Du plus loin qu’Armand se souvînt, Mathilde n’avait eu d’autre ambition que celle d’être laissée en paix à faire ce qui l’intéressait – à savoir principalement lire. Elle n’avait pas l’esprit aventureux de son excentrique tante ; l’opiniâtreté dont elle avait fait preuve pour obtenir son poste à la faculté était sans doute la seule exception dans une vie plutôt paisible.

En tout cas, c’était ce qu’il avait toujours pensé ; et à la contempler, encore inconsciente sur le divan où on l’avait transportée, personne n’aurait sans doute défendu le contraire.

Personne ne se serait non plus attendu à la voir braver des circonstances impossibles et brandir une épée pour sauver un homme, ce qui apportait sans doute une preuve que la réalité était beaucoup plus proche des romans qu’on voulait bien le laisser croire aux jeunes filles.

– … Je vous remercie, nous n’en avons que pour un instant. Nous vous appellerons si la jeune femme se réveille.

L’amiral de Bailly referma la porte au nez des universitaires, poliment mais sans prêter attention à leurs tentatives de protestation. Puis il alla se poster devant la porte-fenêtre et, les yeux fixés sur le parc, dit au bout d’un moment de silence :

– Mais que diable s’est-il passé là dehors ?

À ces mots, Armand sentit remonter en lui les sentiments de stupéfaction et d’incompréhension qu’il s’efforçait de maîtriser depuis que tout s’était terminé, quelques minutes plus tôt.

– Je ne sais pas, amiral, soupira-t-il en s’approchant.

Son supérieur resta silencieux un instant de plus, puis se tourna vers lui ; il avait l’air plus déconcerté qu’Armand ne l’avait jamais vu.

– Cette jeune femme. Qui est-elle ?

– Mathilde d’Amoys, ma cousine. Elle travaille à la faculté.

– Une parente de mademoiselle Henriette d’Amoys ?

– Sa nièce.

L’amiral hocha la tête, fixant sur Mathilde son regard perçant, avant de le braquer à nouveau sur Armand.

– Elle est venue avec vous ?

Il savait depuis le début qu’emmener Mathilde avec lui était une mauvaise idée ; mais il ne s’était pas douté à quel point. Il hocha la tête en serrant les dents, prêt à assumer ses responsabilités.

– Elle s’inquiétait des rumeurs qu’elle avait pu entendre ces derniers temps. Elle a réussi à me convaincre de l’emmener.

Il s’attendait à se faire réprimander, voire renvoyer sur le champ à la garnison de Rouen ; mais heureusement pour lui, l’amiral se contenta de secouer la tête, déjà replongé dans ses pensées.

– Que cela ne se reproduise pas, du Thouars, le réprimanda-t-il d’un ton absent. Enfin, cela a fait plus de bien que de mal, en fin de compte. Maintenant, laissons la dame se remettre de ses émotions et allons voir si…

Mais il fut interrompu par un froissement de tissu : Mathilde reprenait connaissance. Elle parut surprise de les voir, mais se reprit rapidement et s’assit en rajustant les plis de ses jupes, rougissant un peu.

– Est-ce que tout va bien, Mathilde ?

– Oui. Veuillez m’excuser, monsieur… ? fit-elle en se tournant vers l’amiral.

– Mathilde, voici l’amiral de Bailly, des forces aéroportées. Amiral, mademoiselle d’Amoys.

L’amiral se pencha sur la main de Mathilde, qu’elle lui laissa distraitement avant de se lever, les sourcils froncés.

– Que s’est-il passé ?

– Eh bien, vous vous êtes comportée de manière proprement héroïque, mademoiselle…

– Non, pardon, l’interrompit-elle avec un geste de la main. Je me souviens. Mais combien de temps suis-je restée inconsciente ? Où sommes-nous ? Et où est…

Elle s’interrompit, se mordillant la lèvre. Armand l’avait rarement vue aussi perturbée ; mais après tout, il y avait de quoi.

– Ça ne fait qu’un quart d’heure tout au plus, lui assura-t-il avec un geste pour l’apaiser. Nous sommes dans le manoir ; l’homme que tu as sauvé se trouve dans un des autres salons. Un médecin est en train de s’occuper de lui.

– Vous n’avez plus à vous en faire, mademoiselle, dit l’amiral d’un ton paternel. Nous nous occupons de tout.

Armand vit distinctement Mathilde se tendre à ces mots.

– Je vous remercie, amiral, rétorqua-t-elle, mais j’aimerais en apprendre davantage. Je suis la seule à être…. entrée dans cet… endroit, quoi que ça ait été. Je suis sûre que ceux qui ont déclenché cette expérience seront très intéressés par mon témoignage.

L’amiral hésita un instant, mais se contenta de hocher la tête, se rendant à ses arguments. Elle avait raison, bien entendu ; son incursion si remarquée avait provoqué un intérêt très vif de la part des scientifiques, et sans l’intervention de l’amiral, ils seraient sans doute déjà dans la pièce à l’heure actuelle, à examiner Mathilde sous toutes les coutures. Ce qui n’était pas une perspective des plus réjouissantes ; mais elle voulait des réponses, comme toujours, et elle se trouvait dans la meilleure position pour les obtenir.

– Vous avez entièrement raison, approuva son supérieur. Si vous voulez bien me suivre, partons à la recherche du professeur Monfort.

Mathilde ravala son impatience et se laissa guider en silence, Armand sur ses talons. Un jeune homme, sans doute un étudiant, les repéra rapidement et vint à leur rencontre.

– Le professeur Monfort ? lui demanda l’amiral sans lui laisser le temps d’ouvrir la bouche.

L’étudiant hésita, mais il semblait dépassé par la situation, et dire non à un amiral demandait tout de même un certain degré de confiance en soi. Avec un geste, il les guida à sa suite dans le couloir, qui était encombré d’une quinzaine d’hommes discutant furieusement par petits groupes. Ils se turent en les voyant, et Mathilde se sentit rougir malgré elle sous tous les regards qui s’appesantissaient sur elle. Elle avait plutôt l’habitude d’être invisible aux yeux de messieurs tels que ceux-ci.

Ils passèrent devant une porte entrouverte ; et ce qu’elle vit dans la pièce la fit s’immobiliser avec une exclamation étouffée.

L’homme qu’elle avait secouru s’y trouvait, allongé sur un divan ; du sang maculait le tapis, et deux hommes s’affairaient autour de son bras. Le sang s’étendait en taches sombres et sinistres sur leurs vêtements à tous ; elle aperçut une scie dépassant d’une mallette, et, déglutissant, se concentra plutôt sur le visage du blessé.

Il paraissait jeune, sans doute de son âge voire moins ; sa barbe le vieillissait, mais en y regardant de plus près, elle n’était ni longue ni épaisse, simplement maculée de sang et de boue. Ses cheveux, qui devaient lui arriver aux épaules, étaient d’un blond aussi clair que sa barbe et tout aussi sales et emmêlés. S’il vivait, il aurait besoin d’un très long bain, et d’un brossage énergique ; mais il était d’une pâleur de mort sous le sang et la crasse.

Une main posée sur son bras la fit sursauter, mais ce n’était qu’Armand.

– Laisse-les faire leur travail.

Mathilde hocha la tête, malgré la boule dans sa gorge. Depuis que le galvanisme s’était développé au XVIIIème siècle, les progrès de la science avaient permis toutes sortes d’inventions fabuleuses, et elle avait déjà vu plusieurs personnes, principalement des militaires ou des ingénieurs, équipés de membres mécaniques articulés, qui fonctionnaient grâce à la résonance entre l’énergie galvanique et le système nerveux. En toute logique, si cette technologie avait été mise au point et autant perfectionnée, cela signifiait que l’inconnu avait de bonnes chances de s’en sortir, raisonna-t-elle pour se rassurer.

L’étudiant frappa deux petits coups à la porte suivante, puis les fit entrer dans un bureau austère, où se trouvaient trois hommes en grande discussion. Deux d’entre eux se retirèrent aussitôt, emportant avec eux une brassée de plans et de papiers, et elle reconnut celui qui restait : elle l’avait aperçu avant de perdre connaissance. Ce devait être le fameux professeur Monfort.

– Je vous en prie, asseyez-vous, dit-il.

Il avait une cinquantaine d’années environ, portait des lunettes à verres épais et son visage n’arborait pas la moindre expression. Il prit place de l’autre côté du bureau et attendit qu’Armand ait refermé la porte avant de reprendre la parole.

– Je suis le professeur Monfort, de la faculté de sciences de Caen. Comment vous appelez-vous, madame ?

– Mademoiselle. Mathilde d’Amoys.

– Et en quelle qualité vous trouviez-vous ici ?

– Je… Je travaille pour la faculté, dit Mathilde d’un ton aussi assuré que possible. Je suis l’assistante du professeur Martel, précisa-t-elle.

– Il me semble que le professeur Martel n’était pas présent, fit observer son interlocuteur avec un regard soupçonneux. Vous n’auriez pas dû l’être non plus. Ce que vous avez fait était extrêmement dangereux, mademoiselle. Vous avez bien failli déstabiliser l’équilibre d’une expérience inédite.

Mathilde se retint de baisser la tête devant son ton de remontrance.

– Cela ne me paraissait pas dangereux. Enfin, le fait de passer ne me paraissait pas dangereux. Quelle était cette brèche ?

– Laissons cela, intervint soudain l’amiral de Bailly. Je pense que nous avons tous hâte d’entendre ce que vous avez à dire, mademoiselle d’Amoys.

– En effet, fit le professeur sans la quitter des yeux. J’imagine que vous serez capable de nous décrire ce que vous avez vu lorsque vous êtes… passée ?

L’idée de refuser lui traversa l’esprit – s’ils ne voulaient rien lui expliquer, ils ne devaient pas avoir besoin de son aide. Mais elle était suffisamment raisonnable pour faire abstraction de sa mauvaise humeur. Ses observations pourraient sans doute s’avérer cruciales pour ce sur quoi ces gens travaillaient – ou, comme elle commençait à s’en douter, pour qu’ils arrivent à comprendre en quoi leur expérience avait mal tourné ; et si elle se montrait coopérative, elle pourrait peut-être en apprendre davantage. Elle s’appliqua donc à décrire aussi précisément que possible ce qu’elle avait vu, depuis le paysage et l’étrange changement de temps, jusqu’à ce que portaient les hommes et ce qu’elle avait pu entendre.

Lorsqu’elle eut fini, le professeur Monfort avait recouvert plusieurs pages de son carnet d’une écriture serrée et elle avait une intuition – un peu folle.

– Ces hommes… fit-elle lentement, cherchant ses mots. Je parle plusieurs langues scandinaves, dont l’islandais ; et il m’a semblé que… le peu que j’ai pu entendre… y ressemblait.

Le professeur la fixa, les yeux plissés, tapotant avec impatience son crayon sur son carnet. Elle allait continuer, lorsqu’un grand bruit résonna plus loin, la faisant sursauter. Il y eut des cris ; ils se levèrent tous d’un même élan pour se précipiter dans le couloir. Cela venait de la pièce où se trouvait le blessé.

Les deux médecins s’étaient plaqués contre un mur ; l’étranger, quant à lui, était ramassé au centre de la pièce, tenant à la main un pied du tabouret dont les débris s’étalaient sous le divan. Même de dos, il avait l’air effrayant ; et, lorsqu’il entendit leurs pas et se tourna brusquement, son expression était féroce.

Mathilde leva les mains pour tenter d’avoir l’air la moins menaçante possible, et fit lentement un pas en avant. L’homme ne bougea pas, son regard oscillant vers les autres, qui restaient pour l’instant en retrait. Elle se risqua à avancer encore, ignorant l’avertissement que lui murmurait Armand. Elle resta à trois pas de l’inconnu et se déporta sur le côté, de manière à lui faire face ; il la suivit du regard sans rien dire, sans bouger d’un pouce, mais son expression s’apaisa. Encouragée, elle décida de risquer le tout pour le tout et de tester sa théorie :

– Bonjour, lui dit-elle en islandais, articulant soigneusement. Je m’appelle Mathilde. Vous êtes en sécurité ici.

L’homme fronça les sourcils. Il avait l’air intrigué, mais ne semblait pas comprendre ce qu’elle avait dit. Mathilde se mordit les lèvres avant de répéter :

– Je suis Mathilde. Mon nom est Mathilde. Quel est votre nom ?

L’homme resta silencieux, et Mathilde était sur le point de rayer toutes ses hypothèses, lorsqu’il baissa son arme improvisée.

Ég heiti Faraldr.

Ce qui voulait dire : « Mon nom est Faraldr. » Mathilde sentit son cœur battre la chamade. Sa théorie se confirmait-elle ?

– Vous avez été blessé, reprit-elle en islandais, prenant soin de parler lentement. Nous voulons vous soigner. Vous aider.

– Je me souviens de la bataille… Je me souviens de vous. Je suis encore en vie ?

– Oui.

– Alors, je vous dois la vie, fit-il d’un ton grave. Je vous remercie, Mathilde.

Il mit un genou à terre en signe de reconnaissance, et les hommes se détendirent visiblement autour d’eux. Mais elle n’eut pas le temps d’être soulagée, car Faraldr s’écroula soudain.

Elle se précipita aussitôt vers lui, rapidement rejointe par les médecins. Il grogna légèrement en essayant de se relever : il n’était pas inconscient, mais plus pâle que jamais.

– Il faut le rallonger, dit l’un des médecins, et finir de suturer la blessure. Cet homme vient de perdre un membre, s’il ne se ménage pas, il court droit à l’infection généralisée. Aidez-moi.

Armand, ainsi que deux autres hommes qu’elle ne connaissait pas, s’approchèrent de Faraldr ; mais lorsque l’un d’eux tenta d’attraper le bras restant du blessé, celui-ci se rejeta violemment sur le côté avec un grognement sourd. Tous eurent un mouvement de recul, puis Mathilde se reprit.

– Faraldr, nous allons vous aider. Laissez-vous faire. Il faut que l’on vous soigne.

Il leva les yeux vers elle, puis referma les paupières, et elle hocha la tête en direction des médecins ; lorsqu’ils s’aventurèrent à nouveau à essayer de le relever, il ne broncha pas et se laissa emmener jusqu’au sofa.

Mathilde regarda en silence Faraldr, qui sembla perdre une fois de plus connaissance – c’était sans doute pour le mieux, se dit-elle en voyant l’aiguille particulièrement imposante dont se munissait l’un des médecins. Elle était submergée par l’échange qu’ils venaient d’avoir. Car si elle avait parlé islandais, la langue que cet homme, Faraldr, avait utilisée pour lui répondre était différente – plus archaïque.

Les hypothèses tournoyaient dans son esprit. Il fallait qu’elle fasse des recherches, qu’elle reprenne ses ouvrages sur le vieux norrois, qu’elle discute de tout cela avec le professeur Martel – cela semblait incroyable, mais au moins elle avait pu confirmer qu’elle ne s’était pas trompée concernant la langue que parlaient ces hommes, au-delà de la brèche.

Elle tourna les talons, débordant soudain d’énergie, et était sur le point de demander à Armand de la reconduire en ville lorsque le professeur Monfort s’interposa.

– Si vous voulez bien nous expliquer ce que vous venez de dire, mademoiselle…

– Oh, fit Mathilde en se souvenant soudain que tout le monde ne parlait pas l’islandais – et encore moins le vieux norrois.

Elle leur traduisit rapidement. Le professeur Monfort plissa les yeux, et Armand et l’amiral échangèrent un regard.

– Comprenez-moi bien : il ne parlait pas islandais. Il parlait le vieux norrois, enfin disons plutôt une forme de vieux norrois. C’est une langue morte de nos jours, nous n’en gardons que des traces écrites… Bien sûr, l’islandais est une langue insulaire, elle a suffisamment peu évolué pour que l’on puisse encore lire les Edda sans retranscription moderne, c’est ce qui m’a permis de lui parler… Écoutez, reprit-elle en réalisant soudain qu’ils ne la prendraient jamais au sérieux, surtout si elle s’éparpillait ainsi sous le coup de l’enthousiasme ; faites venir le professeur Martel. C’est un expert en la matière.

Cela parut davantage les convaincre, bien entendu, et eut le mérite de détourner leur attention ; le professeur Monfort repartit d’un pas rapide en direction de son bureau, aussitôt suivi de l’amiral. Quant à elle, elle alla s’asseoir dans un coin de la pièce – après réflexion, il était sans doute préférable qu’elle reste à proximité en attendant le professeur, au cas où Faraldr se réveillerait à nouveau. Armand la suivit.

– Le vieux norrois ? répéta-t-il à voix basse, l’air incrédule.

– J’en suis certaine, répondit Mathilde sur le même ton, s’efforçant de contenir son excitation. Plus personne ne le parle depuis des siècles, Armand. Je pense… Je pense que cet homme vient du passé.

Lorsque Faraldr s’éveilla à nouveau, il crut tout d’abord que la pièce était déserte, mais un léger ronflement le détrompa rapidement. Il se redressa avec une grimace et tourna la tête : la femme, celle qui avait dit s’appeler Mathilde, était endormie sur un siège, la tête rejetée en arrière, un livre épais sur les genoux et une pile d’autres posés sur le sol à côté d’elle. Il n’avait jamais rencontré quelqu’un d’assez riche pour se permettre une telle insouciance avec des objets aussi précieux. La porte était entrebâillée, et il entendit un froissement de l’autre côté : il devait y avoir quelqu’un. Pour assurer la sûreté de Mathilde, peut-être.

Il se rallongea lentement, bougeant avec précaution pour ne pas accentuer la douleur dans son bras, et fixa le plafond du regard, essayant de rassembler ses idées. Il avait été en train de se battre pour défendre les terres du Jarl de Normandie, comme il le faisait depuis trois ans. C’était un bon endroit pour un mercenaire : les terres y étaient riches, la paye bonne, et les combats ne manquaient pas où s’illustrer.

Mais celle-ci avait mal tourné pour lui. Il avait fait une mauvaise chute à la chasse trois jours plus tôt, et son bras porteur d’épée ne s’était pas encore remis. Lorsque la hache avait tranché son bras, la douleur avait été atroce et il avait su que c’était la fin.

Mais lorsqu’il avait rouvert les yeux pour affronter la mort en face, il y avait une femme, debout devant lui, son épée à la main.

Toutes les histoires de Valkyries venant chercher les guerriers au combat lui étaient revenues à l’esprit, alors, et l’émerveillement s’était emparé de lui. Il avait contemplé les cheveux d’or tirés en arrière pour lui dégager le visage, ses bras fermes et ronds, et s’était dit qu’il y avait quelque chose de réconfortant, dans le fait que cette Valkyrie ressemblait à une déesse du foyer, plutôt qu’à une guerrière. Lorsqu’elle s’était tournée vers lui, lui avait tendu la main, il l’avait prise avec la certitude qu’elle l’emmenait vers le foyer de son enfance perdue.

Mais il s’était trompé ; il n’était pas mort. Au lieu de cela, c’était comme s’il avait passé la porte d’une maison en hiver, lorsqu’un bon feu brûlait à l’intérieur et que le vent hurlait à l’extérieur ; d’un seul coup, il s’était retrouvé dans un environnement totalement différent.

Tout dans ce lieu lui semblait complètement étranger. Les autres personnes avaient l’air d’avoir peur de lui, mais pas elle : elle parlait même sa langue, ou en tout cas un dialecte assez ressemblant pour qu’il la comprenne. La langue que ces gens parlaient entre eux lui avait semblé familière, mais il n’avait pas réussi à en tirer le moindre sens.

Il soupira, puis porta une main à son coude emmailloté dans les bandes. Il avait moins mal que ce qu’il aurait pensé et ne se sentait pas fiévreux, seulement faible. Pourtant, avec une telle blessure, il aurait dû mourir. Il ne connaissait aucun homme qui ait survécu à la perte d’un bras.

Il laissa retomber sa main. Qu’allait-il devenir à présent? Il ne pourrait plus se battre pour gagner son pain. Pourrait-il trouver un marchand qui voudrait de lui à son service, jusqu’à ce qu’il puisse rentrer chez lui ? Cela lui paraissait difficile – et même avant cela, il fallait qu’il guérisse ; les dieux seuls savaient combien de temps cela prendrait.

Peut-être cette femme qui l’avait sauvé, cette dame qui semblait riche et qui devait être de noble famille, pourrait-elle l’aider. C’était sans doute sa seule chance. Mais accepterait-elle de prendre à sa charge un homme qui ne serait qu’un poids pendant des semaines ? Si elle refusait, il pourrait toujours lui demander où trouver un monastère. Peut-être les moines accepteraient-ils de s’occuper de lui jusqu’à ce qu’il ait une chance de pouvoir à nouveau survivre seul. Même si les religieux ne portaient pas les hommes du Nord dans leur cœur, ceux des environs craignaient le Jarl Richard ; cela suffirait peut-être.

Ses pensées commençaient à se brouiller ; il devait être plus faible qu’il ne l’avait cru. Il n’aimait pas s’endormir dans un lieu qu’il ne connaissait pas et s’exposer ainsi, mais il n’avait pas le choix – il valait mieux reprendre des forces. Il se rallongea avec précaution et tourna à nouveau la tête vers cette Mathilde, essayant de deviner ce qu’elle allait bien pouvoir faire de lui.

Sa contemplation ne lui apprit rien de plus, et il finit par se rendormir malgré la douleur lancinante, le visage tourné dans sa direction.

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