Lorsque le domaine du Bec apparut au détour de la route, Joséphine dut retenir un soupir de soulagement ; mademoiselle d’Amoys, elle, n’eut pas autant de scrupules et laissa échapper un « enfin ! » retentissant.

C’était en général sa nièce, Mathilde, qui faisait office de conductrice ; mais c’était justement elle que la patronne avait décidé d’aller retrouver au vieux domaine, si bien que Joséphine avait été recrutée au pied levé, comme ça arrivait parfois.

Pas trop souvent, heureusement : mademoiselle d’Amoys n’avait aucune patience pour des exigences aussi futiles que le temps requis pour aller d’un point à un autre, et à chaque trajet, Joséphine se rappelait à quel point elle préférait son poste habituel de mécanicienne. Ce n’était pas qu’elle n’aimait pas sa patronne, au contraire ; en dix-huit ans d’existence, elle ne pensait pas s’être autant plu où que ce soit qu’à son service. Elle la laissait libre de mener tous ses projets d’ingénierie et était une source de divertissement sans fin, avec ses nombreux voyages et toutes aussi nombreuses querelles. Mais n’importe qui serait devenu un peu dingue au bout d’un quart d’heure confinée dans un véhicule étroit avec elle.

Et ça faisait presque une heure.

Elle se gara devant la grande porte, et sortit pour aller déplier le marchepied pour mademoiselle de Haurecourt, la compagne de la patronne. Celle-ci lui sourit gentiment, d’un air à peine las.

– Merci beaucoup, Joséphine. Veuillez encore nous excuser pour le dérangement, je sais que cela ne fait pas partie de vos attributions, mais vous nous avez bien rendu service. Il faudrait vraiment que Mathilde m’apprenne à conduire.

Joséphine haussa les épaules, mais elle n’arriva pas à retenir un petit sourire. C’était toujours comme ça ; cette femme était un ange, et tout le monde était un peu amoureux d’elle dans la maison de mademoiselle d’Amoys, pas seulement cette dernière.

– Venez vous rafraîchir à l’intérieur, l’invita mademoiselle de Haurecourt.

– Ça, je veux bien, mademoiselle, fit Joséphine sans se faire prier ; le mois de mai était chaud, et elles avaient toutes les trois cuit dans l’automobile, sans compter la poussière qui s’insinuait partout.

Lorsqu’elles entrèrent, Julie se précipita aussitôt vers elles, son habituel sourire aux lèvres.

– Bonjour mademoiselle d’Amoys, mademoiselle de Haurecourt… Bienvenue au Bec !

– Bonjour Julie. Où se trouve ma nièce ? demanda mademoiselle d’Amoys sans s’attarder sur les amabilités.

– Dans le bureau du premier, avec monsieur Armand et le professeur. Vous voulez vous rafraîchir un peu avant ?

– Pas la peine, trancha la patronne avant de se diriger vers l’escalier. Il paraît que l’affaire est urgente !

Mademoiselle de Haurecourt se mordit la lèvre, puis lui emboîta vivement le pas. Joséphine avait déjà vu cette procession : Mademoiselle d’Amoys avec son air martial, qui allait prendre sa proie par surprise sans se soucier des convenances, et la pauvre mademoiselle de Haurecourt qui essayait d’arrondir un peu les nombreux angles. Elle décida de s’attarder à côté de l’escalier ; s’il y avait une scène, elle ne voulait pas manquer ça.

– Bonjour Mathilde, lança mademoiselle d’Amoys en ouvrant brusquement la porte. Professeur Martel… Et Armand. Toujours dans les jupes de l’armée, j’imagine ?

Il y eut une réponse qu’elle ne comprit pas ; puis mademoiselle de Haurecourt referma la porte derrière elles.

Joséphine échangea un regard un peu déçu avec Julie, puis haussa les épaules.

– Je peux avoir un verre d’eau ? demanda-t-elle. D’ailleurs, elles en voudront sans doute aussi là-haut, ajouta-t-elle avec un geste du menton. Il fait une chaleur d’enfer.

– Bien sûr, mon petit. Viens donc dans la cuisine, fit Julie avant de tourner les talons.

Joséphine se hérissa par réflexe, avant de la suivre en soupirant. Depuis deux ans qu’elle la connaissait, elle avait fini par comprendre que ça ne servait à rien d’être désagréable envers Julie : elle ne cesserait jamais de l’appeler « mon petit ». Elle faisait donc aussi bonne figure que possible – ça avait au moins le mérite de lui valoir quelques gâteaux en rab’ de temps en temps. Elle but en silence, regardant Julie qui organisait un joli plateau qu’elle envoya à l’étage via le monte-plats à pistons, avant de monter à son tour : elle n’avait plus qu’à l’emmener à destination depuis le couloir. La mécanicienne était en train de réfléchir à un système de déplacement horizontal qui permettrait d’expédier directement les plats dans la bonne pièce lorsque Julie redescendit.

– Joséphine, ils te demandent là-haut.

Elle haussa un sourcil et posa son verre.

– Qu’est-ce qui se passe ?

– Aucune idée, fit Julie avec une moue, mais ça a l’air sérieux. Ils ont tous une tête de conspirateurs, ils ont arrêté de parler quand je suis entrée…

– V’là autre chose, marmonna Joséphine avant de sortir de la cuisine et de monter quatre à quatre jusqu’au bureau.

Elle n’eut même pas le temps de taper à la porte ; celle-ci s’ouvrit brusquement et la patronne lui fit signe d’entrer, l’air impérieuse.

À l’intérieur, mademoiselle d’Amoys était penchée sur un bureau couvert de papiers. Mademoiselle de Haurecourt était assise dans un fauteuil, ainsi qu’un vieux bonhomme – le fameux professeur Martel, si révéré par mademoiselle Mathilde. Celle-ci était debout derrière lui, et à côté d’elle se trouvait un jeune homme qui devait être Armand, le « toujours dans les jupes de l’armée ».

Ils la fixaient tous en silence, comme des rapaces. Joséphine fit claquer sa langue contre ses dents et se planta bien droite sur ses jambes ; elle n’allait pas se laisser intimider.

– Joséphine, attaqua mademoiselle d’Amoys senior, seriez-vous capable de saboter rapidement une automobile que vous ne connaissez pas ?

Ça, c’était nouveau, se dit Joséphine, les sourcils froncés. Mais la patronne ne lui avait jamais posé de questions juste pour le plaisir, et elle était sûre de n’avoir rien fait de répréhensible dernièrement, donc elle réfléchit.

– Saboter une auto, c’est pas compliqué, finit-elle par affirmer. Débrancher un ou deux circuits, enlever quelques écrous… Je dirais qu’en cinq minutes on peut l’empêcher de démarrer. Peut-être un peu plus si c’est un modèle récent, ils ont commencé à mettre des circuits de secours pour éviter les pannes. Dix minutes, au pire.

Elle jaugea l’assistance du regard et plissa les yeux.

– Par contre, ça veut dire que la voiture démarrera pas. Pas de panne en cours de route, pas d’« accident ».

Mademoiselle Mathilde et le militaire lui lancèrent un regard bizarre, et mademoiselle de Haurecourt toussota discrètement ; mais dans le doute, elle préférait préciser.

– Vous voyez, reprit mademoiselle d’Amoys sans paraître se formaliser de sa réponse. Il vous la faut.

– Ma tante, c’est déjà trop risqué…

– Justement. Autant diminuer les risques autant que possible. Mathilde, tu es peut-être une excellente conductrice, mais tu es incapable de te débrouiller avec la machinerie.

– J’ai lu beaucoup d’articles sur la mécanique des autos galvaniques, répliqua mademoiselle Mathilde du ton vexé qu’elle prenait quand on remettait en question ses connaissances.

Joséphine laissa échapper un reniflement.

– Sauf votre respect mademoiselle, lire et faire, c’est pas pareil, lâcha-t-elle sans retenir l’ironie de son ton.

Mademoiselle Mathilde, qui était habituée, ne réagit qu’en croisant les bras comme si elle allait s’engager dans un débat ; en revanche, le militaire fronça vivement les sourcils et la foudroya du regard. Joséphine en aurait bien tremblé dans ses jupes, si elle en avait porté ; mais elle avait décidé à l’âge de six ans qu’un pantalon, c’était plus pratique, donc il allait falloir qu’il trouve mieux.

– Je voulais dire que c’était risqué pour elle, reprit Mathilde en direction de sa tante, qui se contenta de hausser les épaules.

– Dans ce cas, intervint mademoiselle de Haurecourt de sa voix douce, nous n’avons qu’à lui demander son avis sur la question. Joséphine, seriez-vous intéressée par une mission de sauvetage très risquée et très secrète ?

Elle savait ce qu’elle faisait, bien sûr ; en formulant comme ça, elle avait suffisamment piqué la curiosité de Joséphine pour s’assurer presque d’avance qu’elle dirait oui. Après tout, avant de dénicher ce boulot, elle était rarement restée au même endroit plus de six mois ; elle commençait à s’ennuyer un peu.

– On va sauver qui ?

– Un authentique Viking, ma chère, fit le vieux professeur d’un ton si jovial qu’il aurait pu passer pour un annonceur de cirque.

À ces mots, mademoiselle Mathilde se mit à débiter un laïus comme quoi il ne fallait pas parler de Viking, tandis que le militaire tentait, sans grand résultat, de l’interrompre.

Joséphine alla se percher sur un fauteuil pour attendre la suite. Elle ne connaissait pas grand-chose aux Vikings, mais ça promettait d’être intéressant.

– Tu sais, le jour où j’ai reçu ta lettre m’annonçant que tu devenais assistante à la faculté, j’ai cru que c’était pour toi le début d’une vie tranquille, au milieu des livres, fit remarquer Armand d’un ton léger.

Mathilde lui jeta un coup d’œil rapide avant de se concentrer à nouveau sur sa conduite. Ils étaient partis de nuit ; même si elle connaissait toutes les petites routes autour du manoir par cœur, il valait mieux qu’elle garde les yeux sur la route.

– Vraiment ? Peut-être que les livres sont plus dangereux qu’on ne le croit, alors.

Elle essaya un petit rire, mais elle était trop tendue. Elle inspira profondément et décrispa un peu ses doigts sur le volant.

– Ne t’inquiète pas, reprit Armand. On va le sortir de là. J’ai réussi des abordages avec des plans bien moins bons que le tien.

– Moi qui pensais que l’armée aéroportée regroupait l’élite des troupes françaises…

– Eh bien, avec un membre éminent de l’élite à tes côtés, tu n’as rien à craindre, n’est-ce pas ?

Mathilde secoua la tête avec un sourire, sentant un peu de tension quitter ses épaules. Derrière elle, pas un bruit hormis un occasionnel froissement ; le professeur et Joséphine n’étaient pas bavards.

Elle ralentit et coupa toutes les lumières de la voiture lorsqu’ils arrivèrent à l’embranchement précédant le manoir ; puis elle s’avança autant qu’elle l’osait dans le chemin, jusqu’à distinguer la file d’automobiles qui se trouvaient toujours garées devant la propriété. Ne voyant personne bouger, elle s’enhardit à aller se placer juste à côté de la petite porte dissimulée dans la haie, comme ce fatal premier jour, avant d’éteindre les circuits.

– Bon, fit Armand en se tournant pour faire face à tous les occupants de l’habitacle. Maintenant, plus d’hésitation. Joséphine, allez-y ; nous vous laissons une avance d’un quart d’heure avant de mettre la suite à exécution.

Sans un mot, Joséphine sortit aussitôt de la voiture et s’éloigna rapidement. Dans ses vêtements sombres, on ne la voyait presque pas ; ce ne fut que lorsqu’elle ouvrit le capot à l’arrière de la première voiture et alluma sa petite lampe galvanique que Mathilde put distinguer sa silhouette accroupie. Le cœur au bord des lèvres, elle garda les yeux fixés sur le portail, au cas où quelqu’un sortirait.

– Mathilde, n’oublie pas : une fois que nous serons partis, compte cinq minutes, puis rallume la voiture. Il faut que nous puissions lever les voiles sans attendre. D’accord ?

Elle hocha la tête ; ils avaient rabâché le plan tant de fois qu’elle aurait sans doute pu l’exécuter dans son sommeil, mais il y avait quelque chose d’apaisant dans le ton calme d’Armand. Ils restèrent sans bouger à regarder Joséphine travailler, puis passer à un autre véhicule ; enfin, Armand se tourna à nouveau vers l’arrière.

– Professeur, c’est à nous. Vous êtes prêt ?

– Plus que jamais, fit le professeur d’un ton étonnamment guilleret. J’ai hâte de dire ses quatre vérités à cet hurluberlu !

– Prenez autant de temps qu’il vous le faudra, fit Armand avec un sourire. N’oublie pas, Mathilde. Cinq minutes.

Celle-ci hocha la tête ; ils sortirent, la laissant seule dans l’habitacle soudain terriblement silencieux.

Au bout de quelques instants, elle réalisa qu’elle n’avait pas encore osé bouger, et s’obligea à poser les mains sur ses genoux pour soulager ses bras. Puis elle chercha la silhouette de Joséphine.

Celle-ci en était déjà à sa troisième voiture, qu’elle finit de saboter sous ses yeux avant de passer à la suivante – l’avant-dernière de la file ; tout semblait se dérouler sans encombre de ce côté-là. Si Armand avait vu juste et qu’il n’y avait pas de chevaux sur place, ils pourraient fuir sans être poursuivis.

Ce fut précisément à ce moment qu’elle entendit un éclat de voix – et, sous ses yeux affolés, un homme sortit par le portail et se mit à longer la file de voitures. Il allait voir Joséphine, et sonner l’alerte !

Sans réfléchir, Mathilde sortit d’un bond et se mit à courir, à moitié baissée, essayant sans grand succès de rester silencieuse. Elle ne savait pas ce qu’elle allait faire, elle n’avait pas d’arme, elle ne savait pas se battre – mais elle ne pouvait décemment pas laisser Joséphine seule face au danger !

Alors qu’elle était encore à quelques mètres, l’homme eut soudain un « Hé ! » indigné : il avait repéré la mécanicienne. Mathilde accéléra le pas : ce n’était plus la peine de rester discrète. Peut-être qu’à elles deux, elles auraient une chance de le maîtriser ?

Elle ne vit pas ce qu’il se passait exactement ; mais lorsqu’elle arriva sur les lieux, les deux adversaires roulaient au sol – et elle réalisa rapidement que c’était Joséphine qui avait le dessus. Celle-ci frappa l’homme en plein visage, ce qui le fit s’effondrer ; puis elle s’agenouilla à côté de lui et le dépouilla de son mouchoir et de sa ceinture avec des gestes aussi rapides et précis que lorsqu’elle réparait un moteur. Mathilde s’arrêta ; le bruit de ses pas fit relever la tête à Joséphine, dont le blanc des yeux luisait dans la pénombre, lui donnant un air féroce.

– Qu’est-ce que vous fichez là ? siffla la mécanicienne tout en continuant à trousser le pauvre homme comme un dindon. Retournez à la voiture tout de suite ! Vous devriez déjà avoir rallumé les circuits !

– Je voulais juste vous aider, se justifia Mathilde, éberluée.

– Pas la peine, cracha Joséphine en faisant rouler sa victime, qui se tortillait sans grand succès, sous la dernière voiture. Allez, dépêchez-vous !

Mathilde hocha la tête puis, sans plus protester, rebroussa chemin, le cœur battant à tout rompre. Elle remonta rapidement, puis enclencha le moteur et s’efforça de respirer normalement, les mains crispées sur le volant, les yeux allant et venant entre la silhouette de Joséphine et le portillon dans la haie.

Si jamais ils devaient un jour refaire ce genre de chose, elle se jura qu’elle trouverait un autre rôle que de juste attendre ainsi ; c’était trop pour ses nerfs.

Que faisait Armand ?

Ils entrèrent sans difficulté dans le manoir, nettement moins peuplé au milieu de la nuit. Armand dut retenir le professeur Martel, qui commençait déjà à se diriger vers le bureau de Monfort d’un air impatient.

– N’oubliez pas ; il nous faut autant de temps que vous pourrez nous en donner. C’est le plus important.

– Bien sûr, jeune homme, lui répondit le professeur, d’un air absent, avant de se reprendre et de le regarder avec plus d’attention. Je ferai de mon mieux ; ne vous inquiétez pas.

Armand le laissa partir. Mathilde avait réussi à trouver pour employeur l’universitaire le plus tête brûlée de France. Cela ne le surprenait même pas ; il devenait évident que la vie calme qu’elle avait menée jusqu’à présent n’était en fait qu’une façade, destinée à voler en éclats à la première occasion.

Sans s’attarder, il se dirigea d’un pas sûr vers la porte du salon où était enfermé Faraldr. Un homme se trouvait posté devant, un peu avachi. Il ne se passait pas grand-chose au manoir, aussi les quelques gardes s’ennuyaient-ils ferme, il l’avait déjà constaté. Celui-ci se redressa brusquement en le voyant arriver, l’air coupable. Armand n’était pas en uniforme, mais il avait volontairement adopté une démarche digne d’un défilé, et tout le monde ici savait qu’il accompagnait l’amiral de Bailly. Cela lui conférait une supériorité dont il allait pouvoir jouer.

– Monsieur, le salua poliment le garde.

Armand hocha la tête – et, à ce moment précis, des éclats de voix retentirent un peu plus loin. Le professeur Martel avait dû commencer sa tirade. Le garde releva la tête d’un air inquiet, et Armand saisit aussitôt l’occasion.

– Il y a un intrus dans la place, dit-il d’un ton posé mais sans réplique. Le professeur Monfort vous demande ; il faut lui faire débarrasser les lieux.

– Mais… Mon poste… fit le garde, avec une remarquable conscience professionnelle.

– Je reste là, l’assura Armand en écartant légèrement un pan de sa veste pour montrer le pistolet qu’il avait pris soin d’accrocher à sa ceinture.

L’homme hésita, et Armand serra les dents, prêt à dégainer si besoin, même s’il préférait se passer de cette complication. Heureusement, un nouvel éclat de voix retentit à ce moment-là, ce qui décida le garde, qui partit à grands pas pressés.

Armand attendit qu’il disparaisse au tournant du couloir, puis avec un dernier regard pour s’assurer qu’il était seul, il entra en silence.

La pièce était éclairée par deux globes à courant galvanique, gracieusement disposés sur le mur entre les fenêtres ; cela lui permit de distinguer immédiatement Faraldr, qui le regardait d’un air méfiant depuis le divan, et surtout un autre homme, assis devant un petit bureau sur sa droite et qui leva vers lui un regard surpris – un des assistants du professeur Monfort. Sans marquer d’arrêt, Armand se dirigea droit vers lui avec un sourire aimable.

– Jean, c’est bien cela ? demanda-t-il du ton de la conversation.

– Non, Pierre, en réalité, répondit celui-ci sur le même ton, tout en se levant poliment pour faire le tour de la table, la main tendue. Pierre Bassaing.

Il était de toute évidence heureux de cette opportunité de faire la conversation, comme Armand l’avait prévu ; ce dernier fut presque désolé de ne lui saisir la main que pour le renverser et le plaquer contre son bureau, le bras bloqué dans le dos. Pierre poussa un gémissement surpris, mais il cessa presque aussitôt de se débattre : la prise qu’Armand avait sur lui était trop douloureuse.

– Eh bien, Pierre Bassaing, si vous voulez bien m’excuser, j’ai à parler seul avec notre ami Faraldr. Vous transmettrez mes salutations au professeur Monfort.

– Qu’est-ce que… commença Pierre ; mais Armand sortit son arme et lui asséna deux coups de crosse rapides sur la tempe.

Le jeune homme s’effondra, et Armand l’allongea doucement par terre ; il devait disposer d’une minute ou deux, il n’avait pas frappé fort – au pire, Pierre Bassaing risquait une commotion, mais on le trouverait très vite.

Il se relevait lorsqu’un brusque mouvement le fit sursauter ; il n’eut que le temps de s’écarter, et n’évita pas totalement le coup qui s’abattit sur son épaule, lui arrachant un grognement de surprise plus que de douleur. Il ne pouvait pas avoir manqué un autre garde !

Il recula d’un bond, et fut stupéfait de voir qui était son assaillant : Faraldr en personne, qui s’était ramassé de l’autre côté du bureau. Le Viking le fixait, le poing serré, prêt à bondir. Impressionné par la rapidité de sa réaction, Armand leva lentement les mains pour paraître aussi inoffensif que possible. Mathilde lui avait préparé une feuille avec quelques phrases en islandais – ou en vieux norrois, il n’était pas sûr – pour expliquer à Faraldr ce qu’il se passait et lui dire de le suivre en silence, mais il ne pensait pas qu’elle y avait inclus le fait qu’il n’était pas un ennemi !

– Mathilde, finit-il par articuler avec soin. Je suis avec Mathilde.

Faraldr, immobile, gardait son air méfiant. Armand s’humecta les lèvres, puis d’un geste lent, il glissa une main dans sa veste pour en ressortir le papier préparé par Mathilde. Elle lui avait fait répéter plusieurs fois, pour être sûre de sa prononciation, et avait tout écrit en phonétique.

– Vous êtes en danger. Nous devons partir tout de suite. Soyez silencieux.

À ces mots, Faraldr baissa sa garde.

– Mathilde ? demanda-t-il avec un geste en direction de la feuille.

Armand hocha la tête, puis la lui tendit. Faraldr l’étudia rapidement, puis finit par se détendre, apparemment convaincu – peut-être avait-il reconnu son écriture ? Avec un soupir de soulagement, Armand prit un instant pour retourner écouter à la porte. Il entendit des éclats de voix – plusieurs, cette fois ; il espérait que les choses ne tourneraient pas trop mal pour le professeur.

Lorsqu’il se tourna, Faraldr se trouvait juste derrière lui ; il semblait très calme, mais il y avait une tension dans sa posture qui rappela soudain à Armand que ce n’était pas un simple invalide qu’il venait secourir, mais un guerrier avec l’expérience du combat. Une bonne chose, maintenant qu’il était sûr de l’avoir de son côté. Il lui indiqua la fenêtre d’un geste, puis alla l’ouvrir en grand. Les bruissements de la nuit encore paisible envahirent la pièce.

– Par ici, fit Armand en faisant signe à Faraldr de passer le premier.

Ils sautèrent dans le parc et se mirent à courir entre les arbres. Armand se prit à penser que tout se passait au mieux…

Ce fut à ce moment qu’il entendit des cris très clairs provenant de derrière eux ; en se retournant, il aperçut deux hommes, penchés par la fenêtre voisine, et il jura.

Il aurait dû se douter que ça ne pouvait pas être aussi simple.

Faraldr sentait tout son corps vibrer d’une énergie qu’il contenait avec fermeté. Il ne s’était pas senti aussi bien depuis des jours ; c’était presque comme avant la bataille, avant qu’il ne perde son bras. Bien sûr, il était affaibli, et si les choses se gâtaient il ne savait pas encore comment il pourrait s’en sortir au corps à corps ; mais l’air frais de la nuit sur sa peau lui redonnait l’impression d’être vivant.

Soudain, des cris derrière eux. Il tourna la tête pour voir deux hommes à une fenêtre, qui sautèrent à leur tour dans le parc, à leur poursuite. À ses côtés, l’homme de Mathilde lança quelque chose qu’il ne comprit pas, mais son geste était clair ; ils accélérèrent tous les deux le rythme, et bientôt ils se fondirent dans l’ombre des arbres.

Mais Faraldr restait plus faible qu’en temps normal, et ils n’avaient pas assez d’avance sur leurs poursuivants. Il réalisa presque tout de suite qu’il valait mieux profiter du terrain pour s’en débarrasser.

– Ici ! lança-t-il en direction de son allié, tout en s’arrêtant brusquement derrière le tronc d’un arbre.

Il ne prit pas le temps de vérifier ce que faisait l’autre homme ; il entendait déjà le souffle des poursuivants. L’un des deux passa en trombe à côté de l’arbre, sans s’arrêter – il n’avait pas dû bien le voir. L’autre devait être sur ses talons ; c’était le moment ou jamais.

Il sortit d’un bond du couvert de sa cachette et pivota de tout son poids sur ses hanches. Son poing heurta de plein fouet le menton du deuxième homme qui s’effondra, pris par surprise. Il lui asséna un coup de pied, puis se tourna immédiatement vers l’autre. Celui-ci s’était arrêté à quelques pas de là et venait de se tourner. Les yeux écarquillés, il ouvrit la bouche et se mit à appeler à grands cris. Faraldr serra les dents et s’avança ; mais l’autre était plus vif, et il réussit à esquiver son coup. Il sentait le vertige le gagner, et le sang battre dans ses tempes comme dans son bras. Il s’était laissé emporter par l’euphorie ; il était plus faible qu’il ne l’avait d’abord cru.

Heureusement, l’homme de Mathilde bondit soudain hors des ombres et, d’une brusque bourrade, projeta leur ennemi dans un fourré, avant d’entraîner Faraldr à sa suite sans attendre.

Des bruits de pas se firent entendre presque aussitôt derrière eux : l’un des deux hommes avait dû se relever. Ils arrivèrent devant une haie, où son compagnon ouvrit une porte métallique ; mais leur poursuivant ne leur laissa pas le temps de passer.

Il se jeta sur l’allié de Mathilde, qu’il renversa contre la haie en lui faisant perdre l’équilibre. Faraldr se mit en devoir de l’affronter, mais l’homme était aussi glissant qu’une anguille. Au loin, d’autres cris retentirent dans la nuit. Avec un halètement, Faraldr réussit enfin à faire basculer l’ennemi à travers la porte, et celui-ci manqua tomber au sol. Faraldr le suivit aussitôt pour pousser son avantage – mais il n’eut que le temps d’échanger deux coups avant qu’un grand bruit de trompe ne sonne dans la nuit.

Il se tourna, écarquilla les yeux, et se plaqua dans la haie, le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine, tandis que son adversaire levait les mains avec un cri de surprise.

La chose sur le chemin était une sorte de chariot en métal brillant. Il avançait mais n’avait pas de chevaux, ce sur quoi il ne s’attarda pas, car il y avait plus intéressant : une jeune femme qu’il ne connaissait pas en était à moitié sortie et pointait quelque chose en direction de son adversaire, qui semblait affolé. À ce moment-là, l’ami de Mathilde surgit de la porte et assomma sans ménagement le pauvre homme à l’aide de la même arme qu’il avait utilisée à l’intérieur. Leur adversaire s’effondra sur le chemin.

Faraldr n’eut pas le temps de s’assurer qu’il était bien inconscient : presque aussitôt, une autre porte s’ouvrit vers l’avant du chariot, et il distingua Mathilde, penchée en avant.

– Faraldr ! Venez, vite ! lui cria-t-elle.

Sans réfléchir davantage, il se hissa à l’intérieur. Mathilde se rassit à sa place, derrière une sorte de roue miniature. Derrière eux, la jeune femme qui avait menacé le garde se décalait pour laisser de la place à l’homme qui l’avait libéré. Au moment où Faraldr se tournait pour remercier ses sauveurs, le véhicule se mit en marche à une vitesse qui le plaqua contre la banquette où il se trouvait. Il s’y accrocha vivement et serra les dents, tandis qu’un concert de protestations s’élevait à l’arrière.

Mathilde semblait être celle qui dirigeait le véhicule sur la route plongée dans la pénombre, à l’aide de la roue. Faraldr fixa les yeux sur elle ; cela paraissait moins effrayant que de regarder la vitesse à laquelle défilait le paysage autour de lui.

Au bout d’un moment, elle glissa un regard dans sa direction, et lui sourit.

– Je suis heureuse de vous revoir.

Il hocha la tête, et sentit la tension du combat l’abandonner.

– Moi aussi.

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