Lorsque le véhicule s’arrêta enfin devant un grand château, Faraldr ne se fit pas prier pour en descendre ; il avait fini par s’habituer à l’étrange sensation d’avancer à toute vitesse sans le moindre animal pour les tirer, mais il était quand même heureux de retrouver la terre ferme.

L’habitation se dressait devant eux à la lumière de la lune, imposante : elle devait avoir pas moins de trois étages, et un nombre extravagant de grandes fenêtres vitrées. On voyait le dessin des poutres sur les murs, et tout autour se trouvaient des fleurs, qui dégageaient une odeur fraîche dans la nuit. Mathilde l’entraîna à sa suite vers une porte qui s’ouvrait, traçant un rai de lumière sur le sol couvert de graviers qui crissaient sous leurs pas.

– Voici la demeure de ma famille, lui expliqua-t-elle. Ma tante nous attend.

Une matrone, qui eut l’air soulagée en les voyant, les fit entrer et les conduisit le long d’un grand escalier, jusqu’à une salle richement meublée, avant de s’éclipser. Une servante, sans doute.

Faraldr observa attentivement la pièce aux murs tendus de tissu soyeux, où différents objets étranges étaient exposés sur de petites tables. Cette maison lui semblait digne d’un puissant roi ; il se doutait que Mathilde venait d’une famille noble, mais à ce point ?

D’un autre côté, la pièce où il avait passé cette dernière quinzaine avait été opulente également. Il savait déjà que bien des choses étaient différentes ici ; sans doute ne pouvait-il pas se fier à ce genre de signes.

Il avait l’impression de sortir d’un long sommeil, ou d’une attente : à présent, il se passait quelque chose, et cela lui donnait envie d’en apprendre plus sur ce qui l’entourait. S’il voulait survivre, il devait s’adapter rapidement. Il l’avait déjà fait par le passé durant ses voyages ; il se rassurait en se disant qu’il pouvait le faire à nouveau.

Une vieille dame, grande et vêtue d’une robe pourpre brodée d’or, se leva à leur arrivée, suivie d’une autre du même âge, qui resta un peu en retrait ; elles le dévisagèrent toutes deux, l’une d’un air impérieux, l’autre avec plus de douceur. Puis la première – celle qui paraissait être la maîtresse des lieux – prit la parole d’un ton plus autoritaire qu’aimable, en islandais :

– Soyez le bienvenu dans ma demeure, Faraldr.

Elle parlait avec raideur et une prononciation étrange ; Faraldr devina qu’elle n’avait pas l’habitude de s’exprimer dans cette langue. Par courtoisie, il chercha ses mots avant de répondre, en français :

– Merci, madame.

Elle eut un bref sourire, puis se tourna vers celui qui s’était avéré être le cousin de Mathilde, Armand, et ils s’engagèrent dans une discussion animée. Mathilde s’approcha de lui tandis que l’autre jeune femme, Joséphine, s’appuyait contre le dossier d’un fauteuil en croisant les bras.

– Je suis désolée, lui expliqua Mathilde, nous avons encore quelques points à discuter. Nous allons bientôt partir ; les hommes qui vous retenaient vont essayer de nous poursuivre.

– Partir où ? demanda aussitôt Faraldr.

– Au Danemark.

– J’ai déjà été là-bas, répondit-il en hochant la tête. Je connais quelques marchands qui…

Il s’interrompit soudain tandis que la réalité le heurtait de plein fouet, aussi brutalement qu’un ours qui charge.

Aucun des maigres contacts sur qui il avait pu compter ne serait encore en vie. Les ports ne ressembleraient sans doute même pas à ce qu’ils étaient lorsqu’il y avait séjourné. Trop de temps s’était écoulé. Il ne pourrait jamais rentrer chez lui, ni revoir sa mère, réalisa-t-il en s’asseyant lentement, pris de vertige. Elle était morte – depuis des siècles.

Pour la première fois, il maudit ce qui lui arrivait.

Il était tellement plongé dans ses pensées qu’il sursauta en sentant une main se poser doucement son épaule : Mathilde le regardait, l’air sincèrement peinée.

– Je suis désolée. C’est ma faute si vous êtes ici.

Il secoua aussitôt la tête, les sourcils froncés.

– Si, insista-t-elle. Si je ne vous avais pas ramené avec moi… Pardonnez-moi.

– Si vous ne m’aviez pas ramené, je serais mort, lui répondit-il fermement, prenant sa main dans la sienne. Je vous dois la vie.

Elle parut hésiter, puis finit par acquiescer.

– Nous n’en avons pas pour longtemps. Julie va nous apporter à boire et à manger, servez-vous.

Faraldr regarda se dérouler la conversation à laquelle il ne comprenait presque rien, essayant de se concentrer pour saisir au moins quelques mots. Il espérait que, où qu’ils aillent, Mathilde aurait le temps de lui donner des leçons de français.

Bien malgré lui, il sentit la somnolence le gagner. L’excitation de sa fuite ainsi que les combats, si brefs aient-ils été, l’avaient épuisé. Bercé par les voix autour de lui, il appuya la tête contre le mur et attendit la suite, les yeux mi-clos.

Enfant, Armand avait eu une peur bleue d’Henriette d’Amoys, et il était passablement vexé de réaliser que, même à vingt-trois ans, capitaine de l’armée aéroportée et engagé dans une entreprise qu’on pouvait aussi bien qualifier de folle que de hardie, il devait toujours réprimer un léger frisson lorsque les yeux de la vieille dragonne se posaient sur lui un peu trop longtemps.

D’un autre côté, il ne pouvait sans doute plus se considérer comme un capitaine de l’armée aéroportée, même s’il n’osait pas encore affronter cette réalité en face et la tenait prudemment à l’arrière de son esprit.

Peut-être était-il temps de mettre de côté ses peurs d’enfant et de faire de la tante de Mathilde une alliée. Celle-ci discutait avec Mathilde et Joséphine des dernières modalités pour leur départ précipité.

– … J’ai fait charger des provisions à bord ; il n’y avait pas beaucoup de réserves au manoir, vous ne ferez pas très bonne chère.

– Le trajet jusqu’au Danemark ne devrait prendre qu’une vingtaine d’heures, intervint-il. Moins si le soleil est avec nous, plus en cas de problème… Mais même sans lumière, il y aura toujours du vent.

– Normalement, on aura pas besoin de s’arrêter pour recharger les accumulateurs, les turbines et les voiles devraient suffire à les faire tourner, acquiesça Joséphine, la bouche pleine de charcuterie.

Armand remarqua l’incorrection de son comportement, mais ne dit rien ; la mécanicienne venait de leur rendre un fier service, et ils allaient encore avoir besoin d’elle. Il pouvait supporter ses manières… pour l’instant en tout cas. Il sentit tout de même la tension retomber lorsqu’elle se leva et leur annonça qu’elle allait procéder aux dernières vérifications.

– Êtes-vous sûre que les laissez-passer seront approuvés ? poursuivit-il à destination de la tante de Mathilde. Nous allons devoir faire escale à Bremerhaven, même si ce n’est pas nécessaire pour le vaisseau. L’Empire allemand ne tolère pas le moindre aéronef non déclaré dans son espace.

– J’ai déjà envoyé le télégramme, lui répondit celle-ci, les bras croisés. Vous pouvez être tranquilles ; vous aurez l’agrément pour un voyage de plaisance, monsieur Barrère s’en assurera. Il a l’habitude de mes demandes en urgence, il sait ce que j’attends de lui.

Armand sourit légèrement. Henriette d’Amoys s’avérait décidément une alliée des plus précieuses ; elle semblait avoir des relations absolument partout. Il soupçonnait que c’était sans doute plutôt mademoiselle de Haurecourt qui s’occupait de les gérer, la tante de Mathilde étant trop peu patiente pour entretenir un tel réseau ; mais le fait restait qu’il ne fallait pas sous-estimer ce qu’une d’Amoys était capable d’accomplir.

Mathilde venait de donner la preuve qu’à cet égard, elle faisait bien partie de la famille.

– Une autre chose m’inquiète, fit soudain mademoiselle d’Amoys, avant de braquer sur lui un regard terrible.

Armand sentit son pouls s’accélérer bien malgré lui.

– Êtes-vous vraiment certain que l’envie ne va pas vous prendre de retourner dans les jupes de votre amiral ?

Armand ouvrit la bouche, stupéfait de l’injustice de cette accusation. Aussitôt, la colère monta en lui ; mais ce fut Mathilde qui intervint, d’un ton indigné.

– Ma tante ! Tu es injuste. C’est Armand qui a pris le plus de risques ce soir.

Mademoiselle de Haurecourt posa une main sur celle de sa compagne, qui le fixait toujours d’un air froid ; la voyant si calme, Armand inspira profondément – il valait mieux prendre exemple sur elle que sur la vieille dragonne.

– Je pense qu’après ce soir, ma carrière dans l’armée est définitivement finie, dit-il d’une voix posée. Vous n’avez pas à douter de moi.

Au bout d’un instant, elle hocha la tête avec raideur ; mais il était presque sûr d’avoir vu du soulagement dans son regard. À côté de lui, Mathilde poussa un léger soupir et se tassa dans son fauteuil.

– Allons, enchaîna alors mademoiselle de Haurecourt en se levant. Je pense que vous ne devriez pas tarder plus longtemps. Nous essaierons de nous renseigner sur ce qu’il est advenu du professeur Martel. Nous adresserons les télégrammes chez madame Dalgaard, cette charmante exploratrice de Copenhague ; tâchez de la trouver rapidement, elle vous aidera.

Mathilde se leva, et aussitôt Armand vit Faraldr l’imiter ; il l’avait cru endormi, mais de toute évidence il n’attendait que le signal du départ. C’était décidément un homme d’action, se dit-il en suivant le groupe vers le hangar aménagé dans les anciennes écuries, où était stationnée l’Ariane.

Henriette d’Amoys avait son propre aéronef ; mais pas n’importe lequel. C’était un modèle dernier cri, qui disposait de turbines à vent et de voiles photoniques – il n’en avait encore jamais vu d’aussi près. Les capteurs photoniques, une invention récente de Henri Bequerel, permettaient d’emmagasiner la lumière solaire pour la changer en énergie galvanique grâce à d’astucieux transformateurs. Les voiles, quant à elles, rendaient l’appareil plus rapide et indéniablement plus élégant : les journaux avaient surnommé ces aéronefs les « voiliers des cieux ». Aucune armée ne s’en était encore équipée, car ils pouvaient s’avérer difficiles à contrôler à pleine vitesse ; mais ce n’était qu’une question de temps. De petits modèles légers et maniables comme celui-ci seraient parfaits pour effectuer des missions de reconnaissance ou d’espionnage.

Ils étaient bien sûr hors de prix ; mais l’argent n’avait jamais été un problème pour les d’Amoys, qui disposaient d’une fortune familiale conséquente et de judicieux investissements.

Il ne fallait pas plus de trois personnes pour manier l’Ariane, voire deux avec un très bon travail d’équipe ; ils pouvaient donc partir en petit comité. Joséphine, qui émergeait justement sur le pont, en était l’ingénieure attitrée. Elle leur fit signe.

– On peut y aller !

Ils se tournèrent vers mademoiselle d’Amoys et mademoiselle de Haurecourt ; cette dernière avait sorti un délicat mouchoir en dentelle. Les adieux auraient pu être déchirants, mais la vieille dragonne ne l’entendait bien sûr pas de cette oreille, et elle se contenta de prendre rapidement Mathilde dans ses bras avant de les admonester :

– Eh bien, qu’attendez-vous ? Vous n’avez pas de temps à perdre, à ce qu’il me semble !

Armand secoua la tête en dissimulant son sourire ; mais il reprit son sérieux en montant la passerelle, l’esprit déjà occupé par la façon dont il allait gérer le décollage.

Leur vie de hors-la-loi commençait.

Mathilde jeta un regard vers Faraldr au moment de monter la passerelle, mais il n’avait pas l’air particulièrement inquiet, uniquement curieux. Sa capacité à s’adapter si rapidement l’étonnait encore.

Le voir se battre l’avait également stupéfiée. La manière dont il se déplaçait, la concentration qu’elle avait distinguée sur son visage, son absence totale d’hésitation… Et ce malgré sa blessure, qui le faisait encore souffrir – elle l’avait vu se masser le bras droit avec une grimace, durant le trajet. Elle ne l’avait en fait pas vraiment vu se battre, le premier jour ; elle l’avait seulement vu perdre. Et ensuite, l’affaiblissement dû à sa blessure lui avait fait oublier qu’il était un guerrier.

Puis il leva les yeux vers elle et lui fit un grand sourire – le même sourire jovial qu’il lui adressait toujours. Rien d’étonnant à ce qu’elle ait oublié qu’il était dangereux ; il ne se conformait pas vraiment à la vision sanglante que l’Histoire avait retenue de son peuple.

Elle l’entraîna sur le pont et s’approcha du bastingage pour regarder la suite des opérations. Le toit du hangar était en train de s’ouvrir lentement, actionné par d’immenses rouages. Sa tante et mademoiselle de Haurecourt avaient disparu ; elles devaient être retournées sur le perron de la maison. Joséphine était descendue dans la salle des machines, et Armand au poste de pilotage ; elle et Faraldr pourraient si besoin ajuster la voilure, même si c’était rarement nécessaire.

L’aube était encore loin, mais la pleine lune éclairait la nuit. Faraldr se pencha par-dessus le bastingage, examinant le vaisseau sous toutes les coutures. Elle le regarda faire en essayant de contenir l’anxiété qu’elle ressentait pour le professeur Martel, ainsi que pour sa tante et Anne-Marie. Le professeur avait insisté pour qu’ils partent sans l’attendre, arguant qu’il avait suffisamment de relations pour que personne n’ose faire plus que lui taper sur les doigts ; sa tante avait plus d’importance encore, mais comment ne pas s’inquiéter ? Elle n’avait même pas pu contacter ses parents à Paris, qu’elle n’avait pas voulu mettre en danger en les impliquant ; elle ne savait pas quand elle les reverrait. Il y avait tellement de manières pour toute cette histoire de mal finir qu’elle en avait le tournis.

– Comment fonctionne ce vaisseau ? lui demanda Faraldr, la tirant soudain de ses pensées.

Elle se tourna vers lui avec soulagement. Au lieu de se morfondre, elle ferait mieux de lui expliquer où ils allaient, et surtout comment. Après tout, il n’avait encore jamais vu d’aéronef, et même s’il s’adaptait vite à la nouveauté, le froncement de ses sourcils montrait bien qu’il ne comprenait pas tout.

– Nous allons prendre la voie des airs, lui apprit-elle avec un geste vers le ciel.

Il leva la tête puis la rabaissa, l’air incrédule.

– Voler ? demanda-t-il.

– Oui, c’est ça.

– Mais comment…

– Vous allez voir. Ah, tenez.

Elle sortit de sa poche les deux paires de lunettes de protection qu’elle avait récupérées avant de monter sur le pont, et aida Faraldr à enfiler les siennes ; ils en auraient besoin contre le vent. Les épais verres ronds lui faisaient un visage curieux, mais l’éclat du laiton mettait en valeur ses yeux bleus.

— Et maintenant, nous allons décoller…

Comme en réponse, tous les circuits galvaniques dissimulés sous le bois élégant qui formait la coque de l’Ariane se mirent à bourdonner doucement. Elle se mit en devoir d’expliquer de son mieux à Faraldr les principes de l’énergie galvanique – mais réalisa vite, devant son air perdu, qu’une démonstration serait plus efficace.

Imperceptiblement, le bourdonnement augmenta ; puis le vaisseau commença à s’élever dans les airs, propulsé par un fort courant magnétique. Le mouvement était à peine perceptible, mais Faraldr, toujours penché par-dessus bord, laissa échapper une exclamation. Le vaisseau se hissa jusqu’au toit, puis le dépassa lentement. Mathilde baissa alors les yeux et fit un signe de la main à sa tante et Anne-Marie, qu’elles lui rendirent.

Elle avait déjà fait trois voyages à bord de ce vaisseau, et elle savait à quoi s’attendre ; elle s’agrippa donc, faisant signe à Faraldr de l’imiter.

– Attention, ça va aller plus vite… Maintenant !

La sensation soudaine d’accélération lui indiqua que les hélices s’étaient mises en marche, propulsant plus rapidement l’Ariane. Ils n’avaient plus qu’à atteindre les courants ascendants, ce qui s’avérait parfois difficile ; mais Armand ne mentait de toute évidence pas lorsqu’il se vantait de ses qualités de pilote, car le vaisseau s’éleva en douceur jusqu’à ce que le vent vienne gonfler les voiles, accélérant encore leur avancée. Faraldr se pencha par-dessus le bastingage pour regarder défiler la campagne en contrebas et laissa échapper un éclat de rire émerveillé.

Mathilde, quant à elle, sortit sa petite montre de la poche de sa robe et la porta juste devant ses yeux pour essayer de voir l’heure. Quatre heures, le 30 mai 1866. À côté d’elle, le tuyau de communication crachota une approximation métallique de la voix d’Armand.

– Vous pouvez descendre. Les conditions sont parfaites.

Elle se tourna Faraldr, qui avait les yeux écarquillés, à moitié penché par-dessus bord pour regarder la terre ferme s’éloigner à vue d’œil ; puis, avec un sourire, elle s’approcha du tuyau pour répondre :

– Merci. Nous allons rester là un moment.

Elle sentit l’optimisme l’envahir. Ils avaient sauvé Faraldr. Elle était sûre que tout irait bien, à présent.

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