui, l’air sérieuse.

Il ferma les yeux ; mais il ne pouvait pas échapper à son destin. Aussi, il hocha lentement la tête, puis se lança dans le récit de son passé.

— Je suis né en Islande. Dans une ferme au pied d’une montagne. Nous l’appelions Mosfell. Ma mère était Helga, fille de Thorgeir. Elle venait du Danemark, où sa famille avait noble réputation. Mon père…

Il serra les dents, puis expira lentement. Mathilde posa une main sur son avant-bras gauche, en silence, et il puisa dans ce soutien pour continuer.

— Mon père était Sigmund, fils de Sigfast. Lorsqu’il a été temps de me donner un nom, il a choisi pour moi celui de Sigvald. Puis il est parti avec des compagnons sur les mers, car il était avide. Il avait déjà acquis richesses et renommée dans sa jeunesse, mais il en voulait toujours plus. Ma mère est restée sur leurs terres, veillant sur le domaine. J’ai grandi heureux.

« Puis Sigmund est revenu en Islande. Mais il n’est pas revenu voir ma mère. Il s’était fait des amis dans une riche famille, installée loin au nord. Et là-bas, il s’est marié. Nous ne l’avons pas su tout de suite ; ce n’est que quelques mois plus tard qu’il est revenu prendre possession de son domaine. Il a affirmé à ma mère qu’elle n’avait jamais été son épouse légitime, qu’elle n’était qu’une concubine, et qu’elle ne pourrait rester dans sa maison qu’en obéissant à sa nouvelle épouse. Quant à moi, je devais accepter de n’être qu’un bâtard, même s’il jurait de bien me traiter.

Il sentit un sourire amer étirer ses lèvres en se souvenant de ce moment. Bien le traiter… Comment aurait-il pu faire confiance à cet homme, qui trahissait ainsi le serment donné à sa propre épouse ?

— Nous sommes partis. Heureusement, le frère de ma mère, Thorkell, était lui aussi venu s’établir en Islande, et il nous a accueillis, en jurant de nous aider à nous venger de cet affront. Mais j’avais seize ans déjà. Je savais que c’était à moi de m’en occuper.

À ses côtés, Mathilde retint son souffle avec un petit bruit, les yeux écarquillés.

— Je suis parti de nuit. Je suis allé jusqu’à Mosfell, jusqu’à notre domaine où nous avions vécu si heureux, avec ma mère… J’ai trouvé mon père, et je l’ai provoqué. J’avais l’épée du père de ma mère, qui m’a porté chance ; car Sigmund était un combattant renommé.

Mathilde leva une main pour la plaquer contre sa bouche ; heureusement, elle ne tenta pas de l’interrompre.

— Et c’est moi qui ai remporté ce combat. Je l’ai tué, Mathilde. Puis les hommes de sa maisonnée sont arrivés alors, et ont réussi à me mettre en fuite, et j’ai dû rester caché ensuite, car sa nouvelle famille criait vengeance. Un an plus tard, quand est venu le temps de l’Alþingi, je m’y suis présenté pour affronter mon destin. La nouvelle femme de mon père était là, et ma mère également, ainsi que mon oncle, qui devait parler pour elle. La cour a longtemps débattu. Puis ils m’ont banni pour six ans, et obligé mon oncle à payer un wergeld qui a manqué le ruiner.

— Non ! s’exclama Mathilde à mi-voix. Mais pourquoi ? C’est injuste ! Sigmund était dans son tort !

Faraldr se leva brusquement avant de se mettre à faire les cents pas entre les deux lits. Il avait l’impression que toutes les émotions de cette époque revenaient le frapper de plein fouet. Il étouffait, sans pouvoir rien y faire.

— Oui. Mais il avait épousé ma mère avant de venir en Islande. Il n’y avait aucun témoin pour appuyer ce qu’elle défendait. Et la famille de sa nouvelle épouse était puissante.

Il s’immobilisa face à Mathilde et secoua la tête. Il devait se montrer honnête jusqu’au bout.

— Et j’étais bien davantage en tort. Je n’avais pas déclaré mon meurtre, comme la loi le veut ; en fait, j’aurais dû attendre un procès plutôt que de me venger ainsi. Peut-être… Peut-être que si je n’avais pas agi sans réfléchir, ils auraient rendu un jugement plus favorable, souffla-t-il, les yeux fermés.

Lorsqu’il les rouvrit, Mathilde le regardait d’un air grave, les mains serrées sur ses genoux à s’en faire blanchir les jointures.

— C’était il y a quatre ans de cela, reprit-il. J’ai pris le nom de Faraldr Helgusson – fils de Helga – et je suis parti vers le Sud, où je suis devenu mercenaire.

Il attendit en silence. Finalement, Mathilde se leva, l’air hésitant.

— Faraldr… Je suis désolée de tout ce que vous avez dû vivre.

Il fronça les sourcils, attendant la sentence ; mais elle se contenta de poursuivre d’un ton doux :

— Merci de m’avoir confié cela.

— Vous ne comprenez pas ! s’exclama-t-il alors en s’écartant, pris d’une colère irrationnelle. Je n’ai pas le droit d’être ici. Je suis banni, pour six ans. Il me restait encore deux ans avant d’avoir le droit de fouler à nouveau la terre d’Islande ! Je vous ai menti, je vous ai caché que j’étais un hors-la-loi…

Elle entrouvrit la bouche, puis dit à voix basse :

— C’est pour ça que vous avez refusé la proposition de Jon…

— Bien sûr ! Comment pourrais-je… Comment oserais-je convoquer l’Alþingi? Moi ? Je ne mérite même pas votre aide…

Lentement, elle s’approcha de lui, comme si elle craignait qu’il ne l’attaque.

— Faraldr… Peu importe que vous ayez refusé la proposition de Jon. C’est sans doute pour le mieux. Je ne peux pas… Je ne peux pas lever votre peine. Personne ne s’est jamais retrouvé dans cette situation. Après tout, les deux dernières années de votre bannissement se sont écoulées depuis si longtemps, mais…

Elle s’interrompit et se mordilla les lèvres, un geste d’indécision qu’il commençait à connaître chez elle. Puis elle tendit les mains vers lui, paumes vers le ciel.

— En tout cas, je ne vous considère ni comme un menteur, ni comme un hors-la-loi. Je vous fais confiance. Et vous pouvez me faire confiance, vous aussi.

Un soulagement auquel il ne s’attendait pas l’envahit. Cela ne réglait pas le dilemme de savoir s’il rompait ou non son bannissement ; mais il était soulagée qu’elle ne lui en veuille pas. Lentement, il plaça sa main entre les siennes.

— Je vous remercie. J’ai une dette envers vous – plus d’une, à présent.

Mathilde serra alors sa main, l’air peinée.

— Faraldr… Je ne veux pas de dettes entre nous, je ne veux pas de sacrifice de ta part. En fait… Si cela vous convient… Si cela teconvient, je préférerais plutôt ton amitié.

Cela le surprit ; mais lorsqu’il repensa à tout ce qu’ils avaient traversé, à tout ce qu’elle avait risqué pour lui venir en aide… Cela n’effaçait pas sa dette ; mais il pouvait accepter ce qu’elle lui proposait, même s’il ne le méritait sans doute pas.

— Je serai heureux d’être ton ami, Mathilde, dit gravement Faraldr.

Elle sourit, de ce sourire contenu qu’elle avait parfois, comme si elle retenait son émotion. Puis on entendit des voix dans la salle commune, et ils sursautèrent tous les deux. Faraldr avait presque oublié où ils se trouvaient. Mathilde lui lâcha la main et recula d’un pas.

— Je dois leur expliquer.

— Bien sûr. Fais-le.

— Bien. Je vais vous… Enfin… Telaisser te reposer un peu, alors. À tout à l’heure.

Il la regarda sortir, puis s’allongea, les yeux fixés sur les poutres peintes du plafond. Il avait entamé cette conversation avec la certitude de se retrouver seul, mais c’était tout le contraire qui s’était produit.

Amis. L’idée lui plaisait plus qu’il ne l’aurait cru.

L’offre de Jon Islendigur n’avait guère étonné Armand – il avait eu le temps de réfléchir après leur première discussion, et cette proposition était l’une des choses qu’il avait envisagées. Une des idées les plus invraisemblables, certes, mais il préférait cela plutôt que Jon veuille les livrer à leurs poursuivants.

En revanche, il avait été véritablement stupéfait par la réaction si abrupte de Faraldr. Mais maintenant, avec ce que Mathilde venait de leur apprendre, il comprenait mieux.

Tuer son père… Il se leva de son fauteuil pour faire quelques pas dans la pièce, incapable de contenir son agitation. Mathilde le suivait du regard, assise sur le bord de sa chaise, visiblement nerveuse ; Joséphine, quant à elle, restait appuyée contre le mur, les bras croisés, et ne semblait pas particulièrement émue parce qu’ils venaient d’apprendre.

— Je comprends mieux pourquoi il a été aussi sec envers Islendigur, marmonna-t-il.

— Oh, je t’en prie, répliqua aussitôt Mathilde, sur la défensive. C’est pour le mieux, de toute manière, nous n’allons pas faire cause commune avec cette homme.

— C’est à cause de l’Ariane que tu dis cela ? demanda Armand, surpris de la vivacité de sa réaction.

— Non, ce n’est pas ça… fit-elle en levant les yeux au ciel. Enfin, si, bien sûr. Hier encore, il nous volait et nous abandonnait sur un glacier. En admettant qu’il se soit montré honnête aujourd’hui, il ne l’a été qu’à partir du moment où il su qui était Faraldr. À partir du moment où il a réalisé qu’il pourrait l’utiliser. Je comprends le refus de Faraldr, même sans prendre son passé en compte !

— Je pense qu’il n’est pas aussi mauvais que tu le dépeins, Mathilde. Il est sincère, et tellement imprégné des idéaux romantiques que l’idée de trahir Faraldr ne lui viendrait même pas à l’esprit.

— Nous par contre, aucun problème, lâcha Joséphine.

— Elle a raison, c’est un risque, reprit Mathilde. Et il n’est pas seul dans ce mouvement. Dois-je te rappeler que nous parlons de gens qui posent des bombes ?

Il avait fait un mauvais calcul en voulant prendre la défense de Jon : Joséphine comme Mathilde le regardaient à présent avec hostilité. Mieux valait battre en retraite.

— Non, bien sûr. Je ne cherche pas à dire que Faraldr a eu tort de refuser ; j’aurais simplement préféré qu’il ne le fasse pas de manière aussi… Catégorique. Jon a tout de même l’Ariane, et il sait qui nous sommes ; éviter de le mettre en colère serait la moindre des choses.

— Je sais, admit Mathilde au bout de quelques instants de silence. Mais maintenant que nous savons pourquoi, je comprends mieux. Convoquer la plus haute assemblée de son pays, alors qu’il en a été banni…

C’était tout de même faire preuve de beaucoup de scrupules pour un parricide, mais Armand retint de justesse son opinion à ce sujet.

— Il aurait dû nous en parler plus tôt, dit-il à la place.

— Parce qu’on l’aurait vachement bien pris, railla Joséphine.

— Non, certes ; il a tout de même tué son propre père, s’indigna Armand. Cela ne vous fait rien ?

— J’aurais fait pareil à sa place.

Il dévisagea Joséphine, choqué par le détachement de sa réponse, avant de se tourner vers Mathilde. Elle paraissait plus mal à l’aise, mais impossible de savoir si c’était à cause de l’aveu de Faraldr ou simplement de cette discussion. Il sentait un mal de tête le gagner, et il se frotta le visage avec l’impression d’être dépassé.

— Il a été jugé pour cet acte, Armand, intervint alors Mathilde. Et il a fait preuve de franchise en nous l’avouant.

— Peut-être, dit Armand en s’efforçant de ne pas paraître dubitatif. En tout cas, tu pourras lui dire que s’il a d’autres choses à avouer de cette importance, ce serait bien qu’il le fasse maintenant, que nous soyons prévenus.

Joséphine croisa les bras d’un air revêche, et il se demanda si elle poser problème, mais elle ne pipa pas mot ; Mathilde, en revanche, avait pincé les lèvres d’une manière qui n’augurait rien de bon, et il décida de rectifier le tir tant qu’il était encore temps.

— Enfin, quoi qu’il en soit, c’était une bonne décision de dire non à Islendigur. Nous avons déjà trop à faire sans nous retrouver mêlés à une révolution.

Après tout, Ariane ou pas, il valait mieux qu’ils évitent de se laisser embarquer dans des histoires politiques. Il pensait pouvoir se fier à la discrétion de Jon, et ils trouveraient bien un autre moyen de quitter l’île.

Quant à savoir s’il pouvait se fier à Faraldr… Peut-être allait-il devoir réviser son jugement le concernant.

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