Mathilde d’Amoys s’était depuis longtemps fait une raison : sa vie ne serait pas remplie d’aventures, et toutes les visions rocambolesques qu’elle avait pu avoir lorsqu’elle était enfant ne resteraient que des rêves. À l’âge mûr de vingt-six ans, il lui semblait évident qu’elle passerait toute son existence à son poste d’assistante en études nordiques à la faculté de lettres de Caen, et finirait bien entendu vieille fille.

Elle s’en accommodait plutôt bien. Après tout, son emploi lui fournissait l’occasion de consacrer ses journées à sa passion, l’étude de la Scandinavie, sans avoir à se soucier de broderie ou de réunions mondaines ennuyeuses. Si ses parents étaient plutôt atterrés par cette tournure, elle bénéficiait du soutien sans réserve de son excentrique tante Henriette, qui l’avait accueillie à bras ouverts lorsqu’elle avait obtenu son poste, et finançait sans hésitation toute sa collection de livres.

Non, la vie de Mathilde d’Amoys n’était pas exactement rocambolesque ; mais elle lui convenait.

Tous les matins de la semaine, elle se rendait à pied à la faculté des lettres, comme elle le fit en ce beau matin de mai 1866. Au tout dernier étage, sous les combles, dans une pièce étriquée au possible, se trouvait son petit bureau, avec une plaque qu’elle avait fait réaliser elle-même : Mathilde d’Amoys, assistante en études nordiques.

C’était une idée de sa tante, qui lui procurait un indéniable plaisir à chaque fois qu’elle passait la porte. D’aucuns auraient pu juger cela pompeux, mais personne ne se donnait jamais la peine de monter ici de toute manière ; elle était sûre que même le vieux concierge irascible ignorait l’existence de cette plaque. Se faire admettre au sein de la faculté de lettres de Caen avait été un exploit, et la majorité des professeurs la considéraient encore avec surprise ou suspicion ; elle méritait bien une petite plaque pour se remémorer qu’elle avait bel et bien gagné sa place dans l’établissement, même si l’influence de sa tante avait sans doute joué en sa faveur.

Une fois entrée, elle posa sa capeline, son chapeau et ses gants, s’équipa de sa petite écritoire en vérifiant que ses dernières fiches de lecture y étaient, puis repartit vers le premier étage et le bureau bien plus spacieux du professeur Martel, détenteur actuel de la chaire d’études nordiques.

Personne ne lui répondit lorsqu’elle frappa à la porte, mais elle ouvrit tout de même, et ne s’étonna pas d’entendre le grattement d’un porte-plume en provenance du large bureau.

– Bonjour professeur Martel, lança-t-elle en s’avançant.

Il ne releva même pas la tête de son ouvrage ; habituée, elle se contenta de poser son écritoire avec un soupir, avant de débarrasser son tabouret de la pile de livres qui l’encombrait pour y prendre place. Il lui avait fallu plus d’un an à retenir son nom ; elle avait à présent mis en place un programme très étudié, à base de café et de viennoiseries, pour qu’il se souvienne de laisser libre la place qu’elle occupait tous les jours.

Les résultats se faisaient encore attendre. Ce n’était pas de la misogynie de sa part ; il était simplement extrêmement distrait.

– J’ai les fiches de lecture sur les derniers ouvrages, dit-elle, faisant sursauter le professeur.

– Ah, bonjour mademoiselle d’Amoys ! Parfait, je vous remercie, fit-il en prenant la pile qu’elle lui tendait pour s’y plonger aussitôt avec un plaisir évident.

– Professeur… l’interrompit Mathilde, hésitante.

– Mmh… Oui ?

Il n’avait pas relevé la tête vers elle, mais elle continua :

– Avez-vous eu la moindre nouvelle, concernant les rumeurs sur la fermeture de la faculté ?

Cela faisait un mois que les moulins à parole du campus s’affolaient à propos d’un projet soi-disant révolutionnaire, qui regrouperait tous les départements scientifiques. Elle avait entendu dire que tous les départements allaient se consacrer exclusivement à la recherche au profit de l’armée, mais aussi que les locaux allaient être fermés et la faculté déplacée en rase campagne, ou encore qu’elle allait être fusionnée avec celle de Rouen – ce qui était ridicule, les deux doyens se détestant cordialement.

Les ragots étaient vagues et peu crédibles ; mais ce qui inquiétait Mathilde, c’était leur persistance – et la possibilité que la chaire d’études nordiques, loin d’être la mieux considérée, se trouve prise dans les tirs croisés qu’entraînerait une réforme.

– Des rumeurs ? Des rumeurs, quelles rumeurs…

– Depuis un mois environ, on ne parle plus que de ça. J’ai entendu toutes sortes de choses…

– Ah ! Bien sûr, fit le professeur en se frottant l’arête du nez. Ne vous inquiétez pas de cela, tout va pour le mieux. Une grande avancée pour la faculté de Caen, oui… Une grande avancée pour les sciences… Bien sûr, si ça fonctionne ! marmonna-t-il avec un petit rire. Et on est tout de même en droit d’en douter, oui… Peut-être même faudrait-il l’espérer…

Mathilde avait l’habitude de décoder ce que le professeur voulait dire même quand il ne faisait pas le moindre effort pour communiquer de manière efficace ; mais cette fois, elle devait admettre sa défaite. Il finit par relever les yeux vers elle en secouant la tête.

– Ne vous tracassez pas, mon petit. Tout va bien. Mais je ne pensais pas que vous seriez du genre à prêter attention aux rumeurs… Je suis un peu déçu, oui, un peu déçu ! fit-il du ton guilleret qu’il prenait lorsqu’il voulait se moquer d’elle.

Avec un soupir inaudible, Mathilde rassembla sur le plateau de service les tasses et la cafetière que le professeur avait abandonnées sur son bureau la veille. Elle s’était attendue à ce qu’il ne sache rien ; qu’il soit de toute évidence au courant de quelque chose sans juger bon de lui en parler était plus frustrant encore. Elle était sur le point de sortir pour aller déposer la vaisselle sale aux cuisines lorsque le professeur releva la tête.

– Ah, au fait… Quelqu’un est venu pour vous, tout à l’heure.

– Qui ça ? demanda Mathilde, interloquée.

– Voyons… J’ai oublié son nom, admit le professeur, ce qui ne la surprit pas vraiment. Un jeune homme très fringant. Militaire, peut-être ? Oui, il avait décidément l’air très martial. Bien sûr, il fallait s’attendre à voir des militaires, mais je ne pensais pas qu’ils viendraient jusqu’ici…

Mathilde resta immobile, dans l’expectative, mais le professeur se replongea dans sa lecture sans un mot de plus. Elle sortit en silence et se hâta de descendre ; avec un peu de chance, madame Causse, la cuisinière, aurait entendu parler de quelque chose, et elle n’aurait pas besoin d’en passer par le concierge.

Elle longeait le couloir du rez-de-chaussée quand une silhouette familière surgit au détour d’un pilier. Clignant des yeux pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas, elle laissa échapper une exclamation surprise.

– Armand!

Il lui fit un grand sourire, avant de s’incliner légèrement. Non, il était vraiment là.

Se souvenant de justesse qu’elle portait encore un plateau encombré de porcelaine, elle rajusta sa prise et le regarda s’approcher.Armand du Thouars était son cousin ; il n’avait que trois ans de moins qu’elle, et ils avaient pratiquement grandi ensemble. À dix-huit ans, il avait intégré Saint-Cyr, et était devenu un officier très prometteur.

– Alors, Mathilde, il me semble que tu m’avais promis de m’embrocher un jour. Vais-je plutôt finir ébouillanté à grandes rasades de café ?

Mathilde laissa échapper un rire à ces mots. Elle avait été furieuse lorsqu’il était parti, principalement parce qu’elle n’avait pas le droit d’être admise dans une école aussi prestigieuse et qu’il allait pouvoir vivre de fantastiques aventures, tandis que son avenir à elle lui semblait de plus en plus étroit. Bien sûr, ils avaient tous les deux bien changé depuis ; mais il trouvait toujours amusant de lui rappeler les menaces qu’elle avait proférées à l’époque. Elle équilibra son plateau sur une main pour lui prendre affectueusement celle qu’il lui tendait.

– Eh bien, cette cafetière est vide. Je pense que tu vas survivre encore quelque temps.

– Le temps de t’en offrir un, pour me faire pardonner d’apparaître ainsi sans prévenir ?

Il avait sa mine la plus enjôleuse, et elle retint un soupir à mi-chemin entre l’exaspération et l’amusement, avant d’acquiescer.

Ils s’assirent à une petite table en terrasse non loin de la faculté. Armand les fit servir, puis il s’embarqua dans une restitution de ses faits d’armes et de ses voyages des quelques mois précédents. Mathilde l’écouta en sirotant lentement son café, partagée entre la joie de retrouver son cousin, et quelque chose qui ressemblait suspicieusement à de la jalousie. C’était ridicule, bien sûr ; elle avait un emploi dans une faculté de lettres. Les femmes pouvant se vanter de cela devaient se compter sur les doigts d’une main en France ; elle pouvait être fière de sa réussite.

Pourtant, lorsqu’Armand lui demanda de lui raconter à son tour ce qu’elle avait fait depuis leur dernière réunion, elle fut prise de court :

– Eh bien… Comme d’habitude. Nous avons décidé de passer au format mensuel pour la Lettre Scandinave, elle a de plus en plus de succès… Tu as lu le dernier exemplaire que je t’ai envoyé ?

– Je n’ai pas eu le temps, répondit Armand sans même avoir la politesse de paraître gêné. Si je comprends bien, tu viens encore de passer six mois enfouie sous une montagne de livres ? Si je pouvais revenir dans le passé et dire ça à la petite Mathilde de douze ans, elle serait ravie.

Mathilde sourit, sans répondre. Elle n’en était pas si sûre.

– Enfin, ce n’est pour ça que je t’ai écrit, fit-elle pour changer le sujet.

Car si elle ne pensait pas à voir Armand en personne, elle s’attendait tout de même à en avoir des nouvelles ; lorsque les rumeurs avaient commencé, elle lui avait écrit pour lui demander ce qu’il pensait de celles impliquant l’armée – en partie parce qu’il les trouverait peut-être drôles, mais aussi au cas où il s’agisse de quelque chose de sérieux dont il aurait entendu parler.

– Oui, à ce propos…

L’intérêt de Mathilde augmenta en voyant le coup d’œil discret qu’Armand jetait autour d’eux.

– L’armée est effectivement impliquée dans les travaux de la faculté des sciences de Caen ; mais tout ça est très secret, l’état-major ne veut pas que ça s’ébruite.

Il la fixa un instant, les sourcils froncés ; Mathilde hocha lentement la tête. Elle ne pensait pas l’avoir jamais vu aussi sérieux.

– Ce serait mieux que tu ne t’en mêles pas.

– Je suis inquiète, Armand, avoua-t-elle en faisant tourner sa tasse entre ses mains. J’ai entendu tout et son contraire, je ne sais plus quoi penser. Ce travail… Je ne sais pas ce que je ferais si je devais le perdre. Je retournerais sans doute chez mes parents et je passerais mes journées à discuter de platitudes et à coudre du linge pour les pauvres…

Elle s’arrêta ; la seule idée de cette vie lui serrait la gorge.

Avec un soupir, Armand entoura ses mains, immobilisant la rotation de plus en plus rapide de la tasse.

– Tu t’inquiètes trop. Il ne va rien arriver de grave. Au contraire : la faculté va avoir plus de fonds à l’avenir, si tout se passe bien aujourd’hui. Enfin, le département des sciences aura plus de fonds, je ne sais pas si ça se répercutera jusque chez vous…

– Alors j’avais raison, fit Mathilde, oubliant aussitôt ses précédentes angoisses. Il va y avoir une expérience.

Armand leva les yeux au ciel et jeta un nouveau regard rapide autour d’eux ; mais ils étaient loin des autres clients du café, à l’écart derrière une colonnade.

– Oui, tu avais raison, comme d’habitude. Je ne connais pas tous les détails, mais il vont faire une démonstration aujourd’hui. Ils sont tous excités comme des puces, je n’ai jamais vu ça.

Mathilde hocha lentement la tête, tout en essayant de rassembler toutes les pièces dont elle disposait pour reconstituer le puzzle. Une démonstration… Une nouvelle expérience de la faculté des sciences, qui concernait l’armée… Sans doute quelque chose de monumental – c’était toujours monumental, lorsque l’armée était impliquée. Elle fut interrompue par Armand, qui se levait après avoir consulté sa montre à gousset.

– D’ailleurs, je suis désolé, je dois y aller. C’est en pleine campagne, il doit y avoir une heure de route, et l’amiral de Bailly a déjà été très aimable de me laisser venir te voir ; je ne donne pas cher de ma peau si je suis en retard…

– Emmène-moi avec toi ! s’exclama-t-elle en se levant d’un bond.

– Quoi ? Non, Mathilde, c’est hors de question.

– Armand, s’il te plaît… Je me ferai discrète. Personne ne saura, et même si quelqu’un me voit, je peux toujours dire que je viens de la part de la faculté…

– Mathilde…

– Où est le mal, Armand ? Pour une fois qu’il se passe quelque chose ici ! Les grands progrès ont toujours lieu ailleurs. Je t’en prie…

Elle se sentait un peu ridicule, à supplier comme une enfant à son âge ; mais le triomphe la gagna en voyant la façon dont Armand pinçait les lèvres. Certaines choses n’avaient pas changé depuis leur enfance : elle savait déjà qu’il allait céder.

Il sembla le réaliser aussi, car il abandonna soudain toute prétention et leva les yeux au ciel.

– Très bien. Après tout, ils ont déjà invité tellement de notables qu’il n’y a clairement rien de secret dans l’affaire, alors une personne de plus ou de moins… Mais je te préviens, si jamais quelqu’un te voit, tu te débrouilles toute seule, c’est compris ? Et ne t’éloigne pas de moi.

Mathilde se retint de lui faire remarquer la contradiction évidente entre ces deux ordres, et se contenta de hocher la tête en le suivant, le plus calmement possible.

Elle allait enfin savoir de quoi il retournait.

Ils continuèrent d’échanger des nouvelles et de se chamailler durant tout le trajet qui les emmena en pleine campagne.

– Tout va se dérouler sur un terrain privé, lui apprit Armand. Ah, nous ne sommes pas très loin du Bec, d’ailleurs, j’ai trouvé la coïncidence amusante.

Le manoir du Bec était le vieux domaine familial ; cela voulait dire qu’ils étaient plus près de Rouen que de Caen, à présent. La maison devait être déserte à l’heure actuelle, à part les quelques domestiques qui y restaient à l’année : ses parents étaient à Paris, et sa tante encore à Caen.

– Nous y sommes, dit enfin Armand.

Une longue haie marquait les limites d’un parc ; on apercevait les toits et les tourelles de ce qui devait être un beau manoir entre les arbres. Un grand portail s’ouvrait un peu plus loin, mais il les emmena dans l’autre direction, jusqu’à une petite porte dissimulée dans les massifs de buis.

– Cette entrée est plus discrète. Après vous, mademoiselle, fit-il en s’inclinant exagérément.

Mathilde leva les yeux au ciel, et s’apprêtait à lui lancer une réplique sarcastique lorsque de soudains cris venus du parc brisèrent le calme silence de la campagne. Armand porta une main à sa ceinture, puis jura ; il n’était pas en uniforme, et il était assez mal vu pour les militaires de se promener armés à tout moment.

– Reste là, fit-il à Mathilde avant d’ouvrir la porte et de se précipiter à l’intérieur.

Mathilde resta immobile une fraction de seconde, prise de court ; puis elle secoua la tête. S’il s’attendait vraiment à ce qu’elle reste sagement là dehors, alors c’était qu’il la connaissait bien mal. De toute manière, jeter un œil ne pouvait pas être si grave, se dit-elle en passant le portillon.

Elle déboucha dans un agréable parc ombragé ; à quelques mètres se trouvait un attroupement d’hommes qui fixaient quelque chose sur sa droite. Armand les rejoignait déjà, et elle le vit ralentir puis s’immobiliser, les bras ballants. Aussi discrètement que possible, même si tous ces messieurs semblaient trop occupés pour l’apercevoir, elle s’avança entre deux chênes – puis se figea à son tour, frappée par le spectacle qui s’ouvrait devant elle.

C’était comme si un rideau avait été tiré pour révéler une scène entièrement différente au milieu du parc. Droit devant elle, il faisait sombre, mais lorsqu’elle jeta un regard en arrière, elle put confirmer que le ciel était d’un bleu tacheté de nuages clairs, et que le soleil brillait. Si derrière elle l’herbe était verte et douce, entretenue avec soin, devant elle le sol était boueux, piétiné, et pour cause : plus d’une centaine de personnes étaient en train de se battre violemment.

Les combattants semblaient venus d’un autre âge: ils étaient vêtus de tuniques et de cottes de mailles, avaient pour la majorité d’entre eux d’épaisses barbes broussailleuses et de longs cheveux rejetés en arrière, et se battaient à coups d’épées ou de haches. Les yeux écarquillés, Mathilde vit l’un d’entre eux se faire empaler par son adversaire et s’effondrer dans la boue avec un râle, brisant son bouclier sous son propre poids.

Le bruit des armes qui s’entrechoquaient ou se plantaient dans les boucliers ronds résonnait avec force, ainsi que les grognements et les cris des combattants, et tout cela semblait durer depuis un certain temps ; pourtant, ils n’avaient rien entendu lorsqu’ils étaient arrivés. Mathilde, bouche bée, s’aperçut que les vêtements et les boucliers lui étaient familiers : elle en avait souvent vu des variantes… Dans des livres consacrés à l’histoire scandinave. Elle s’avança, irrésistiblement attirée par le spectacle. Si elle pouvait mieux entendre ce qu’ils disaient…

Puis deux des combattants se rapprochèrent, et elle n’eut plus l’occasion de réfléchir.

Le spectacle était d’une violence inouïe, mais elle n’arrivait pas à en détourner les yeux. L’homme qui lui tournait le dos reculait inexorablement, car son opposant paraissait avoir le dessus ; armé d’une hache, il le harcelait de coups, sans pitié.

Soudain, l’homme à la hache lança un hurlement qui fit tressaillir Mathilde, avant d’assaillir son opposant avec une ardeur telle que l’autre n’arriva plus à parer ses coups ; son épée lui fut arrachée, et la hache de son adversaire vint s’abattre sur son bras, le sectionnant juste sous le coude. L’homme s’écroula, la main crispée sur la plaie ; entre les flots de sang, on distinguait l’éclat d’os tranchés. Son adversaire recula d’un pas, puis leva sa hache au-dessus de sa tête.

Le sang de Mathilde ne fit qu’un tour, et avant qu’elle ne réalise vraiment ce qu’elle était en train de faire, elle plongea devant l’homme à terre et saisit l’épée qu’il avait lâchée et se redressa, les mains tremblantes. Elle sentait la terreur sourdre en elle : ses maigres connaissances en matière d’escrime n’étaient pas le moins du monde adaptées à une telle arme. Pourtant, elle ne pouvait pas rester sans réagir…

Heureusement pour elle, l’homme à la hache parut pris de court devant son arrivée soudaine, et il recula de quelques pas en baissant son arme. Puis, les yeux écarquillés, il cria quelques mots qui semblèrent terriblement familiers à Mathilde, sans qu’elle parvienne à vraiment les comprendre. Elle resta figée, tétanisée, tandis qu’il tournait les talons ; alors seulement, elle lâcha son arme, rattrapée par la stupéfaction de ce qu’elle venait de faire. Lentement, elle se tourna, et un nouveau choc la frappa : le paysage avait complètement changé.

Une plaine s’étendait devant elle, avec une forêt au loin et quelques fermes basses ici et là. Pas de trace de la belle demeure, pas de haie ni de route ; seulement, au milieu de tout cela, à un mètre à peine d’elle, il y avait comme une brèche dans l’air – et à travers cette brèche, elle distinguait le parc, et le groupe d’hommes qui la fixaient avec des airs allant de l’affolement à l’incrédulité. Voilà pourquoi les guerriers n’avaient pas cessé de se battre, pensa-t-elle ; ils étaient trop occupés pour voir cette anomalie.

Soudain, la réalisation l’envahit que quoi qu’il se passe, il valait sans doute mieux qu’elle se trouve du bon côté de la brèche avant que celle-ci ne se referme. Mais elle ne pouvait pas laisser ainsi l’homme qu’elle venait de sauver – il allait mourir si elle l’abandonnait dans cette bataille, sans défense.

Il était encore conscient et la regardait avec de grands yeux, mais sans la moindre peur. Lorsqu’elle lui tendit la main, il la prit sans hésitation, et elle réussit avec difficulté à l’aider à se relever et à passer le bras qu’il lui restait en travers de ses épaules. Puis, sans s’arrêter pour réfléchir, car si elle cessait de se fier à son instinct, elle allait devenir folle, elle avança. Il ne se passa rien de particulier – d’ailleurs, elle aurait même été incapable de dire à quel moment précisément elle était passée de l’autre côté. Mais lorsqu’elle tourna la tête, elle vit qu’elle était de nouveau dans le grand parc, et qu’elle ne distinguait plus la bataille que partiellement.

Elle tituba encore un peu, puis sentit son fardeau lui échapper ; heureusement, Armand s’était rapproché, et il rattrapa l’étranger avant qu’il ne tombe. Puis il appela à l’aide, et plusieurs hommes, certains en uniforme, d’autres en costume sombre et d’autres encore en blouse blanche, semblèrent recouvrer leur sang froid et vinrent à leur secours. Mathilde s’effondra à genoux sur le sol, étonnamment calme mais incapable de tenir debout, tandis qu’ils allongeaient le blessé. Un des hommes en blouse, qu’elle pensait avoir déjà vu à la faculté, improvisa une compresse pour étancher le flot de sang coulant du moignon, tandis qu’un autre appliquait un garrot. Mathilde regarda leurs mains sûres s’affairer ; ses mains à elles étaient inutilement posées sur l’autre bras de l’étranger inconscient. Comme de très loin, elle entendait quelqu’un aboyer des ordres d’une voix autoritaire ; mais elle avait l’impression d’être à des lieues d’ici, et ne comprenait pas ce qui se disait.

Le blessé leva la tête vers elle, les yeux à présent ouverts ; ils étaient d’un bleu très clair, perçant. Lorsqu’elle tenta de lui sourire, il ferma à nouveau les paupières avec un soupir et tout son corps se détendit, comme s’il lâchait prise. Mathilde attrapa sa main et la serra dans les siennes, soudain terrifiée à l’idée qu’il puisse mourir là, devant elle. Et elle se mit à prier avec une ferveur qu’elle n’avait pas ressentie depuis des années, sans jamais détourner ses yeux du visage tâché de boue et de sang de l’inconnu.

Puis une civière arriva. Elle sentit qu’on l’attrapait par les épaules et elle s’obligea à desserrer les mains pour les laisser emmener le blessé ; mais lorsqu’elle voulut les suivre, Armand s’interposa malgré ses protestations.

Alors seulement, elle fit sans doute ce qu’elle avait fait de plus traditionnellement féminin depuis des années : elle s’évanouit.

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