— Je ne sais pas si c’est une bonne idée… hésita Mathilde.

Armand se tenait face à elle, les bras chargés de deux masques et de deux fleurets qu’il avait dénichés elle ne savait où. Ils avaient passé trois jours paisibles depuis le départ de Jon Islendigur, à se remettre de la découverte du lourd passé de Faraldr et à attendre des nouvelles d’un prothésiste qui pourrait, en prime, avoir des contacts parmi des « armateurs discrets », selon un charmant euphémisme de Christine Göring.

Mais, apparemment, certains trouvaient l’attente trop longue.

— Allons, Mathilde, nous ne nous blesserons pas, fit Armand en lui montrant la pointe des armes qu’il avait pris soin de protéger à l’aide de fleur de laine. Et puis, je suis sûr que ça lui fera du bien. Il faut qu’il gagne en agilité avec son bras gauche.

Elle se mordit les lèvres, et il leva les yeux au ciel.

— Je ne vais pas lui faire de mal, si c’est ce qui t’inquiète.

— Oh, excuse-moi, mais tu viens de passer trois jours à l’éviter par tous les moyens. Il est persuadé que tu le méprises pour ce qu’il a fait !

Mathilde s’interrompit brusquement. Elle n’avait pas voulu parler de ça, mais c’était plus fort qu’elle ; Faraldr semblait vraiment prendre à cœur leur réaction vis-à-vis de son passé, et Armand avait été distant.

— Quel meilleur moyen de mettre nos différends de côté que l’escrime ?

— Je suis sérieuse, Armand.

— Mathilde, soupira-t-il. Tu ne peux pas t’attendre à ce que j’accepte aussi aisément un parricide, quelles qu’aient été ses raisons. Mais je ne vais pas le trahir, ni lui planter un fleuret dans le dos, cela te convient-il ?

Elle n’obtiendrait sans doute pas mieux, et au moins, il proposait de lui-même de passer du temps avec Faraldr. Avec un dernier regard dubitatif pour les masques, elle capitula :

— Très bien. Tu n’as qu’à le lui proposer.

Il partit d’un pas rapide, presque comme s’il avait peur qu’elle ne change d’avis, et elle le suivit en essayant de contenir son sourire. Elle avait presque oublié à quel point Armand aimait l’escrime ; s’il y avait bien quelque chose qui pouvait le pousser à pardonner à Faraldr de leur avoir caché des choses, c’était son envie de trouver un partenaire pour tirer.

Ils se retrouvèrent tous les quatre dans la cour, et Mathilde s’employa à expliquer quelques unes des règles d’assaut tandis que les deux hommes se mettaient en chemise.

— C’est bon, Mathilde, l’arrêta Armand lorsqu’il comprit ce qu’elle faisait. Peu importe ; nous pouvons tirer sans les règles. Le but est de lui faire travailler son bras et de nous distraire un peu.

Mathilde haussa les épaules, puis alla s’asseoir sur le banc où Joséphine était penchée en avant, l’air passionnée.

— D’accord, Faraldr ? répéta Armand, en articulant lentement et distinctement. Pas de règles.

À ces mots, Faraldr hocha la tête, rabattit son masque sur son visage et se mit en garde – une sorte de garde, en tout cas, les jambes fléchies, l’arme baissée vers le sol. Mathilde se retint de lui lancer des corrections ; elle avait eu droit à des cours d’escrime avec Armand lorsqu’ils étaient plus jeunes – elle avait supplié son père jusqu’à ce qu’il cède, et lorsqu’il s’était avéré qu’elle n’appréciait pas plus que cela, avait été trop fière pour y renoncer.

Armand adopta également une garde peu traditionnelle, avec les jambes à peine fléchies et le bras baissé ; Mathilde fut surprise de constater qu’il paraissait plus dangereux ainsi.

Le premier assaut fut lent ; les deux adversaires se jaugeaient, et ils cherchèrent tous deux le fer sans trop de feintes. Le deuxième, en revanche, fut extrêmement rapide : Armand bondit avec une énergie qui abasourdit Mathilde, et Faraldr n’eut pas le temps de lever sa lame pour parer. Il réussit tout de même à se dérober en arrière, puis ils se tournèrent autour pendant quelques secondes ; Joséphine, qui s’était levée avec une exclamation, vibrait sur place. Armand tenta alors une nouvelle percée, mais cette fois il feinta, et Faraldr, trop lent du bras gauche, ne réussit pas à parer. La pointe d’Armand effleura sa chemise au niveau du cœur. Joséphine se mit alors à lancer des encouragements :

— Allez, Faraldr ! Te laisse pas faire !

Les deux adversaires reprirent leurs distances avec un regard amusé vers la mécanicienne, puis repartirent de plus belle.

Lorsque Christine Göring sortit de la maison un peu plus tard, Faraldr se débrouillait nettement mieux et avait même réussi à remporter un assaut ; lui et Armand étaient tous les deux en sueur, et Joséphine était debout sur le banc, d’où elle prodiguait à gorge déployée ses encouragements. Mathilde retint un rire gêné en voyant l’air surpris de leur hôtesse, puis se leva pour la rejoindre.

— Je venais vous prévenir que j’ai des nouvelles de notre prothésiste, dit l’archéologue avec un sourire, avant de s’interrompre pour applaudir lorsque Armand gagna une fois de plus. Joli coup ! Oh, et le petit-déjeuner est servi.

— Merci. Allons, à table ! lança Mathilde en direction des combattants, qui ne se firent pas prier.

Elle les regarda se saluer ; puis Armand s’avança vers Faraldr, la main gauche tendue. Celui-ci le fixa un instant sans comprendre, avant de déposer son arme à terre pour lui serrer la main. Ils ne dirent rien ; mais Mathilde eut l’impression que quelque chose était passé entre eux. Soulagée, elle suivit madame Göring et Joséphine tandis que les deux hommes allaient se changer.

— Gunnar Borsson a accepté de vous recevoir, leur apprit Christine. Il vous attend dans son atelier de Selfoss. Là-bas, il pourra examiner le bras de Faraldr, et s’il l’estime prêt, vous expliquer la suite de la procédure. Vous pourrez également discuter de ses… Relations.

— Selfoss ? Ne pourrait-il pas plutôt venir ici ? demanda Mathilde.

— Il se déplace rarement, cela attirerait l’attention, répondit Christine. Je sais que vous voulez rester discrets ; c’est pour le mieux, je pense.

Sur ces entrefaites, Armand et Faraldr les rejoignirent. Armand avait eu raison ; l’escrime semblait avoir fait le plus grand bien à Faraldr, qui rayonnait – à moins bien sûr que ce ne soit la baisse de la tension dans le groupe.

— Je vous y conduirai en voiture, reprit madame Göring.

— Où donc ? demanda Armand en s’installant face à Mathilde.

— À Selfoss, voir Gunnar, le prothésiste.

— Une voiture, ce ne sera pas très discret, fit-il avant de se servir en fromage blanc.

Il lança un regard dégoûté en direction de l’assiette de Joséphine, qui contenait des œufs et du poisson séché ; Armand avait toutes les peines du monde à s’habituer au régime islandais, c’en était ridicule. Elle le regarda grimacer tandis que Joséphine prenait de grandes bouchées avec un sourire moqueur dans sa direction ; puis, levant les yeux au ciel devant leurs enfantillages, elle se tourna à nouveau vers leur hôtesse.

— Pensez-vous que nous risquons quelque chose ?

L’exploratrice fit la moue.

— Selfoss est une grande ville, pour l’Islande ; les usines de Hveragerði sont toutes proches, elles ont dynamisé toute la région. Je m’y rends parfois… Mon automobile ne devrait pas attirer l’attention. Je vous déposerai devant son atelier, ainsi vous passerez moins de temps dans la rue.

Mathilde hocha la tête, et laissa Christine expliquer en islandais à Faraldr ce qu’il n’avait pas compris de leur conversation ; jouer les interprètes semblait l’amuser. À côté d’elle, Joséphine, l’air rêveuse, pensait sans doute aux merveilles de Hveragerði. C’était l’une des particularités de l’Islande : depuis quelques années, des usines étaient installées au-dessus de certaines sources chaudes et geysers, afin de profiter de la vapeur naturelle et de l’énergie tellurique. Celles de Hveragerði étaient les plus réputées – et la ville de Selfoss servait de point d’assemblage et d’expédition pour leur production.

— Espérons que tout se passera bien, fit Mathilde, en se mordillant la lèvre.

Ils n’avaient eu de nouvelles ni d’Islendigur, ni de la France durant ces trois jours – mais ce n’était pas forcément pour la rassurer.

— Voyons, Mathilde, rétorqua Armand. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ?

Elle faillit répliquer, mais aperçut son sourire narquois et se contenta de hausser les épaules et de reprendre son repas comme si de rien n’était. L’indifférence était la meilleure arme contre Armand.

À côté d’elle, Joséphine saisit une pomme – et, d’un geste aussi vif que l’éclair, la lança vers Armand ; elle plongea dans son bol, l’éclaboussant copieusement et lui faisant lâcher une exclamation de surprise si spontanée que Mathilde ne put s’empêcher de rire, même s’il n’était sans doute pas très sage d’encourager Joséphine dans cette voie. En face d’elle, Faraldr, qui avait subi quelques dommages collatéraux, plissa les yeux comme s’il réfléchissait à une riposte ; mais en fin de compte, il se contenta de s’essuyer avec un sérieux admirable.

— Oups, fit Joséphine d’un ton particulièrement plat. Pardon, mon commandant. M’a échappée. Faut faire attention, vous savez. Dire des trucs comme ça, ça porte malchance.

Armand s’essuya le visage, se leva lentement et la fixa du regard ; puis il poussa un soupir et partit avec autant de dignité que sa veste tachée le lui permettait. Lorsqu’il passa derrière elle, Mathilde l’entendit marmonner quelque chose qui ressemblait vaguement à « ressortir les fleurets ».

— Eh bien, dit Madame Göring d’un air positivement ravi, il n’y avait pas eu autant d’animation dans cette maison depuis le dernier congrès d’archéologie !

Armand essayait de contenir son inquiétude.

Ils n’avaient eu aucune nouvelle quant à d’éventuelles recherches dont ils pourraient faire l’objet – ce qui ne voulait pas dire que la police n’était pas aux aguets. Demeurer chez madame Göring restait pour l’instant avantageux, car sa richesse et sa nationalité suédoise pouvaient jouer en leur faveur ; mais cela voulait aussi dire rester au même endroit, ce qui devenait plus risqué chaque jour.

Le sujet de Jon Islendigur le taraudait. Il restait sur ses positions : il était persuadé que Jon ne les trahirait pas une deuxième fois. Mais il ne pouvait ôter de son esprit le lourd silence qui avait suivi le refus de Faraldr. Savoir ce qui avait causé ce refus ne l’avait aidé en rien ; il avait eu au contraire plus de mal à prendre du recul sur leur situation ces derniers jours, incapable de savoir s’il pouvait ou non faire confiance à Faraldr. Il avait décidé d’attendre et de rester vigilant ; même si le Viking se montrait très attaché à Mathilde, cela n’excluait pas qu’il leur réserve d’autres surprises.

— Vous m’avez l’air bien soucieux, jeune homme, l’interrompit madame Göring dans ses réflexions.

Armand se tourna vers elle, surpris. Elle quitta un instant la route des yeux pour lui lancer un regard pensif.

— C’est amusant. Vous me rappelez un peu Jon.

— Islendigur ?

— Oui – même si j’ai du mal à lui donner ce nom. Il paraît tellement grandiloquent, pour un homme si simple…

— Il ne m’a pas vraiment fait l’effet d’un homme simple, fit remarquer Armand. Plutôt d’un meneur.

— Oh, sans aucun doute, c’est un meneur. L’héritier tout désigné de Jon Sigurdsson, même s’il procède différemment. Tout le monde le connaît, en Islande et dans les cercles islandais à l’étranger.

Armand prit un instant pour digérer cela. Il avait vu en Jon un chef, effectivement ; mais il avait plutôt pensé au chef d’une faction des indépendantistes, peut-être d’une région… Pas du mouvement tout entier.

— Je vois ce que vous voulez dire, dans ce cas, admit-il en repensant à Jon, assis dans le petit presbytère de Vík, ou dans la boutique de son oncle le tailleur.

— Il vient d’une vieille famille. Je suis sûre que ses ancêtres doivent apparaître dans bon nombre de sagas. Sans lui, la résistance se serait effondrée depuis longtemps.

— Vous l’appelez la résistance…

— Parce que c’en est une, fit madame Göring d’un air convaincu. Une résistance pour que les Islandais n’oublient pas leurs racines, ni leur fierté. La misère, au bout d’une ou deux générations, peut faire oublier à n’importe qui que ses parents, ses grands-parents se tenaient debout, et non courbés sous un joug pesant.

Pas un bruit dans la voiture ; Mathilde, Joséphine et Faraldr, sur la confortable banquette arrière, suivaient eux aussi la conversation. Au bout d’un instant, madame Göring rompit le silence d’un petit rire.

— Écoutez-moi donc ! Un peu plus, et je pourrais monter sur une charrette pour enflammer les foules.

— Je ne savais pas que cela vous tenait tant à cœur, observa Mathilde.

— Oui… Vous savez, j’ai passé la majeure partie de ma vie à étudier le passé des pays du Nord… Ils sont tous magnifiques ; mais c’est l’Islande qui a volé mon cœur. Je ne saurais vous dire pourquoi. Il y a quelque chose dans ces étendues sauvages, dans ce temps parfois si rude, et pourtant si doux… Une beauté primordiale, qu’on trouve de plus en plus rarement en Europe.

Armand laissa son regard errer par la fenêtre. Les prés ondulaient autour d’eux à perte de vue, d’un vert tendre sous la lumière tamisée par les nuages moutonneux ; au loin, on distinguait la ligne sombre d’une chaîne montagneuse. Il avait toujours préféré des paysages plus arides, un soleil plus franc ; mais Mathilde, au moins, était sans doute de l’avis de leur hôtesse.

— J’aime ce pays. Mais l’industrie est déjà en train de le défigurer, et les magnats vivant à l’étranger se moquent bien de préserver les paysages ou la population. Si on les laisse faire, ils vont saigner ce pays à blanc. C’est pour ça que le mouvement de Jon est indispensable. C’est pour ça que je l’appelle la résistance.

Un beau sentiment ; mais il ne pouvait s’empêcher de penser que ce mouvement était désespéré. Que pouvaient une poignée d’hommes face à la puissance de financiers, d’armateurs et d’industriels, soutenus qui plus est par un gouvernement entier ?

Après les avoir déposés, madame Göring repartit faire une ou deux courses – ça lui donnerait une excuse pour sa présence en ville, si jamais quelqu’un devenait un peu trop curieux.

L’atelier de Gunnar Borsson était une grande maison située dans une des rues principales de Selfoss. Autour d’eux se pressait une foule variée : des ouvriers marchant d’un pas lent, des coursiers chargés de gros sacs, des passants plus aisés, et des gamins des rues livrés à eux-même. Au bout de la rue, Joséphine vit passer les wagons profilés d’un tramway.

Effectivement, ce Borsson devait avoir pas mal de travail ici. Bien sûr, aucun ouvrier ne pouvait se payer une prothèse galvanique dernier cri ; mais les appareillistes fournissaient en général des modèles plus simples, et faisaient également des travaux de précision sur des circuits ou des transformateurs. Si en plus de ça il était impliqué dans des réseaux de contrebande…

Lorsque Mathilde frappa à la porte, un apprenti d’une dizaine d’année ouvrit, cria quelque chose d’incompréhensible, puis leur fit signe d’entrer. Ils le suivirent à l’intérieur ; mais il montait déjà une échelle et disparut rapidement dans les engrenages et les pièces détachées suspendues dans les hauteurs de la salle.

— Gunnar Borsson ? lança Mathilde d’un ton hésitant.

— Já, já ! répondit une voix irritée dont il était impossible de déterminer la provenance dans la pénombre.

L’homme marmonna autre chose, mais Joséphine n’essayait même plus d’écouter et observait plutôt tout ce qui l’entourait. Partout, des pièces détachées dans différents alliages de métaux qu’elle ne pouvait pas identifier à la faible lumière qui perçait des fenêtres sales ; comment ce Gunnar pouvait-il effectuer un travail aussi précis dans le noir ? L’odeur familière de l’huile, du charbon et du métal chauffé emplissait ses narines ; cela lui rappelait les ateliers où elle avait travaillé plus jeune, et elle sentit une certaine nostalgie l’envahir.

Un bruit soudain les fit sursauter et Faraldr se tendit immédiatement – mais ce n’était qu’un homme bedonnant, occupé à s’essuyer les mains sur un torchon noir de graisse. Mathilde s’avança d’un pas et baragouina quelque chose en islandais.

Gunnar Borsson les jaugea du regard. Il aurait pu avoir l’air de n’importe quel bourgeois prospère, si ses ongles noircis et son tablier de cuir usé n’avaient été là pour contredire cette impression. Puis il dit quelque chose d’un ton un peu moins bourru, et s’ensuivit un échange en islandais qui dura plus longtemps que l’attention de Joséphine ne pouvait le soutenir. Elle décida que Faraldr ou Armand réagiraient bien assez tôt en cas de problème et reprit ses observation.

Elle était en train d’examiner sous toutes ses coutures un assemblage de rouages lorsqu’un mouvement lui fit relever la tête à contrecœur : Faraldr et Mathilde suivaient Gunnar Borsson. Il ouvrit une grande porte à double battant, et aussitôt la lumière envahit la pièce.

Le véritable atelier était là : une grande pièce avec plusieurs lampes galvaniques à haute puissance, de longs établis le long des murs, et au centre une large table parfaitement propre. Gunnar Borsson fit signe à Faraldr de s’asseoir sur celle-ci, et Mathilde alla se poster à ses côtés ; mais lorsque Joséphine et Armand s’avancèrent à leur tour, il les arrêta et aboya quelque chose.

— Il dit qu’il n’y a pas de place, et que ce n’est pas un spectacle, traduisit Mathilde, l’air désolée. Je pense qu’il vaudrait mieux que vous restiez devant.

Armand sembla hésiter, puis finit par hocher la tête :

— Appelle en cas de besoin. Et reste subtile pour tout ce qui concerne le passage clandestin…

— Oui, Armand, répondit Mathilde avec l’air de se retenir de lever les yeux au ciel – c’était quelque chose qu’elle faisait beaucoup, avait remarqué Joséphine.

D’un autre côté, elle avait pratiquement grandi avec Armand, apparemment. N’importe qui aurait tendance à beaucoup lever les yeux au ciel après une telle épreuve.

Faraldr, assis au bord de la table, avait enlevé sa veste et commençait à défaire sa chemise – un spectacle plutôt agréable, nota Joséphine avec appréciation ; elle ne put résister à la tentation de laisser échapper un léger sifflement. Faraldr releva la tête, l’air interloqué ; à ses côtés, Mathilde écarquilla les yeux avant de rougir comme une betterave ; puis Gunnar Borsson referma sans ménagement les portes, et elle soupira.

— Rabat-joie, marmonna-t-elle.

Lorsqu’elle se retourna, Armand avait les bras croisés – sans doute sur le point de la sermonner. Elle lui flanqua un coup de coude qui le fit sursauter.

— Oh, ça va, je plaisantais, fit-elle. Eh, vous êtes tendu comme un arc. On se calme, y a rien de plus suspect.

— Je réfléchissais, rétorqua-t-il d’un ton raide – ah, elle l’avait encore vexé.

— Ben réfléchissez moins fort. Vous pensiez à quoi ?

Elle s’approcha d’une table et souleva ce qui ressemblait à une articulation de genou.

— À l’avenir de ce pays, et aux maigres chances du mouvement de Jon.

— Vous savez, fit Joséphine en s’approchant d’un mur où s’alignaient divers outils, je veux bien croire que ce pays est misérable, y a qu’à regarder par la fenêtre. Mais… Ce genre de misère, ça peut pas durer. Une génération, peut-être deux. Au bout d’un moment, les gens en auront marre. Ils sont libres. Ils partiront voir ailleurs.

— Ils sont loin de tout, fit observer Armand, tout en se postant devant la petite fenêtre donnant sur la grande rue.

— Les bateaux, ça existe, rétorqua Joséphine en écartant les bras. Et puis, les usines islandaises sont à la pointe dans leur domaine. On peut pas travailler dans des usines pareilles sans apprendre un truc ou deux. Et un ouvrier qui apprend, c’est un ouvrier qualifié. C’est recherché. Franchement, je suis sûre que pas mal de pays doivent déjà lorgner sur les contremaîtres islandais. S’ils veulent être mieux payés, ils n’ont qu’à descendre un peu au Sud. En plus, le climat sera meilleur.

Armand lui lança un regard songeur.

— Je ne m’attendais pas à vous voir si optimiste, mais vous n’avez pas tort, fit-il, la vexant presque.

— Sûr que j’ai pas tort ! Franchement, si le Danemark se méfie pas, ils vont perdre les trois quarts des ouvriers de leur pays-usine. Et ils pourront pas faire comme l’Angleterre et ramener des Irlandais qui feraient n’importe quel boulot tellement ils crèvent de faim ; les Islandais, c’est un peu les Irlandais du Nord, pas vrai ?

— En effet, fit Armand en s’appuyant sur la fenêtre, l’air distrait. En revanche, les Danois ont toujours le monopole de la navigation, ce qui…

Il s’interrompit soudain, et elle le vit se raidir ; mais avant qu’elle n’ait eu le temps de lui faire cracher ce qu’il avait à dire, il se tourna vers elle, les yeux écarquillés.

— Nous sommes repérés.

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