Mathilde prit son quart à huit heures, puis fut relayée par Armand à midi. La fatigue de la nuit blanche qu’ils venaient de passer se faisait sentir, mais elle était sûre qu’elle ne parviendrait pas à s’endormir ; aussi se dirigea-t-elle vers le pont supérieur.

L’Ariane était de forme oblongue, avec trois mâts verticaux et deux mâts horizontaux plus petits de chaque côté de la coque, qui lui conféraient davantage de stabilité ; et en effet, le vaisseau dérivait si peu de sa course qu’elle avait presque eu l’impression, durant son quart, de ne pas avoir besoin de le guider.

Ils avaient passé Dunkerque sans problème et longeaient à présent les côtes belges, que l’on apercevait presque à l’horizon. Ils atteindraient Bremerhaven dans la soirée, et si tout allait bien, Copenhague au matin.

Arrivée sur le pont supérieur, elle dut s’accrocher à la rambarde d’une main et agripper sa cape de l’autre ; il y avait un vent terrible. Elle fit quelques pas hésitants, les yeux perdus dans l’étendue unie de la mer. Çà et là, on voyait parfois les minuscules points d’embarcations qui se feraient plus nombreuses au niveau des grands ports des Pays-Bas.

Un bruit la fit sursauter ; elle se tourna brusquement, manquant perdre l’équilibre. Une main l’attrapa par le bras pour la stabiliser, et elle se retrouva nez à nez avec Joséphine.

Mathilde n’avait pas osé retourner dans la salle des machines ; elle se sentait mal à l’aise quant à la façon dont Armand avait géré les choses, mais elle ne voulait pas s’interposer. Elle était sûre que la moindre de ses paroles risquait d’être mal prise d’un côté comme de l’autre. Elle se sentait également coupable, d’une certaine manière : elle se trouvait face à un esprit intelligent et vif, et ne réalisait que maintenant qu’elle n’y avait jamais prêté attention durant ces deux dernières années. Joséphine était de toute évidence passionnée par son travail, et douée dans ce qu’elle faisait ; Mathilde mourait d’envie de la bombarder de questions, et elle se maudissait de ne pas avoir cherché plus tôt à mieux la connaître.

La jeune femme la lâcha brusquement et tourna les talons en marmonnant quelque chose qui ne devait pas être très flatteur pour elle.

— Attendez ! Je… Je suis désolée, je ne voulais pas vous déranger. Vous étiez ici avant moi. Je vais redescendre.

Sans attendre de réponse, elle commença à s’avancer vers l’escalier ; mais la mécanicienne l’interrompit dans son élan.

— Ça va. Le pont est à tout le monde.

Puis, après un instant de pause :

— Et puis, ce vaisseau est quand même plus ou moins à vous.

Mathilde haussa les épaules.

— Ce qui est à ma tante ne m’appartient pas. En fait, je dirais que nous pourrions tous prétendre au titre de propriétaire. Moi, grâce à ma tante… Armand, puisqu’il est le commandant… Et vous, la mécanicienne attitrée. Au fond, il n’y a que Faraldr qui soit vraiment là en tant qu’invité.

Joséphine fit la moue, mais ne protesta pas.

— Ce Faraldr, là… Vous m’en avez dit deux mots, pas bien plus. Il vient vraiment du passé ? C’est pas des salades ?

Bien sûr, se dit Mathilde ; elle aurait dû prendre le temps de raconter toute l’histoire. Avant le sauvetage, ils s’étaient contentés du strict nécessaire, car ils disposaient de peu de temps ; mais maintenant, ils étaient tous littéralement dans le même vaisseau.

Elle se mit donc en devoir de tout expliquer à Joséphine depuis le début, en essayant de ne pas se laisser embarquer dans des explications trop enthousiastes à propos de la brèche elle-même, sur laquelle elle avait de nombreuses théories. Joséphine l’écouta avec attention, et émit un petit sifflement quand elle eut fini.

— Eh ben… Sacrée histoire. Je serais curieuse de voir leur machinerie.

Sa réaction n’étonna pas Mathilde, qui lui sourit, soulagée de sentir la tension retomber. Elles restèrent un moment côte à côte sans parler ; Mathilde se concentra sur la fraîcheur de l’air et le fracas du vent dans les voiles tandis que Joséphine restait plongée dans ses pensées.

— Bon, je me rentre, mam’zelle.

— Appelez-moi Mathilde. S’il vous plaît.

— Mathilde, répéta Joséphine avec une esquisse de sourire. Redescendez aussi, votre cousin sera pas ravi si vous passez par-dessus bord.

— Je pensais faire le repas. Ça vous tente ?

— Ça, oui !

Elles descendirent toutes les deux jusqu’à la petite cuisine, où se trouvaient les quelques provisions pour le voyage – des fruits, du fromage, de la charcuterie séchée et du pain frais. Sa tante avait mis Julie aux fourneaux avant leur départ ; Mathilde trouva même une tarte aux pommes. Elles transportèrent le tout dans le poste de commandement, qui servait également de salle à manger ; Armand s’y trouvait déjà, et Mathilde repartirait ensuite réveiller Faraldr pour qu’ils dînent tous ensemble.

Avant qu’elles n’arrivent au bout de la coursive, Joséphine releva le nez du panier qu’elle transportait pour se tourner vers elle :

— Mathilde ? Vous pouvez venir dans la salle des machines, si vous voulez. Des fois.

Avant que Mathilde ait eu le temps de répondre, la mécanicienne avait ouvert la porte en lançant un tonitruant « Salut, commandant ! ». Elle secoua la tête en entendant la raideur de la réponse d’Armand, qui ne semblait pas apprécier les boutades de Joséphine ; mais elle éprouvait tout de même un sentiment de triomphe d’avoir réussi à s’allier la mécanicienne.

Après le repas, Faraldr aida Mathilde à tout ranger dans la cuisine. C’était une pièce minuscule, qui ne ressemblait à rien de ce qu’il avait jamais vu, mais très bien organisée et astucieuse ; les lambris en bois travaillé des murs s’ouvraient pour révéler une multitude de placards, où ils avaient largement la place de ranger leurs quelques provisions. Il y avait même des lumières dans ces placards ; il se risqua à appuyer plusieurs fois sur ce que Mathilde avait appelé un « interrupteur », afin de les voir s’allumer et s’éteindre. Il avait encore du mal à s’y habituer, et cherchait toujours instinctivement du feu ou des chandelles.

Lorsqu’ils eurent fini, Mathilde se tourna vers lui.

— Voulez-vous faire un tour sur le pont ? Nous pourrions discuter un peu.

— Oui, s’il vous plaît, répondit-il aussitôt.

Il comptait lui demander des leçons de français : il n’avait presque rien compris de ce qui se disait durant le repas. Il avait juste vu que la conversation semblait tour à tour amuser et contrarier Mathilde, mais ce n’était pas suffisant. Il était resté tendu tout du long, prêt à intervenir dès que le ton d’Armand et de Joséphine se faisait plus vif – ce qui était arrivé un peu trop souvent à son goût.

Lorsqu’ils débouchèrent sur le pont, il écarquilla les yeux et retint un cri ; c’était encore plus merveilleux que vu depuis les fenêtres, en bas. Sous eux, la mer s’étendait presque à perte de vue. Il distinguait des points qui devaient être des bateaux, et au loin une bande de terre sombre. Il avait l’impression de se trouver dans un rêve.

— C’est magnifique, n’est-ce pas ? remarqua Mathilde en s’approchant.

— Oui, répondit-il en français. C’est… Beau ?

Elle lui fit un sourire encourageant.

— Voulez-vous continuer à apprendre le français ?

— Oui ; j’aimerais pouvoir discuter avec Armand et Joséphine.

— Nous devrions avoir le temps pour quelques leçons. Mais d’abord, je vous dois des explications.

Faraldr l’écouta en silence tandis qu’elle lui racontait avec gravité que Monfort, l’homme froid et hautain qui avait ouvert la brèche dans le temps, comptait l’emprisonner pour s’assurer qu’elle resterait secrète ; et que Mathilde avait décidé de le délivrer afin qu’il puisse témoigner de ce qu’il s’était passé, et obliger Monfort et ses alliés à sortir de l’ombre. Il ne comprenait pas encore tous les enjeux qu’il devait y avoir derrière cette décision, mais une chose était sûre : il n’avait pas apprécié la façon dont ce serpent l’avait traitée.

— Je n’aime pas ce Monfort. Je vous aiderai à le confondre.

Il allait lui demander des détails sur le Danemark moderne, quand la voix d’Armand sortit de nulle part à côté d’eux, comme plus tôt dans la nuit. Il regarda autour de lui, et vit Mathilde qui se penchait vers un tuyau pour parler, l’air agacée.

— Des fois, j’ai envie de l’assomer, fit-elle en revenant vers lui.

Aussitôt, il se tendit ; mais devant son sourire exaspéré il réalisa qu’elle plaisantait.

— Armand… Qui est-il ? demanda-t-il, intrigué.

— Un cousin, du côté de ma mère. Nous avons grandi ensemble ; nous sommes presque frère et sœur, au fond…

Elle avait un petit sourire en disant cela : apparemment, la violence de ses paroles n’était pas à prendre au sérieux. C’était surprenant, mais il s’y habituerait. Il faudrait simplement qu’il fasse attention à ne pas commettre d’impair lorsqu’il comprendrait mieux leur langue ; il ne fallait pas qu’il prenne mal des choses qui ne seraient pas à leurs yeux des insultes.

— Et Joséphine ? poursuivit-il.

— Elle s’occupe de faire marcher l’Ariane. Le vaisseau.

Donc, Joséphine était plus ou moins au service de Mathilde. Il ne savait pas encore quoi en penser : elle avait eu l’air maussade durant leur visite à la salle des machines, mais pendant le repas de midi elle s’était montrée beaucoup plus ouverte et accessible. Elle semblait avoir mauvais caractère ; mais peut-être était-ce autre chose, qu’il n’avait pas saisi.

Il avait décidément bien des choses à apprendre ; en premier lieu, le français. Plus vite il comprendrait leur langue, plus vite il comprendrait leurs coutumes.

Ils approchaient de Bremerhaven, où ils allaient devoir se poser le temps de montrer patte blanche. Cela laisserait une trace écrite de leur passage, mais survoler l’Empire allemand sans sauf-conduit aurait été trop risqué : les Prussiens en particulier étaient intraitables, et Armand préférait qu’on sache qu’ils étaient passés par là, plutôt que de les avoir à leurs trousses en plus de tout le reste. Il ne voulait pas non plus continuer au-dessus de la mer : à cette période de l’année, les vents peu favorables risquaient de trop les ralentir.

Cela signifiait donc qu’ils allaient devoir apponter, opération toujours délicate et qu’il n’avait jamais effectuée à bord d’un aéronef à voile ; le mieux était d’abaisser celles-ci et de se reposer davantage sur les réserves de leurs accumulateurs. Ils se rassemblèrent ainsi tous sur le pont, y compris Faraldr, qui fut relégué à la barre secondaire pour maintenir le cap. Armand était sûr que le Viking s’en sortirait, et il ne fut pas détrompé : il se montra enthousiaste, et n’eut besoin que de quelques explications avant de tenir le gouvernail avec autant de confiance que s’il avait fait ça toute sa vie.

— Mademoiselle d’Amoys, le petit foc ; mademoiselle Joséphine, les latérales. Je m’occupe du grand foc, puis nous passerons à la grand-voile. Pas de questions concernant le fonctionnement des cargues ?

— Non capitaine, lança Mathilde en levant les yeux au ciel ; elle avait toujours du mal à se faire à ce qu’il l’appelle mademoiselle en présence de Joséphine.

— Parfait. Au travail.

— Aye aye captain ! lança Joséphine avec un accent anglais irréprochable et un salut militaire ridicule.

Armand retint un soupir et se contenta de s’y mettre lui aussi. Tant que Joséphine exécutait ses ordres et faisait preuve d’un minimum de savoir-vivre, il était sans doute plus avisé de lui laisser un peu de lest.

Les voiles étaient toutes conçues pour être rapidement réduites sans quitter le pont. Bien sûr, se dit Armand une fois qu’il eut fini et se fut tourné pour inspecter où en était le travail, il était tout de même plutôt amusant de voir une demoiselle de la bonne société se débattre pour essayer de carguer une voile de cette taille – même si la demoiselle en question avait pris soin de revêtir des pantalons.

Joséphine s’en sortait sans problème : elle était même déjà passée seule à la grand-voile. Il ne se risquerait pas à lui proposer son aide de peur de se retrouver projeté par-dessus bord ; il alla donc à la rescousse de Mathilde, qui pouvait aussi se vexer, mais n’avait au moins pas de tendances violentes.

— Belle tenue, fit-il remarquer avec un sourire. Inspirée de George Sand ?

— Peut-être un peu. Mais elle est moins pratique que ce que j’espérais, répliqua-t-elle, légèrement essoufflée. Je ne suis pas sûre que ça valait vraiment le coup de toutes ces disputes avec maman.

— Tante Emma n’a pas apprécié ?

— Si tu savais !

Armand se représenta la mère de Mathilde, une femme mondaine très élégante. Elle avait dû être épouvantée devant le manque de respectabilité de cette tenue. Mais pour travailler à bord d’un vaisseau, il fallait admettre qu’une jupe aurait posé plus de problèmes encore à sa pauvre cousine.

— Je vais finir.

Elle hésita, puis lui laissa la place pour aller s’appuyer contre le bastingage et reprendre son souffle.

— Tu devrais peut-être essayer le vélocipède, fit observer Armand en retenant un rire. Cette tenue y serait tout à fait adaptée, et un peu d’exercice ferait des merveilles pour ton souffle.

Elle lui fit une grimace fort enfantine, puis croisa les bras.

— Je n’ai pas beaucoup de temps pour m’amuser, tu sais. Je travaille d’arrache-pied à la faculté. Je corrige les devoirs des étudiants, je prépare des fiches de lecture…

Elle s’interrompit, puis reprit d’une voix basse :

— Je m’inquiète pour le professeur, Armand. J’espère qu’il n’a pas eu trop d’ennuis.

— Nous aurons sans doute des nouvelles par ta tante. N’y pense pas trop.

Pour lui changer les idées, il lui raconta une vieille anecdote de l’académie, où des camarades de dortoir un peu ivres avaient décidé de faire un duel de dames. Ils avaient déniché des robes quelque part et le combat qui s’en était suivi avait été des plus burlesques, valant largement la semaine de corvées qui avait suivi. Cela ne la fit pas rire, mais lui arracha ce demi-sourire qu’elle adoptait quand elle ne voulait pas admettre qu’elle le trouvait drôle.

À eux deux, ils n’eurent tout de même pas fini avant Joséphine, qui semblait avoir été marin dans une vie antérieure. Ou peut-être plutôt pirate, se dit Armand. Oui, c’était bien plus vraisemblable ; il voyait parfaitement Joséphine avec une jambe de bois et un sabre d’abordage.

Peut-être pas forcément dans une vie antérieure, en fait. Dieu seul savait comment elle était arrivée jusqu’en métropole, après tout.

— Bien ! Nous voilà parés pour Bremerhaven.

L’aérogare de Bremerhaven faisait une bonne taille ; elle était équipée d’une dizaine de pontons à trois ou quatre niveaux et entourée de structures à demi enterrées pour les chantiers de vidanges et de réfection. L’Ariane se dirigea vers l’un des pontons les plus élevés, où un manœuvre leur faisait signe à grand renfort de drapeaux colorés pour leur indiquer la voie.

Joséphine le regardait faire, appuyée sur le bastingage. Elle allait bientôt apercevoir les ravitailleurs, prêts à répondre à leurs moindres besoins avec leurs barriques et leurs caisses. Avec un aéronef comme l’Ariane, elle s’était habituée à cet empressement ; tout le monde se marchait sur les pieds pour servir ce genre de vaisseau, non seulement pour les excellents pourboires qui ne manquaient jamais, mais aussi pour l’occasion d’observer de près les progrès technologiques. Elle-même avait fait pareil, quand elle avait travaillé quelques mois à l’aérogare de Nantes.

Bien sûr, c’était peut-être aussi que le bruit se soit répandu dans toute l’Europe que cette petite merveille était le vaisseau de la terrifiante mademoiselle d’Amoys, légendaire pour son impatience. Tout allait très vite par la voie des airs – nouvelles comprises.

Elle se demanda plus tard si c’était cette pensée qui l’avait mise inconsciemment sur ses gardes, ou si c’était simplement un signe qu’elle ne s’était pas empâtée malgré ses deux dernières années paisibles. Toujours est-il que, lorsqu’elle vit les griffes bouger, elle réagit au quart de tour.

Les griffes étaient en réalité d’immenses pinces métalliques, destinées à immobiliser les vaisseaux, en général pour empêcher le départ des mauvais payeurs. Les deux pinces en acier gigantesques s’abattirent et se resserrèrent sur le bastingage droit dès que celui-ci fut à portée du ponton. Le bois craqua, dans un hurlement presque humain qui tendit Joséphine comme un arc, alors qu’elle se précipitait déjà vers les tuyaux de communication.

— On a été griffés ! cria-t-elle. Coupez tout !

Normalement, le bois devait protéger les circuits, mais elle ne comptait pas prendre de risques : la deuxième étape du griffage était d’envoyer une forte impulsion galvanique dans les circuits du vaisseau pour provoquer une surchauffe du système et griller les machines. Espérant que cet abruti de militaire allait au moins être aussi rapide à réagir dans l’urgence qu’il l’avait été à se pavaner avec ses idées d’autorité, elle repartit à toute vitesse en direction de la caisse de sûreté.

Plusieurs haches y étaient entreposées au cas où un des mats viendrait à s’effondrer, mais ce n’était pas cela qu’elle cherchait : en dessous se trouvait, bien enveloppé dans une housse cirée, le petit jouet sur lequel elle s’amusait à travailler lorsqu’elle avait un peu de temps à tuer.

Elle l’appelait l’exterminateur. Il s’agissait d’un condensateur de courant extrêmement puissant, dont le but était proche de celui des griffes : provoquer une surchauffe et des disjonctions en chaîne. Il n’était pas encore tout à fait achevé, et il y avait des chances qu’elle se grille les nerfs ; mais elle était entourée de bois et, plus important, le circuit galvanique du vaisseau devait être coupé à présent. Elle ne risquait donc pas d’abîmer l’Ariane.

L’occasion rêvée pour un essai, en somme.

Elle empoigna à deux mains l’appareil, qui avait une vague ressemblance avec un lance-harpon, puis se tourna vers une des griffes. Elle entendait des cris et des bruits de course plus loin sur le ponton ; il n’y avait pas une minute à perdre.

Elle posa le canon de l’exterminateur contre la griffe, fit une brève prière, et pressa la détente.

L’énergie pulsa avec une telle force que Joséphine vola cinq pas en arrière et sentit le choc lui traverser les deux bras. Quand elle se redressa, étourdie, son arme gisait sur le pont, noircie et tordue, il y avait une odeur de grillé dans l’air, et elle savait sans même avoir à regarder que le cuir de ses gants avait dû en prendre un coup ; mais la griffe était en plus mauvais état encore, et elle ressentit une jubilation féroce.

À présent que les circuits galvaniques de la pince étaient hors service, il n’y avait plus qu’à faire sauter un ou deux rouages pour la décrocher, ce à quoi elle s’attela sans attendre. C’était un modèle classique, dont elle avait eu l’occasion d’étudier le fonctionnement à Nantes ; elle n’en eut que pour quelques instants.

Elle décrocha la griffe à coups de pied en visant le ponton ; les hommes qui s’y rassemblaient s’éparpillèrent comme des moineaux lorsque la lourde pièce métallique s’y écrasa de tout son poids avant de basculer dans le vide. Puis elle se tourna vers l’arrière du vaisseau, réfléchissant déjà à comment se débarrasser de l’autre sans son exterminateur… Mais le spectacle qui l’attendait l’immobilisa net.

Le Viking avait trouvé une des haches, et était occupé à attaquer la deuxième griffe avec un enthousiasme évident. Même avec un seul bras, les coups qu’il portait commençaient à faire tanguer l’appareil. Mathilde s’était postée en retrait ; Joséphine réalisa rapidement qu’elle le guidait pour qu’il vise les points faibles des mécanismes.

Avant même qu’elle les ait rejoints, Faraldr porta un dernier coup qui eut raison du rouage principal reliant les deux pinces, et la griffe rendit l’âme dans une gerbe d’étincelles dont il s’éloigna d’un bond. Elle s’approcha et, se servant de la hache comme levier, ils firent basculer l’appareil pendant que Mathilde partait en courant vers l’escalier, leur criant qu’elle allait redémarrer les machines.

Joséphine regarda avec satisfaction la griffe désossée tournoyer dans le vide et s’abattre au sol dans un fracas assourdi par la distance. À ses côtés, Faraldr arborait un large sourire ; peut-être allait-elle se trouver plus de points communs qu’elle ne l’aurait cru avec ce Viking.

Sous ses pieds, elle sentit bientôt le vaisseau bourdonner ; mais au même moment, des grappins se fichèrent dans le bastingage.

— Attention ! lança-t-elle avec un geste vers les hommes qui grimpaient déjà.

Elle retourna s’équiper et croisa Armand qui montait quatre à quatre, sabre au côté et pistolet à la main.

— Joséphine ! Redescendez à l’abri ! lui cria-t-il.

— Sûrement pas ! rétorqua-t-elle en saisissant deux hachettes avant de courir vers le grappin le plus proche, où un échalas roux se hissait sur le bastingage.

Elle n’entendit pas de protestations. À côté d’elle, Faraldr asséna un coup de hache sur une corde, envoyant deux hommes s’abattre sur le ponton dans un cri. Elle leva ses propres armes et fit face à son adversaire avec sa grimace la plus effrayante.

S’ils pensaient pouvoir aborder aussi facilement l’Ariane, ils se fourraient le doigt dans l’œil.

N’hésitez pas à me laisser vos impressions en commentaire !

Chapitre précédentChapitre suivant

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code