— Si on m’avait dit il y a deux mois de ça que j’allais voir l’empereur en personne, je ne l’aurais jamais cru ! fit Mathilde en se rabattant contre le siège de la voiture.

Elle et Faraldr venaient d’arriver à la gare de Rouen après une audience privée avec Napoléon III ; Joséphine les ramenait à présent au Bec. Elle avait insisté pour rester au volant, ce que Mathilde, fatiguée, lui avait concédé bien volontiers – à l’arrière, Faraldr semblait sur le point de s’endormir.

— Alors, il est aussi moche que sur les pièces ?

— Joséphine, voyons… il s’est montré très courtois.

— Manquerait plus qu’il morde, marmonna Joséphine, et Mathilde dut retenir un rire.

L’empereur féru d’histoire ; sa discussion avec Faraldr avait été des plus intéressantes. Il leur avait également assuré que toute cette terrible situation n’avait été qu’un malentendu, même s’il avait soigneusement évité de mentionner Monfort ; mais Armand avait appris que les recherches se poursuivaient. Malheureusement, monsieur Duclair, qui les encadraient officiellement, les empêchaient pour l’instant de contacter le professeur, mais ils comptaient bien y remédier.

— Au fait, Armand est au Bec, fit soudain Joséphine, manquant faire sursauter Mathilde.

— Ah ? Il ne devait arriver que demain…

— Apparemment, ça s’est fini plus vite que prévu avec son amiral, là, Baffy.

— L’amiral de Bailly.

— Ouais, c’est ça. Enfin, il a croisé mademoiselle de Haurecourt et il a décidé de prendre le même train. Je suis pas restée, je voulais passer un peu temps avec Liberté.

La petite sœur de Joséphine avait accompagné Anne-Marie à Nantes durant tout le mois de juillet ; le talent pour la mécanique n’était pas une histoire de famille, mais la jeune fille faisait apparemment une excellente demoiselle de compagnie. Mathilde avait eu l’occasion de côtoyer un peu Liberté avant qu’elles ne partent : du haut de ses douze ans, elle paraissait très douce et calme. Tout le contraire de Joséphine, en somme ; mais il était évident qu’elles étaient très attachées l’une à l’autre.

— Tout s’est-il bien passé ? demanda-t-elle.

— Oh, oui, très bien. Elle a adoré. Les coiffures, les toilettes, organiser les affaires de mademoiselle de Haurecourt… franchement, ça m’étonne pas. Ça a toujours été un petit tyran.

Mathilde sourit. Pas si différentes que ça, peut-être.

— Que faisait Anne-Marie à Nantes, déjà ? demanda-t-elle en regardant le paysage sombre qui défilait dans la lumière des phares.

— Sais pas. C’est très secret. Même Liberté a pas voulu me dire, votre tante lui a interdit. Elles mijotent quelque chose.

— Mmh. Il faudra tirer ça au clair…

Elle dut s’endormir ; lorsqu’elle rouvrit les yeux, Faraldr lui secouait doucement l’épaule.

— Mathilde. Nous sommes arrivés.

— Déjà ?

La vue du manoir était toujours un plaisir ; elle s’étira en sortant dans l’air chaud de la nuit. Mais ils avaient à peine passé la porte qu’un claquement retentit dans toute la maison, faisant bondir Faraldr qui se plaça devant elle. Plus habituée que lui, elle resta calme et put remarquer qu’il avait crispé sa main droite ; les séances de rééducation avec le médecin le plus réputé de Normandie portaient leurs fruits.

— Tout va bien, lui dit-elle avec un sourire amusé. C’est sans doute ma tante.

Au même moment, on entendait une voix venue de l’étage :

— Non mais vraiment, quelle honte !

Tante Henriette surgit sur le palier, brandissant ce qui semblait être une lettre ; la porte de la bibliothèque s’ouvrit, laissant apparaître un Armand à la mine circonspecte – pour ne pas utiliser un adjectif moins flatteur.

— Monsieur du Thouars ! Pouvez-vous m’expliquer pourquoi l’armée lit mes télégrammes ?! s’exclama-t-elle aussitôt, l’air furibonde.

Anne-Marie sortit du petit salon à leur droite en jetant un coup d’œil inquiet vers l’étage, mais eut un sourire lorsqu’elle les aperçut.

— Ah, vous êtes là. Tout s’est-il bien passé ? Je crois que vous arrivez juste à temps pour nous éviter un drame.

Mathilde ne manqua pas la moue de Joséphine, qui était de toute évidence partisane de laisser le drame se dérouler : les disputes entre Armand et sa tante l’amusaient beaucoup. Faraldr, lui, fit un pas en arrière, l’air peu décidé à s’interposer. Avec un soupir, elle s’avança vers les escaliers.

— Ma tante ! lança-t-elle de sa voix la plus forte. Nous sommes rentrés !

— Ah, très bien. Tout s’est bien passé, je suppose ? demanda tante Henriette de son habituel ton autoritaire. Parfait. Tu vas pouvoir m’aider à éclaircir quelques points avec ton… cousin, lâcha-t-elle avec un regard glacial vers ledit cousin.

Mathilde soupira tandis qu’Armand battait prudemment en retraite dans la bibliothèque, malheureusement suivi presque aussitôt de tante Henriette.

— Allons voir de quoi il retourne…

Elle monta, suivie de Faraldr, puis entra dans la pièce ; Joséphine s’attarda pour tenir la porte à Julie, munie d’un large plateau où s’entassaient un service à café et des assiettes de charcuterie et de gâteaux.

— Je me suis dit que vous auriez faim en arrivant, mademoiselle.

— Merci beaucoup, Julie, répondit-elle en regardant Faraldr et Joséphine qui faisaient déjà honneur à sa cuisine. Vous aviez raison, on dirait.

— Ah, les voyages, ça creuse ! Je vous souhaite bien du courage, ajouta Julie avant de s’éclipser prudemment.

Anne-Marie se mit en devoir de leur servir à boire et Mathilde s’approcha d’Armand et de sa tante, qui se toisaient devant la cheminée.

— Bonsoir, Armand. Que se passe-t-il ?

— Je n’en ai pas la moindre idée, fit-il, avec un léger haussement d’épaules.

— Il se passe, déclama tante Henriette en secouant le papier qu’elle tenait à la main, que l’armée m’espionne !

Mathilde lui prit le télégramme des mains ; ce n’était qu’une correspondance d’affaires, mais elle vit le tampon d’allure très officiel au dos : approuvé.

— Je suis désolé pour vous, mademoiselle d’Amoys, fit Armand avec désinvolture, mais je ne peux rien y faire. Moi-même, je reçois en ce moment mes courriers après lecture. J’ai bien peur de ne pouvoir vous être d’aucune aide, n’étant plus dans les… comment disiez-vous ? Les jupes de l’armée.

— Mais c’est une honte ! s’exclama tante Henriette, indignée.

— Une conséquence tout à fait logique du fait de mener des actes de haute trahison, j’en ai peur, fit Armand d’un ton léger.

— Haute trahison, mais encore, marmonna tante Henriette, de toute évidence peu convaincue. Il n’y a eu aucun jugement, que je sache.

— Tu as reçu du courrier ? demanda Mathilde à Armand, dans l’espoir de détourner la conversation.

— Une lettre de Jón, lui apprit Armand avec un sourire. L’amiral me l’a remise à Nantes. Elle est arrivée il y a quelques jours.

Il la sortit d’une poche de sa veste et la tendit à Mathilde, avant d’en faire un résumé pour la compagnie pendant qu’elle la lisait :

— Il s’est bien installé à Copenhague. Ce n’est pas facile, il y a beaucoup de résistance parmi les membres plus conservateurs de la cour ; heureusement, les plus libéraux le soutiennent. Mais surtout, il souhaite nous faire part d’une proposition de la reine Christine – l’invitation officielle devrait arriver dans quelques jours. Elle veut que Faraldr donne une conférence à Copenhague.

— C’est fantastique, ajouta Mathilde en reposant la lettre sur ses genoux. Bien sûr, je savais que les pays scandinaves seraient intéressés, mais d’après lui, tout le monde est enthousiaste ! Faraldr, que dirais-tu d’aller au Danemark ?

Faraldr avala une gorgée de son café, réfléchit un instant, puis opina.

— Bonne idée.

— Il faudra lui répondre pour organiser tout cela… Il y a la série de conférences en France d’abord, mais si nous faisons Paris et Caen, Lyon et Bordeaux pourront attendre… se mit-elle à réfléchir à voix haute.

— À ce propos, l’interrompit soudain tante Henriette, j’ai une proposition à te faire. Ou plutôt, à vous faire.

Le silence s’installa tandis que tous la considéraient avec circonspection.

— Je pense que vous allez avoir de nombreuses autres invitations de ce style, à l’avenir. Faraldr va sans doute rester la coqueluche de toute l’Europe durant encore quelque temps. Pour faciliter vos voyages – et, également, pour célébrer l’éclatante façon dont vous avez triomphé face à l’adversité – je souhaite te donner l’Ariane.

Mathilde écarquilla les yeux, stupéfaite. Tante Henriette était si fière de son aéronef !

— Bien sûr, poursuivit sa tante, l’Ariane aura besoin d’une mécanicienne à son bord. Je pense que Joséphine pourra parfaitement remplir ce rôle.

— Ça oui, acquiesça cette dernière sans même prendre le temps d’avaler.

— Quant au pilote… personnellement, je suis certaine que tu t’en sortirais très bien avec quelques leçons, fit sa tante, avant de soupirer lorsque Anne-Marie toussota. Mais, bien sûr, tu seras libre d’engager le pilote de ton choix, du moment qu’il est compétent, finit-elle en se gardant bien de regarder en direction d’Armand.

Cela n’empêcha pas ce dernier de se pencher vers Mathilde, avant de chuchoter, assez fort pour que tout le monde en profite :

— Je crois que je pourrais le prendre comme un compliment.

Mathilde secoua la tête en riant, puis se leva pour aller entourer tante Henriette de ses bras – même si celle-ci, gênée comme toujours par les effusions, se contenta de quelques tapes raides dans le dos.

— Merci, ma tante. Ce serait merveilleux. Mais comment allez-vous faire ? Vous avez déjà prévu d’aller en Égypte dans deux mois, je ne veux pas…

— Ne t’inquiète pas pour ça. C’est pour ça qu’Anne-Marie était à Nantes. Nous allons avoir un autre vaisseau d’ici peu.

— Il sera tout aussi performant que l’Ariane, ajouta Anne-Marie. En tout cas, c’est ce qui m’a été promis.

Joséphine se mit aussitôt à la bombarder de questions sur le nouveau vaisseau ; Mathilde se rassit à sa place, à côté de Faraldr, pour lui traduire le peu de choses qu’il n’avait pas compris de l’échange.

— Ta tante la dragonne est très généreuse, fit-il observer d’un air solennel.

Mathilde manqua s’étouffer sur une gorgée de café en l’entendant utiliser ce surnom ; à sa gauche, un bruit qui ressemblait suspicieusement à un ricanement lui fit tourner la tête vers Armand, qui tentait de dissimuler son hilarité derrière sa propre tasse.

— C’est toi qui lui as appris ça ? siffla-t-elle à mi-voix, tout en surveillant sa tante ; heureusement, elle écoutait encore Anne-Marie.

— Je ne répondrai pas à cette basse accusation, répliqua Armand, le regard pétillant.

Puis, profitant d’un silence entre deux questions de Joséphine, il ajouta d’une voix plus forte :

— Mademoiselle d’Amoys, votre libéralité vous fait honneur ; mais je pense qu’il faudrait faire autre chose pour célébrer notre victoire sur l’adversité. Après tout ce qu’elle a subi, l’Ariane mérite un nouveau nom, ne pensez-vous pas ?

Joséphine ouvrit la bouche, l’air scandalisée, et Mathilde s’attendit à une scène ; mais elle la referma presque aussitôt, l’air songeuse.

— Ce n’est pas une mauvaise idée, acquiesça Anne-Marie. Peut-être un nom qui refléterait davantage le caractère de sa nouvelle propriétaire ?

Mathilde fit tournoyer le fond de café dans sa tasse en réfléchissant. Un nouveau nom pour l’Ariane… La Valkyrie, peut-être ? Non, cela évoquait plus Wagner que la mythologie scandinave, de nos jours. Quel nom pourrait être approprié pour un vaisseau ?

— Mathilde… hasarda Faraldr en se penchant vers elle. Pourquoi pas Sleipnir ?

— Excellente idée ! Sleipnir était la monture d’Odin, expliqua-t-elle au reste de l’assemblée qui les regardait d’un air perdu. Un cheval à huit pattes, le fils de Loki… Il était le plus rapide des chevaux, « meilleure des montures ». Ce serait de bon augure, non ?

Un silence suivit ses mots tandis que tous réfléchissaient ; puis Joséphine ricana.

— Un cheval à huit pattes ? Franchement, ils avaient de ces idées… Enfin, va pour Sleipnir. Ça sonne bien.

— Très approprié, ajouta Armand en se rabattant contre son siège d’un air nonchalant. Espérons que nous n’aurons pas besoin d’invoquer de dieux anciens à l’avenir, mais il faut s’attendre à tout…

Mathilde haussa les épaules avec un sourire. Il fallait sans doute s’attendre à tout, en effet ; mais ils seraient prêts.

— Quand ferons-nous le sacrifice pour le nouveau vaisseau ? demanda alors Faraldr, déclenchant une tempête d’exclamations horrifiées dans le salon.

Le monde n’avait qu’à bien se tenir.

Fin

Merci pour votre lecture ! J’espère que ce roman vous aura plus. La Vieille Fille et le Viking sera disponible en ebook et livre papier à partir du 29 septembre – je ferai un concours pour l’occasion, n’hésitez pas à aller voir sur les réseaux sociaux si ça vous intéresse !

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