Joséphine garda son arme à portée de main en descendant de l’automobile. Les Islandais venaient peut-être de leur sauver la mise, mais ça ne voulait pas dire qu’ils devenaient leurs alliés. À voir la tête méfiante de Faraldr et de Mathilde, ils pensaient la même chose.

Armand, en revanche, s’avança vers Jon, la main tendue – ah, oui. Elle avait oublié qu’ils étaient copains comme cochons.

— Cette fois, je dois dire que c’est un plaisir de vous revoir, Jon, fit Armand.

— Un plaisir partagé, répondit Islendigur avec un hochement de tête.

Joséphine croisa les bras et retint un soupir. Et ensuite quoi, ces messieurs allaient se mettre à disserter sur le temps qu’il faisait ? Ils étaient quand même poursuivis !

— Merci pour votre intervention, intervint Mathilde d’un ton ironique. Vraiment salutaire. J’ai du mal à croire qu’il s’agissait d’une coïncidence.

Joséphine se mordit la joue pour ne pas éclater de rire en voyant les yeux exorbités d’Armand. Jon, cependant, ne sembla pas le prendre mal.

— Non, en effet. Il ne s’agissait pas d’une coïncidence. J’ai beaucoup de… j’imagine que vous pourriez appeler cela des espions, même s’il ne s’agit en réalité plutôt que de bons amis. Lorsqu’il se passe quelque chose, je suis en général rapidement alerté. Comme je vous le disais l’autre jour, fit-il en se tournant vers Armand, c’est un petit pays. J’ai appris qu’un étranger, en très bons termes avec les autorités, avait été vu en train de s’enquérir d’un groupe de Français ; je suis venu à Selfoss pour en savoir plus. Puis il y a quelques instants, un apprenti de Gunnar Borsson est arrivé avec un appel à l’aide. Heureusement, suivre vos traces dans la ville n’a pas été difficile.

Cette fois, Joséphine ne retint pas son rire. Effectivement, Mathilde avait fait fort sur ce coup-là – qui aurait cru qu’elle savait conduire comme ça ? Sans elle, ils n’auraient pas été bien loin.

— Je ne vous espionnais pas, ajouta Jon. Nous avons simplement eu de la chance.

Et leur chance allait tourner s’ils ne se dépêchaient pas un peu.

— Oui, c’est très bien tout ça, merci beaucoup. Mais maintenant, on pourrait peut-être partir ? Non, parce que je commence à cerner un peu ce Lefèvre. À mon avis, il va pas lui falloir longtemps pour revenir à la charge, et j’aimerais autant plus être là.

— Elle a raison, fit Armand en se tournant vers Mathilde – Joséphine lui aurait bien flanqué un bon coup de genou s’il avait été plus près : évidement, qu’elle avait raison, pas besoin de confirmation !

Le regard de Mathilde allait de la voiture à Faraldr, puis à la ville au loin, avant de passer sur le groupe des Islandais.

— Et Christine ? fit-elle soudain.

— Christine Göring ? demanda aussitôt Islendigur, les sourcils froncés.

Armand lui expliqua rapidement la situation, et Jon se tourna vers ses hommes ; deux d’entre eux repartirent au galop en direction de la ville.

— Nous nous en occupons, leur dit-il d’un air sombre. Nous n’allons pas laisser un corsaire étranger faire la loi dans notre pays.

— En attendant, nous ne pouvons pas retourner chez elle, reprit Armand, l’air soucieux. Il y enverra des hommes, et ce serait la mettre encore en danger.

— Si seulement on avait l’Ariane… ne put s’empêcher de lâcher Joséphine.

Un ange passa ; puis Jon hocha la tête.

— Je ne peux pas vous rendre votre vaisseau pour l’instant. En revanche, je peux vous proposer un abri pour les jours à venir. Personne ne vous y trouvera ; vous en avez ma parole.

À ces mots, Mathilde lança un bref coup d’œil à Faraldr, avant de reculer d’un pas.

— Je…

— Un instant, s’il vous plaît, l’interrompit Armand avec un sourire crispé, avant de les entraîner tous les trois un peu à l’écart.

— Mathilde, je t’en prie, attaqua Armand à voix basse, sois raisonnable.

Pour une fois, Joséphine était d’accord avec lui. On n’était pas dans une légende, là ; les histoires d’honneur, ça allait bien pour les gens qui pouvaient se le permettre. Faraldr allait devoir se débrouiller avec sa conscience si jamais Islendigur renouvelait sa demande, voilà tout !

— Attends, fit Mathilde en secouant la tête.

Puis elle se lança dans un conciliabule en islandais avec Faraldr. Joséphine jeta un regard aux alentours pour se retenir de s’impatienter. Rien sur la route en provenance de la ville, à part les voitures abandonnées, mais elle se sentait quand même nerveuse.

Enfin, Faraldr hocha la tête d’un air décidé, et s’avança vers Jon tandis que Mathilde le suivait du regard, l’air stupéfaite ; il fallut qu’Armand la secoue par le bras pour qu’elle daigne enfin leur expliquer ce qu’il se passait.

— Il dit qu’il va régler les choses… Attends, Armand, siffla-t-elle en lui faisant signe de se taire.

Il y eut une brève discussion entre Jon et Faraldr, à laquelle Joséphine ne comprit bien sûr rien du tout. Jon resta impassible, comme d’habitude ; ses hommes, en revanche, semblaient étonnés.

— Il lui demande si nous pouvons nous rendre à Mossfell… Ses anciennes terres, leur traduisit Mathilde.

Joséphine échangea un regard avec Armand, qui ne semblait pas comprendre non plus la tournure que prenaient les choses. Mais sans leur laisser le temps de réfléchir, Jon hocha la tête.

— Vous acceptez donc mon aide ?

Mathilde acquiesça : apparemment, ils suivaient le Viking, à présent.

Bah. Ce serait peut-être mieux qu’Armand.

— Oui, c’est ça, fit Joséphine avant que quelqu’un ne change encore d’avis. On y va maintenant ?

Jon lança un ordre aux autres Islandais.

— Vous ne pouvez pas garder cette automobile, leur expliqua-t-il. Mes hommes vont l’emmener pour créer une fausse piste ; nous partirons à cheval.

Ça, c’était bien dommage, se dit-elle en les voyant monter à bord puis s’éloigner. Mais il avait raison, bien sûr ; ce serait sans doute la première chose que Lefèvre chercherait. L’autre avantage était que, du coup, Jon ne gardait qu’un seul homme avec lui, les autres leur cédant leurs montures.

Elle s’approcha avec une certaine méfiance de son cheval ; elle n’était encore jamais montée sur ce genre d’animal. Faraldr était très à l’aise, malgré son bras manquant, et Armand aussi bien sûr ; seule Mathilde semblait hésiter. Joséphine l’entendit marmonner « allons, du courage » dans sa barbe, avant de se débattre avec ses jupes pour monter – avec un manque certain d’élégance.

Bon. Si tout le monde pouvait le faire, elle n’allait pas être en reste. Le cheval regardait droit devant lui, sans se préoccuper d’elle. Elle imita ce qu’elle venait de voir faire et se retrouva plus ou moins facilement en selle, bénissant le ciel de porter des pantalons.

— Allez, mon gars, aide-moi, chuchota-t-elle en direction de son cheval lorsque le groupe se mit en route.

Avec un peu de chance, il comprendrait mieux le français qu’elle l’islandais.

Faraldr n’avait pas revu sa terre depuis des années. Il s’attendait à ne pas la reconnaître ; et effectivement, elle avait beaucoup changé. Mais il y avait quelque chose dans la forme de la montagne et des collines, dans les ondulations des prés, dans l’horizon qui s’étirait à perte de vue… Une douce amertume qui l’envahissait insidieusement, et finit par l’obliger à s’arrêter, la gorge serrée.

— C’est ici, dit-il à voix basse – autant pour ses compagnons que pour lui-même.

C’était ici que s’était tenue la maison de sa mère. Il n’y avait plus rien à présent, pas même des ruines ; seulement l’herbe épaisse que broutait paisiblement son cheval, peu concerné par les états d’âme de son cavalier.

Il mit pied à terre, rabattit les brides devant les pattes de sa monture pour l’empêcher de s’éloigner, puis s’avança lentement, laissant derrière lui ses compagnons silencieux. Le vent soufflait, quelques oiseaux chantaient ; à part cela, pas un bruit. Pas même le murmure d’un revenant qui l’aurait attendu, malgré les siècles écoulés.

Il sentit ses épaules se ployer sous le poids du temps qui le rattrapait soudain. Sa mère, son oncle et ses jeunes cousins, même ce père haï, tous morts ; sa maison, son héritage, disparus. Cette Islande n’était plus la sienne. Jamais il n’avait vraiment regretté les actes qui l’avaient mené à être banni ; et voilà qu’à présent, il aurait voulu n’avoir jamais poursuivi son père, n’avoir jamais accepté le jugement de l’Alþingi, ne jamais s’être engagé comme mercenaire… Surtout, ne jamais s’être trouvé à cette bataille. Il avait cru qu’il pourrait rentrer chez lui un jour, réclamer justice, récupérer ce domaine et cette ferme qui n’auraient jamais dû être retirés à sa mère. Mais il ne le pourrait plus. Il l’avait abandonnée.

Une main sur son épaule le fit sursauter. Mathilde se tenait à côté de lui, les larmes aux yeux. Il essuya les siennes puis, tirant de la force de son soutien, se tourna vers Jon Islendigur.

— J’ai vécu ici. J’ai grandi ici. Et c’est également ici que j’ai tué mon père.

Et il lui raconta son histoire. Lorsqu’il eut fini, il eut l’impression qu’il l’avait contée non seulement à Jon et à son compagnon, mais aussi à toute l’île – aux herbes et aux fleurs qui les entouraient, aux nuages et au vent, aux montagnes et aux lacs. À tous ceux qui voulaient l’entendre.

Alors, Jon descendit de cheval. Et il dit :

— Je suis désolé que tu aies perdu ton chemin, Faraldr. Mais l’Islande est prête à t’accueillir à nouveau. Sois le bienvenu chez toi.

Combien il avait attendu, espéré entendre ces mots ! Mais à présent ils sonnaient faux à ses oreilles. Il hocha la tête malgré tout, car il ne pouvait sans doute espérer mieux :

— Je te remercie.

Ils restèrent là, en silence ; ses compagnons attendaient qu’il ait fini son deuil, et lui attendait un signe dont il savait qu’il ne viendrait pas.

Finalement, il prit sa résolution et se tourna vers Mathilde, dégainant son couteau.

— Mathilde… S’il te plaît.

Elle hésita, puis s’approcha et lui prit la lame des mains lorsqu’il la lui tendit. Il se tourna alors et releva les cheveux sur sa nuque, laissant quelques mèches. Il sentit à peine la pression de ses doigts, puis la tension sur sa nuque lorsqu’elle coupa. Avec un hochement de tête, il lui reprit alors le couteau et se mit à creuser un trou dans la terre pendant qu’elle s’agenouillait à côté de lui, silencieuse. Cela lui prit longtemps ; mais enfin, il se redressa et lui prit sa mèche de cheveux. Il l’enfouit là, dans ces terres qui auraient pu être les siennes ; puis il s’attela à refermer le trou béant, car il n’y avait rien d’autre à faire.

C’était un deuil étrange qu’il entamait là ; mais se voiler la face aurait été pire encore. Son ancienne vie était terminée, son Islande n’existait plus ; à présent, il allait pouvoir affronter ce qui l’attendait sans être rongé par l’indécision.

Lorsqu’ils repartirent, il ne se retourna pas ; mais le vent sur sa nuque lui fit l’effet du souffle des morts.

Deux heures plus tard, ils arrivèrent devant une ferme aux toits recouverts d’herbe fleurie ; la maison de la sœur de Jon, Gudrun, et de son mari Johann.

D’un côté, elle ne présentait qu’un seul long corps de bâtiment, mais de l’autre semblait être composée de plusieurs petites maisons reliées les unes aux autres : une architecture plus traditionnelle que chez Christine Göring. Ils passèrent à côté d’un enclos où paissaient des moutons, qui s’effarouchèrent et déguerpirent en bêlant. Mathilde eut toutes les peines du monde à maîtriser sa monture ; aussi fut-elle soulagée lorsqu’une main secourable saisit les rênes, ce qui calma rapidement le petit cheval.

Lorsqu’elle tourna la tête, elle s’attendait à trouver Armand ; mais elle se trouva nez à nez avec Jon Islendigur, ce qui la prit de court.

— Je suis désolé, dit-il. Ces chevaux peuvent être nerveux.

— Merci, monsieur, répondit-elle d’un ton raide.

Il parut sur le point d’ajouter quelque chose, mais se ravisa et tourna bride, la laissant reprendre le contrôle des rênes et de ses esprits.

Il s’était conduit de manière admirable avec Faraldr un peu plus tôt, mais elle ne pouvait s’empêcher de se méfier. Sa demande, même s’il ne l’avait pas encore renouvelée, planait dans l’air ; elle ne voulait pas lui donner la moindre raison de penser qu’ils étaient prêts à l’accepter.

Pas tant qu’ils n’auraient pas eu l’occasion d’en rediscuter, en tout cas.

Elle fut tirée de ses pensées par l’apparition d’un homme à la porte de la ferme, sans doute le beau-frère de Jon, qui s’avança vers eux.

— Tu pourrais prévenir avant de ramener du monde, s’exclama-t-il d’un ton jovial, en accueillant Jon à bras ouverts.

Il avait un visage avenant, et se tourna vers leur petit groupe avec le sourire, avant de s’approcher pour les aider à descendre. Une fois qu’ils furent tous de retour sur la terre ferme, une femme qui devait avoir son âge apparut à la porte et leur fit signe d’entrer : Gudrun, sans le moindre doute. Elle ressemblait à son frère.

— Soyez les bienvenus. Venez ; les hommes vont s’occuper des chevaux.

Mathilde laissa avec soulagement ses rênes aux mains d’Armand, puis entraîna Joséphine à l’intérieur ; Faraldr leur emboîta le pas. Elle remarqua au moment d’entrer que l’autre Islandais qui les avait accompagnés repartait déjà, sans doute pour aller prendre des nouvelles des autres hommes. Ou peut-être Jon ne voulait-il pas imposer un poids trop lourd à sa sœur ?

En effet, le couple ne semblait pas vivre dans l’opulence. La pièce principale de la maison était sombre et légèrement enfumée, meublée avec une simplicité confinant à la pauvreté. Gudrun les débarrassa de leurs manteaux et les fit s’asseoir autour de la cheminée, où une marmite mijotait sur un feu de tourbe. Elle avait l’air plus réservée que son mari ; Mathilde, intimidée, resta muette à examiner ce qui les entourait. Peu de décorations, à part quelques broderies sur les coussins des bancs usés et sur les rideaux. Lorsque les trois hommes entrèrent, sentant encore distinctement le cheval, elle commença à mettre la table tandis que Johann leur servait de petits verres d’un alcool parfumé au carvi.

Ils mangèrent un repas frugal, composé de pain noir et de ragoût de mouton, ainsi que de petit lait allongé d’eau, en silence : leurs hôtes ne parlaient pas français, et ne semblaient de toute manière pas bavards.

— Nous vous remercions pour tout, leur dit Mathilde lorsqu’ils eurent fini.

— Ce n’est rien, fit Johann avec un sourire.

Puis Gudrun se leva pour leur indiquer l’endroit où ils allaient coucher. Mathilde hésita : elle se sentait fatiguée après toutes les émotions de la journée, mais ils ne pouvaient pas simplement se retirer maintenant, elle avait des questions à poser à Jon…

— Reposez-vous, leur dit alors ce dernier. Vous êtes en sécurité ici. Nous discuterons demain.

Sur ces mots, Armand se leva en le remerciant encore, et Mathilde abandonna.

Gudrun les escorta le long du couloir qui courait à l’arrière de la maison, jusqu’à une salle où se trouvaient plusieurs lits en bois le long des murs. Elle s’excusa du manque de confort, et sembla même prête à laisser sa chambre aux dames ; mais Mathilde s’empressa de l’assurer que cela leur allait tout à fait.

À strictement parler, ce n’était pas vraiment convenable, en effet ; seuls des rideaux permettaient d’isoler les lits les uns des autres. Mais ce n’était pas maintenant qu’elle allait laisser les convenances l’arrêter. La situation était idéale, en fait : il fallait qu’ils discutent, tous les quatre, de ce qu’ils allaient faire à présent. Car ils ne pouvaient pas continuer à fuir ainsi, à l’aveuglette.

Cette fois, ils devaient faire face – et se battre.

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