Mathilde franchit le seuil des quartiers de l’équipage, où Faraldr était seul, en train de se préparer.

Torse nu, il se se débattait avec la courroie de fixation de son bras droit, marmonnant dans sa barbe. Lorsqu’elle s’éclaircit la gorge, il sursauta et l’avant-bras retomba mollement, mal attaché ; il s’empressa de le saisir avec un sifflement de douleur pour soulager la tension.

— Puis-je t’aider ? demanda-t-elle timidement.

Jusqu’à présent, elle n’avait jamais réfléchi à deux fois avant de lui proposer son assistance. Elle avait même réussi assez facilement à oublier sa gêne initiale lorsqu’il dénudait son torse – il était blessé, la situation exigeait de se passer de certaines convenances. Aujourd’hui, cependant, elle sentait une hésitation ralentir ses gestes, l’obliger à poser la question.

Ils étaient à quelques heures de l’Alþingi. Bientôt, Jon les mènerait jusqu’à l’Almannagjá, le site ancestral de l’assemblée – où, si leur entreprise avait porté ses fruits, un grand nombre d’Islandais allaient se réunir, pour la première fois depuis plus d’un siècle. Là, Faraldr allait enfin tenir le rôle de Lögsögumaður pour lequel il se préparait depuis deux semaines ; il allait opérer aux yeux de tous un lien entre les Islandais et leur passé glorieux et elle ne pouvait s’empêcher de ressentir toute la gravité de ce moment crucial. C’était l’Histoire qui allait se jouer là, sur les épaules de son ami.

Tout cela tournoyait dans l’esprit de Mathilde ; mais le sourire soulagé que Faraldr lui fit lorsqu’il la vit effaça ses doutes. Il était peut-être un Homme du Nord, l’Histoire était peut-être sur le point de se jouer sous ses yeux… mais en attendant, il était aussi aux prises avec une courroie trop raide et ça, c’était une chose pour laquelle elle pouvait l’aider.

— Il faudra que j’en parle avec Joséphine, dit-elle tout en vérifiant que le moignon était bien protégé. Je suis sûre qu’il doit y avoir un moyen de rendre cette fixation plus maniable…

Faraldr baissa les yeux vers sa main droite et plissa les paupières, un air d’intense concentration sur le visage. Mathilde l’observa, se mordant la lèvre : il lui faudrait des semaines, et beaucoup d’exercices délicats, avant de commencer à pouvoir vraiment manipuler sa prothèse. Elle savait que, pour certaines personnes, cela n’arrivait jamais.

Au bout d’un moment, il poussa un soupir et se laissa tomber sur une des malles fixées au sol, comme s’il venait de faire un intense effort. C’était le cas, d’une certaine façon : il fallait que tous ses nerfs apprennent à se connecter à ce nouveau membre, ce qui était épuisant.

— Comment peuvent-ils vouloir faire de moi le Lögsögumaður ? Un infirme, un ancien hors-la-loi…

Mathilde fronça les sourcils, puis s’accroupit vivement devant lui et prit sa main métallique entre les siennes. Faraldr fixa du regard leurs doigts entrelacés, mais son expression était indéchiffrable.

— Ne dis pas ça. Tu n’es pas un infirme. Et quant à ce que tu as fait…tu sais que le droit était de ton côté.

Devant son silence, elle poursuivit.

— Tu as vécu plus de choses que n’importe qui, Faraldr. Tu as fait un voyage que personne d’autre n’a jamais fait, et… tu t’adaptes si facilement à ce nouveau siècle, c’est extraordinaire. Tu es extraordinaire.

Faraldr releva alors les yeux vers elle et Mathilde se tut, sentant le rouge lui monter aux joues. Mais qu’est-ce qu’elle racontait ?

— Mathilde… je sens tes mains.

Elle entrouvrit la bouche sous le coup de la surprise, puis resserra sa prise.

— Déjà ? C’est fantastique, Gunnar avait écrit qu’il faudrait peut-être des jours, voire des semaines…

— C’est… incroyable, dit doucement Faraldr, les yeux toujours fixés sur leurs mains.

Lorsqu’il releva la tête, Mathilde sentit sa gorge se serrer devant son air reconnaissant.

— Merci.

Elle essaya de hausser les épaules pour masquer à quel point elle était émue ; fort heureusement, ce fut ce moment que Joséphine choisit pour débouler dans l’entrepont.

— Bon, il est prêt le lög-machin ? Ils s’impatientent, là-haut.

Faraldr finit rapidement de s’habiller, l’air décidé.

— Je suis prêt.

Il ouvrit la marche jusqu’au pont, où l’équipage était réuni. Le bateau était ancré dans une anse au nord-est de l’Almannagjá ; il allait leur falloir quelques heures à cheval pour y parvenir. Le temps était calme, le ciel bleu parcouru de rares nuages blancs ; même le vent était tombé. C’était comme si toute l’île avait décidé de s’allier à leur entreprise.

Jon monta une marche de la petite échelle menant à la cabine de pilotage et contempla l’assemblée silencieuse.

— Aujourd’hui est un jour historique, commença-t-il en islandais.

Mathilde hésita à traduire pour Armand et Joséphine, puis décida qu’elle leur résumerait ensuite. Elle ne voulait pas gâcher ce moment par des murmures intempestifs.

— Aujourd’hui, continua Jon, nous allons retrouver nos racines, retrouver notre courage et notre fierté. Avec l’aide de Faraldr, fit-il en lui posant une main sur l’épaule, mais surtout, grâce à l’unité de tout le peuple islandais. Car je sais qu’ils seront là, tous ; et ensemble, nous nous engagerons sur une voie nouvelle.

Lentement, tout le monde hocha la tête ; puis on fit circuler de petits verre d’alcool. Jon leva le sien.

— À l’Islande.

— À l’Islande ! répétèrent-ils tous.

Leurs voix résonnèrent dans le silence du matin. Mathilde traduisit rapidement à Armand et Joséphine tandis qu’ils attendaient leur tour pour débarquer : il faudrait deux voyages pour emmener à terre tous ceux qui se rendaient à l’Alþingi. Haldur et quelques hommes restaient sur le bateau pour le mener à Reykjavík : c’était de là que partirait la course, dans l’après-midi, et il fallait y amener leur langskip.

Absorbée par ses pensées, elle sursauta lorsque Jon les rejoignit.

— Beau discours, lui dit Armand.

L’Islandais hocha la tête. Il était blanc comme un linge. Bien sûr, elle s’était plutôt concentrée sur la tension que ressentait Faraldr, mais pour Jon, ce devait être bien pire. C’était le combat de toute sa vie qu’il était en passe de gagner – ou de perdre.

— Ils vont venir, dit-elle de son ton le plus assuré. Et Faraldr ne vous décevra pas.

Il la considéra un instant, l’air grave, puis baissa la tête.

— J’espère seulement que moi, je ne les décevrai pas, avoua-t-il à voix basse.

Cette admission la laissa coite. Jon s’était toujours montré si sûr de lui, il avait mené tout ce plan d’une telle main de maître… Malgré sa méfiance initiale, elle en était venue à se reposer sur lui. Leur relation avait peut-être commencé de manière houleuse ; mais à présent, elle lui faisait entièrement confiance.

— Je ne peux parler que pour moi, mais vous ne m’avez pas déçue pour l’instant, répondit-elle donc.

Il releva les yeux vers elle. Lui qui était d’habitude si indéchiffrable, elle pouvait lire la peur et l’espoir sur son visage.

— Allons-y, finit-il par dire avec un signe de tête en direction de la barque, que Bors ramenait vers eux.

Elle le laissa passer le premier, les yeux fixés sur la chaîne montagneuse au cœur de laquelle le destin du pays allait se jouer ; puis Faraldr l’appela, et elle se mit en devoir de descendre l’échelle de corde. Le temps de la réflexion était terminé.

L’Alþingi allait commencer.

Lorsque l’Almannagjá s’ouvrit devant eux, Jon Islendigur s’arrêta un instant pour contempler les alentours et Faraldr l’imita, saisi comme la première fois qu’il était venu par l’intensité qui émanait de cette plaine verdoyante battue par les vents et hérissée de rochers, désolée et grandiose.

— Nous allons au Lögberg, expliqua Jon pour les Français. C’est là que la première assemblée s’est tenue.

Faraldr, plongé dans ses pensées, laissa sa monture suivre le mouvement. C’était comme si chaque rocher, chaque brin d’herbe lui remémorait les sombres circonstances qui l’avaient mené en ce lieu la dernière fois, accompagné de sa mère et de son oncle, pour faire face à son destin. Mais en même temps, il sentait le poids du bras métallique qui tirait sur son côté droit et lui rappelait qu’il n’était plus dans le même monde. Ses sentiments sur ce point étaient si emmêlés qu’il aurait fallu plusieurs fileuses de talent pour leur donner du sens.

Derrière lui, le cheval de Mathilde émit un léger hennissement et elle se mit à marmonner d’un ton peu rassuré. Son cheval avait décidé, malgré ses efforts, d’aller brouter hors du chemin. Derrière elle, Armand lui lançait des recommandations et Joséphine des encouragements – pour Mathilde ou pour le cheval, il n’était pas sûr. Finalement, elle réussit à se replacer sur la route, les joues rouges – d’embarras ou d’effort, il n’aurait su le dire. Avec un sourire, il se retourna et talonna sa propre monture, secouant la tête pour dissiper l’emprise du passé. Il fallait qu’il reste concentré sur le présent ; il avait déjà bien assez à faire sans se laisser tirer en arrière par le poids des morts.

Ils réalisèrent rapidement que leurs efforts avaient porté leurs fruits. Ce fut d’abord une tache noire à l’horizon, qui se précisa peu à peu, se scindant en groupes puis en individus. Lorsqu’ils arrivèrent plus près, Jon ralentit assez pour que Faraldr le rattrape ; il put alors voir que l’Islandais avait les yeux écarquillés – et il y avait de quoi.

Ils avaient espéré que quelques centaines de personnes viendraient ; mais la foule qui se pressait devant leurs yeux était bien plus importante que cela. Ils devaient être des milliers, réalisa Faraldr, incrédule. Perchés sur des rochers, assis sur des charrettes, à cheval ou simplement debout, ils attendaient. Des cris retentirent à leur vue, puis des chants sombres. Ce n’était pas la foule houleuse et criarde de son temps, occupée à manger, marchander et échanger des nouvelles lors d’une assemblée qui était aussi une fête ; cette foule-là était aussi solennelle qu’avant une décision de justice.

Ils attendaient. Ils espéraient.

Quand Jon Islendigur descendit de cheval au pied de la falaise, Faraldr l’imita, ainsi que le reste de leur petite troupe ; puis les hommes, menés par Lars, emmenèrent les chevaux et Mathilde lui fit un signe avant qu’Armand ne l’entraîne, elle et Joséphine, un peu à l’écart. Ils en avaient discuté auparavant : Jon et Armand ne voulaient pas que leur présence soit trop visible. Apparemment, le fait qu’ils viennent de France risquait de provoquer toutes sortes de complications.

Jon, à ses côtés, resta silencieux quelques instants, balayant la foule du regard. Enfin, il s’avança d’un pas et monta sur un large rocher au sommet plat. On n’entendait pas même le chant d’un oiseau. Puis Jon prit la parole d’une voix haute et claire, qui résonnait sur les parois derrière eux ; on l’entendrait jusqu’à l’autre bout de la plaine.

— Je suis heureux de vous voir aujourd’hui si nombreux, au lieu même où nos ancêtres rendaient justice. Vous me connaissez tous ; je suis Jon Islendigur. J’ai renoncé à ma parenté, pour défendre une cause que certains ont pu juger désespérée. Oui : d’aucuns ont pu croire par le passé que l’Islande ne serait jamais un pays libre ; que l’Islande ne redeviendrait jamais la fière nation qu’elle a pu être. À ceux-là, je dis : regardez-nous, aujourd’hui !

Un fracas d’applaudissements s’éleva de la foule.

— Comme certains d’entre vous le savent, le Danemark m’a pris mon père. Et je ne suis pas le seul à avoir ainsi souffert. Tous, nous avons perdu des parents, des amis, des proches ; nous avons perdu notre espoir et notre liberté. Les Danois font de nous leurs esclaves. Ils s’enrichissent sur notre dos, détruisent notre terre, asservissent nos enfants. Mieux que quiconque, nous savons survivre face à l’adversité. Mais je vous le dis : ce temps est révolu !

Nouveau grondement ; tout autour d’eux, des têtes se hochaient. Faraldr vit plusieurs visages couverts de larmes, la ferveur dans tous les regards.

— Les Danois ont fait de notre pays, de nos vies, un enfer de misère. Pourtant, regardez-vous, tous. Vous êtes là. Vous avez répondu à l’appel ; pas seulement le mien, mais celui de vos racines, celui de vos ancêtres. Car je ne me tiens pas seul devant vous ; je suis avec un voyageur venu de loin. C’est le destin qui l’a poussé jusqu’à nous, par des voies qui semblaient impossibles. Mais le temps de l’impossible est terminé ! À présent, nous allons montrer au monde entier, qu’ici, en Islande, tout est possible !

Cette fois, les applaudissements éclatèrent si fort que Faraldr crut que les falaises allaient s’effondrer sur eux ; emporté, il joignit sa voix aux acclamations.

Enfin, Jon étendit les mains et le silence retomba.

— Certains d’entre vous ont déjà pu rencontrer cet homme, et entendre son histoire. Le bruit de son arrivée s’est répandu. Lui aussi a répondu à l’appel. Il est venu nous rappeler nos lois anciennes, nous rappeler qui nous sommes ; Faraldr, le Norðmaður !

Jon s’écarta, avec un geste l’invitant à s’approcher. Tous les regards se fixèrent alors sur lui. Faraldr prit une profonde inspiration, puis saisit la main que Jon lui tendait et se hissa à ses côtés.

— Je suis Faraldr Helgusson, dit-il d’une voix forte, qui résonna à son tour dans le profond silence. J’ai déjà rencontré certains d’entre vous, et vous avez sans doute entendu parler de moi. Je suis né en Islande ; mais cela fait bien longtemps.

Il fit une pause, le temps de regarder les premiers rangs devant lui, puis poursuivit son discours.

— Je viens de votre passé. Vous ne me croirez peut-être pas, comme j’aurais du mal à croire un homme qui prétendrait avoir fait un tel voyage. Mais j’ai des témoins, prêts à jurer de ma bonne foi. J’ai été désigné pour être le Lögsögumaður de cet Alþingi, et c’est un honneur. Je n’ai jamais été Lögsögumaður, de mon temps ; mais j’ai toujours eu du respect envers ceux qui disaient les lois. Car un homme est une bête sauvage s’il ne vit pas en bon accord avec les siens.

Il s’arrêta à nouveau, assailli par les souvenirs de son père, de son procès, avant de chasser ces fantômes de son esprit.

— Vous avez passé des années difficiles. La vie a pour tous des épreuves, mais les vôtres ont été plus dures encore. Vous avez été aux prises avec des bêtes sauvages, des gens qui vous ont asservis comme les derniers des þralls. Mais vous êtes pourtant libres !

Un grondement assourdi s’éleva de la foule à ces mots ; Faraldr regarda tout autour de lui, et son regard croisa celui de Jon, qui était toujours aussi intense.

— On m’a appris, reprit Faraldr d’une voix plus forte, que les þralls n’existent plus, de nos jours, à part dans de lointaines contrées. Qu’il n’y a plus d’esclaves, mais seulement des hommes libres. Dans ce cas, je dis que ceux qui ont essayé de vous asservir sont dans leur tort ; et qu’ils doivent payer le prix que nos lois stipulent !

Puis, sous les acclamations croissantes de la foule, il se mit à énumérer les lois que Mathilde lui avait patiemment apprises, celles qui n’avaient pas tant changé depuis son époque – celles qui ne portaient pas la marque de l’emprise étrangère.

Et, pendant qu’il le faisait, les acclamations laissèrent la place à un grondement plus sourd –il lui fallut un moment pour comprendre que tout ces gens, des plus proches jusqu’aux plus éloignés, si distants qu’il ne parvenait pas même à distinguer leurs traits, répétaient les lois, avec dans le regard la même ardeur que les guerriers au cœur de la bataille.

Lorsqu’il eut fini, emporté par la tension du moment, il écarta les bras et s’exclama :

— Maintenant, vous êtes tous des Lögsögumaður !

L’acclamation qui suivit ses mots semblait sortir des entrailles de la terre elle-même. Jon se saisit de sa main gauche et la leva haut vers le ciel avec un cri enthousiaste. Faraldr n’avait jamais vécu un moment aussi incroyable.

C’est alors qu’un cri leur parvint, rapidement suivi de plusieurs autres et d’un mouvement de foule. Faraldr leva la tête pour essayer de voir ce qu’il se passait – et il vit le vaisseau.

C’était un bateau volant, comme l’Ariane ; il se rapprochait lentement de l’endroit où ils se trouvaient, assez bas pour qu’il puisse distinguer des silhouettes sur le pont.

À ses côtés, Jon jura entre ses dents.

— Qui est-ce ? demanda Faraldr.

— On dirait, fit Jon en tournant vers lui son visage trop calme, que la reine du Danemark a décidé de nous rendre visite.

Pour une fois, Joséphine était plus impressionnée par la propriétaire d’un vaisseau que par le vaisseau lui-même. Elle n’était pas royaliste, bien au contraire ; mais quand même, cette reine-là devait avoir de sérieux attributs, pour oser débarquer à une réunion destinée spécifiquement à lancer une révolution contre son règne.

L’aéronef s’arrêta à quelques mètres de Jon et de Faraldr dans un bourdonnement magnétique et plusieurs échelles de corde en tombèrent. Quelques hommes descendirent rapidement pour faire reculer la foule et stabiliser le vaisseau à l’aide de cordages et de pics – rudimentaire, mais efficace – et une femme apparut à son tour.

— La reine Christine, marmonnèrent en chœur Mathilde et Armand.

Elle était… Très loin de ce que Joséphine aurait pu imaginer. Déjà, elle portait une tenue d’homme, un genre d’uniforme militaire particulièrement doré avec une courte cape sur les épaules. Et ça lui allait bien, se dit Joséphine en jetant un œil appréciateur sur les longues jambes de la reine. Elle ne portait pas de couronne non plus, bien sûr, mais une sorte de tricorne sur lequel reposaient des lunettes de protection – joli, mais également très pratique sur le pont des aéronefs.

Elle s’avança d’un air décidé, s’arrêta au pied du rocher, lança un regard qui ne pouvait pas être plus clairement de défi à Jon – et par la même occasion à Faraldr, qui avait décidément le chic pour se trouver au mauvais endroit au mauvais moment – puis se mit à déclamer quelque chose d’une voix assurée.

— Elle parle islandais ! s’exclama Mathilde à voix basse.

— Vraiment ? fit Armand en se penchant en avant. Qu’est-ce qu’elle dit, Mathilde ? siffla-t-il au bout de quelques instants.

Mathilde lui fit signe de se taire, l’air très concentrée ; Joséphine gonfla les joues, mais retint son soupir. Franchement, ce voyage avait ses bons côtés, mais c’était vite lassant de ne rien comprendre à ce que les gens disaient.

— Elle demande justice, finit enfin par traduire Mathilde, l’air surexcitée. Elle dit que cette assemblée est illégale et qu’elle aurait dû avoir lieu à Copenhague. Elle demande pourquoi elle n’a pas été consultée.

Mauvaise question, se dit Joséphine en regardant les visages furieux tout autour d’eux. La foule semblait enfler comme une mer sur le point de se déchaîner ; si ça continuait comme ça, il allait y avoir du grabuge. Sur le rocher, Jon gonfla la poitrine comme un chien en colère.

— Il répond que l’Alþingi s’est toujours tenu en ce lieu… Il a tort, bien sûr, il a eu lieu à Reykjavík pendant quelques années… Ah, c’est ce que lui répond la reine…

Joséphine regarda avec incrédulité ces deux chefs si charismatiques s’enfoncer dans une dispute sur les termes légaux. Elle n’avait jamais assisté à un vrai procès, mais elle avait toujours eu l’impression que ça ne devait pas être très intéressant. Et juste sous ses yeux, une véritable révolution… était en train de se changer en plaidoyer d’avocats.

— Eh ben il est loin, le temps des Vikings, marmonna-t-elle en levant les yeux au ciel.

— Contrairement à ce qu’on croit souvent, les peuples scandinaves ont toujours été friands de lois et de joutes verbales, lui fit remarquer le puits de connaissance, avant de continuer à traduire pour Armand.

Tout autour d’eux, les gens semblaient toujours aussi intéressés. Joséphine supposait qu’elle aussi l’aurait été, si sa vie avait été en jeu – sans compter que Jon comme la reine restaient tout de même agréables à regarder, même si elle aurait préféré moins de palabres et plus de duel. Mais en l’occurrence, elle ne se sentait pas assez concernée pour rester attentive et elle faisait confiance à ses compagnons pour lui dire s’il se passait quelque chose de vraiment intéressant.

Ce fut sans doute pour cela qu’elle fut la seule à apercevoir Lars, qui s’était reculé jusqu’à une charrette, à une dizaine de mètres d’eux. Il fit un signe à quelqu’un dans la foule, avant de disparaître. Elle fit de son mieux pour ne pas le perdre de vue, mais la foule était trop dense. Aussitôt, elle sentit un malaise monter en elle.

— Mathilde… marmonna-t-elle en l’attrapant par le bras.

Juste à ce moment-là, Lars réapparut, perché à l’arrière de la charrette cette fois. Elle plissa les yeux, puis poussa un cri lorsqu’elle le vit lever le bras – il avait une arme ! À côté d’elle, Mathilde fit écho à son cri, tandis qu’Armand, heureusement plus rapide, se tournait vers la reine, Jon et Faraldr.

— Baissez-vous ! lança-t-il à plein poumons.

Presque aussitôt, le coup de feu retentit. Joséphine se plia instinctivement en deux et vit du coin de l’œil la reine tomber à terre. La foule commençait à s’affoler. Joséphine se mordit les lèvres. Il risquait d’y avoir des blessés si les gens essayaient de s’enfuir…

Puis les hommes de la reine, qui étaient restés à l’écart, se mirent à tirer à leur tour. Cette fois, la panique fut totale. Lars sauta à bas de la charrette, tirant par-dessus son épaule au petit bonheur la chance. Jon et la reine s’égosillait et Joséphine ne pouvait qu’espérer qu’ils essayaient de ramener le calme – même si cela ne servirait sans doute à rien à ce stade.

Puis une balle vint frapper le vaisseau. Elle écarquilla les yeux en voyant la courte langue de feu jaillir de la coque métallique : une fournaise auxiliaire avait dû être touchée. Elle eut juste le temps de crier un avertissement et de se jeter à terre en entraînant Mathilde, avant que l’arrière de l’aéronef n’explose dans une vague de chaleur et un bruit étourdissant.

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