Joséphine émergea de mauvais gré du sommeil. Elle ne savait pas depuis combien de temps Mathilde l’appelait, mais cette dernière avait de la chance que ses tendances violentes soient toujours contrebalancées par la lenteur de son réveil ; elle se contenta de tâtonner hors du lit pour saisir une de ses bottes, qu’elle lança contre la porte.

– J’arrive, j’arrive, maugréa-t-elle avant de s’extirper des couvertures.

Elle le regretta immédiatement et se précipita sur les vêtements qui l’attendaient au pied du lit. Une fois qu’elle eut drapé son foulard autour de ses oreilles pour éviter de les perdre sous le coup du froid – un danger bien réel, quoi qu’en dise Mathilde – elle s’aventura dans la salle commune.

– Bonjour, Joséphine, lui lança Mathilde d’un ton bien trop guilleret pour cette heure de la journée. Armand et Faraldr sont déjà sortis. Allons-y, voulez-vous ?

À peine furent-elles dehors qu’une bourrasque vint les bousculer, faisant voler les pans du foulard de Joséphine. Si elle était complètement honnête, elle devait admettre qu’il faisait moins froid ici que sur le glacier – mais à peine. Fichu pays.

À côté d’elle, Mathilde inspira profondément, un sourire ravi sur le visage. En cet instant, elle paraissait bien dix ans de moins que d’habitude. Joséphine suivit son regard, mais ne vit que de l’herbe et des cailloux à perte de vue, avec quelques moutons dans les coins ; rien de grandiose. Des fois, elle avait l’impression de comprendre Mathilde, mais l’instant d’après, elle se mettait soudain à agir de cette manière complètement inexplicable.

Joséphine haussa les épaules ; ça devait être de famille. Sans demander son reste, elle se dirigea vers la maison principale, devant laquelle Armand et Faraldr les attendaient. Elle remarqua, non sans une certaine jalousie, qu’ils ne semblaient pas non plus avoir froid ; Faraldr n’avait même pas pris la peine d’enfiler une veste. Avec un soupir de dépit, elle secoua la tête. Tous des Normands. De la glace dans les veines.

À l’intérieur au moins, il faisait bon ; Joséphine sentit ses épaules se décrisper, et se concentra la grande table dressée au fond de la salle, où madame Göring les attendait.

Elle lui plaisait bien, cette dame. En fait, elle lui faisait penser à un mélange entre mademoiselle d’Amoys senior et mademoiselle de Hautecourt ; bonne hôtesse, toujours le mot qu’il fallait, attentive aux autres – mais parfois, son regard se faisait plus acéré, ses réponses plus vives. Mathilde leur avait expliqué qu’elle avait réussi à se faire un nom dans l’archéologie envers et contre tout, et Joséphine se doutait que ça n’avait pas dû être facile. Elle ne devait pas s’en laisser conter, la vieille.

Armand et Mathilde s’engagèrent dans une grande discussion à propos de leurs projets du jour, établissant avec madame Göring les différentes modalités ; Joséphine, qui avait déjà décidé de rester là, se tourna vers Faraldr, occupé à manger avec appétit ce qui ressemblait à du pâté.

– C’est bon ? demanda-t-elle, soupçonneuse.

Il releva la tête, réfléchit une fraction de seconde, puis opina.

– Oui. C’est… Animal ?

– De la viande. Quand on le mange, on dit de la viande.

– De la viande, répéta Faraldr. Ah, ça ? demanda-t-il en levant sa fourchette.

– Une fourchette, lui apprit Joséphine en retenant un sourire – cette conversation lui rappelait sa sœur Liberté lorsqu’elle était petite, ce qui était une image assez inattendue face à ce bonhomme d’un bon mètre quatre-vingt.

Elle se mit à lui désigner les différents ustensiles autour d’eux. Au bout d’un moment, il se rabattit sur le dossier de sa chaise en levant la main.

– Pitié, Joséphine !

Elle secoua sa serviette d’un air menaçant.

– Serviette ! lança-t-elle d’un ton dramatique.

Faraldr se saisit de la sienne et fit mine de se cacher derrière en riant. Avec un sourire, Joséphine replongea le nez dans sa tasse fumante, savourant la chaleur de son café.

Armand, Mathilde, madame Göring et un chauffeur du nom de Floki partirent pour Reykjavík dès le petit-déjeuner fini. Joséphine se tourna alors vers Faraldr, qui regardait autour de lui d’un air perdu, et sortit un jeu de cartes de sa poche.

– Bon. Tu sais jouer aux cartes, toi ?

Le Viking fixa les cartes en fronçant les sourcils, puis haussa les épaules. Joséphine hocha la tête avant de l’entraîner au chaud, à l’intérieur.

– Ben je vais t’apprendre. En plus, ça te fera travailler la main gauche, c’est bon pour la dextérité…

Une petite partie de foutreau ; ou peut-être une simple bataille, pour commencer. Les jeux d’argent, on verrait plus tard ; pour l’instant, on se contenterait de pincer les mains du perdant.

Enfin, la main.

Le trajet jusqu’à Reykjavík parut interminable à Mathilde. Christine et Armand discutaient à bâtons rompus, mais elle avait toutes les peines du monde à se joindre à eux. De toute évidence, sa vieille amie était plus enchantée qu’inquiète de cette aventure rocambolesque. Mathilde aurait aimé être à sa place ; elle ne pouvait s’empêcher de douter de chaque décision qu’elle prenait. Et si un avis de recherche avait déjà été lancé ? Et si la police les trouvait à Reykjavík ? Et si ce corsaire, Lefèvre, les y attendait ?

– Vous allez bien, madame ? lui demanda le chauffeur en islandais.

Mathilde réalisa qu’elle se rongeait les ongles et reposa brusquement les mains sur ses genoux, avant de remettre ses gants.

– Oui, merci.

Elle se tourna vers la banquette arrière, où Christine était en train d’expliquer à Armand le rôle du maire de Reykjavík, et l’influence qu’avaient les grands propriétaires terriens et les riches marchands.

– Donc, si je saisis bien, fit Armand, les Danois ont la main-mise sur le pays.

– Aussi bien officiellement qu’officieusement, en effet, dit Christine d’un air sombre.

– Tout de même, avec toutes les avancées que les peuples ont connues après les révolutions de 1848 ! Moi qui pensais que le Danemark était une nation moderne…

– Oh, ils ont adopté une constitution parlementaire, et la reine a des positions très libérales. Mais pas en ce qui concerne l’Islande, malheureusement…

– J’imagine que tout le monde en Islande n’est pas favorable à la présence du Danemark ?

– Assez peu de monde, en vérité. Bien sûr, personne n’ose en parler ouvertement, c’est une question épineuse. Mais vous avez rencontré Jon. Il rassemble beaucoup de monde autour de l’idée d’une Islande indépendante.

Armand et Mathilde échangèrent un regard sombre, puis Mathilde se joignit à la conversation, curieuse :

– Et vous, que pensez-vous de la situation ? En tant qu’étrangère vivant ici, vous avez la position rêvée pour l’analyser avec plus de recul.

Aussitôt, Christine Göring tourna vers Mathilde un regard intéressé.

– Eh bien… Pour tout vous dire, je suis plutôt optimiste quant à l’avenir de ce mouvement. Je pense que leurs idées ont du bon.

Puis elle fronça les sourcils.

– Je connais Jon, voyez-vous, et je peux vous dire qu’il a une excellente réputation. Je ne me serais jamais attendue à le voir se transformer en voleur. Enfin, il a au moins gardé une certaine droiture en faisant en sorte que je puisse rapidement vous retrouver – ce n’était pas sans risques pour lui.

Mathilde hocha lentement la tête, même si elle n’avait pas envie de donner le bénéfice du doute à cet homme.

– Vous le pensez donc digne de confiance, malgré tout ? demanda Armand, les bras croisés.

– Qui est digne de confiance, de nos jours ? lui renvoya aussitôt Christine avec un soupir. Il est aussi jeune que vous, et rempli d’idéaux. Il se bat pour sa cause. En cela, j’imagine qu’il est à la fois digne de confiance… Et pas du tout. Pour être honnête, je me demande tout de même s’il n’a pas été dépassé par ses propres hommes. Vous savez peut-être qu’il y a eu quelques attentats dernièrement ?

– En effet.

– Ils ne sont pas du fait de Jon, je peux vous le garantir ; nous avons même eu une… Conversation à ce sujet.

L’air avec lequel elle disait cela donna à Mathilde l’impression que la conversation avait plutôt tenu de la dispute, et elle s’amusa un instant de l’image du charismatique Islendigur en train de se faire gronder comme un écolier.

– En fait, reprit son amie, je me demande si ce ne serait pas aussi bien que vous alliez le voir pour mettre toute cette histoire à plat.

– Quoi ?! s’exclama Mathilde en se retournant si brusquement qu’elle sentit son cou craquer.

Elle échangea un regard avec Armand. Hors de question de retourner voir cet homme ! Il s’était déjà montré soupçonneux, et s’il avait appris qu’ils étaient recherchés…

– Ce n’est pas idiot, fit pensivement Armand, manquant la faire s’étrangler de surprise. Il a tout intérêt à ne pas impliquer les autorités, et il a tout de même semblé raisonnable. À défaut de nous rendre l’Ariane rapidement, il est peut-être l’un des mieux placés pour nous aider à sortir discrètement du pays – et nous risquons d’en avoir besoin, avec Lefèvre à nos trousses.

– Mais enfin, Armand…

Mathilde s’interrompit ; elle ne savait pas par quelle objection commencer. Armand en profita pour poursuivre :

– J’imagine que vous ne connaissez pas de contrebandiers, madame ?

– Non, j’en ai peur, répondit celle-ci avec un air légèrement amusé. Il fut un temps… Mais à présent, je suis devenue tout à fait respectable.

Aussi respectable que tante Henriette, peut-être, pensa Mathilde, dubitative.

– Et, poursuivit Armand, je ne me trompe pas en pensant que vous faites partie des… Disons des mécènes de Jon Islendigur ?

Madame Göring hocha légèrement la tête, son sourire s’élargissant. Bien sûr. Sans aller jusqu’à faire partie du mouvement indépendantiste, elle devait le soutenir par quelques dons discrets. Le professeur Martel était persuadé que c’était le cas de nombreuses personnalités, dans toute la Scandinavie et même une bonne partie de l’Europe ; après tout, il fallait des fonds pour organiser des manifestations et des attentats. Des fonds dont la population trop pauvre ne disposait de toute évidence pas.

Et si Christine avait un poids financier dans le mouvement indépendantiste, Jon Islendigur se laisserait peut-être convaincre de les aider ; elle était sûre qu’Armand était déjà en train de penser à cela.

Inspirant profondément, elle se remémora ce qu’il lui avait dit la veille au soir, à propos des risques calculés ; puis, se tournant vers son amie :

– Sauriez-vous où nous pouvons trouver ce monsieur ?

Reykjavík étonna Armand ; il s’était attendu à sa taille réduite, mais pas à la misère ambiante. Aux abords de la ville se dressaient des cabanes au toit de tourbe, qui laissaient la place à des rues visiblement très pauvres. Les bâtiments plus cossus du centre-ville formaient un contraste détonnant par rapport aux taudis bancals. Même dans la rue principale, les grandes maisons de marchands avaient les pieds dans la boue, et s’ils croisèrent des messieurs en haut-de-forme et des dames élégantes, ils égayèrent également toute une troupe de petits mendiants en guenilles.

Reykjavík était le centre administratif et commercial du pays. Ici, très peu d’ouvriers, qui se concentraient dans les villes-usines ; on était soit au service de la couronne danoise, soit pêcheur, domestique ou paysan – et les inégalités en ressortaient d’autant. Il savait que la population islandaise souffrait du monopole danois, il avait tout de même retenu quelque chose de ses années de correspondance avec Mathilde ; mais c’était autrement plus viscéral de le constater de ses propres yeux.

Par mesure de précaution, il insista pour descendre seul devant l’adresse où il pourrait trouver Jon Islendigur, afin de limiter les risques. Mathilde finit par se rendre à ses arguments, à la condition expresse qu’elles reviennent le chercher dès qu’elles en auraient fini au poste de télégraphe.

– Surtout, tiens-t’en au texte que nous avons convenu, lui recommanda-t-il une dernière fois avant de descendre de voiture. Tout le courrier de ta tante sera surveillé, il ne faut pas éveiller les soupçons.

– Oui, Armand, je ne suis pas idiote, soupira Mathilde. Et toi, sois prudent.

– Ne t’en fais pas pour moi. Au pire, je suis sûr que madame Göring saura me faire sortir de prison, osa-t-il avec un léger sourire en direction de cette dernière.

Cela fit rire l’archéologue, puis la voiture s’arrêta et elle lui désigna une boutique de tailleur.

– C’est ici. S’il n’est pas là, rejoignez-nous au poste de télégraphe, en bas de la rue, à gauche.

Avec un hochement de tête, il descendit de voiture ; puis, sans se laisser le temps d’hésiter, il entra résolument dans la boutique.

Une petite clochette tinta au-dessus de la porte. Les comptoirs et les étagères en bois n’auraient pas déparé dans n’importe quelle petite boutique de province française – un peu trop de poussière peut-être, qui trahissait le fait qu’il ne s’agissait que d’une façade. Il se plaça au centre de la pièce, et entendit presque aussitôt un bruit de pas en provenance d’un couloir sombre derrière le comptoir.

Ce fut Jon qui en émergea, vêtu d’une simple chemise et d’un gilet sobre, comme s’il était lui-même tailleur ou employé. Il eut un mouvement de surprise en voyant Armand, mais se reprit presque aussitôt.

– Enchanté de vous revoir, monsieur, fit-il avec un sourire poli.

– Je ne peux pas dire que le sentiment soit partagé.

– Je ne pensais pas vous retrouver aussi vite.

– Que voulez-vous ? La vie est parfois imprévisible. Moi-même, je ne pensais pas que vous seriez aussi indigne de confiance.

Islendigur prit un air peiné, mais se contenta de hocher la tête.

– Je suis navré. Nous ne pouvions pas nous permettre de refuser ce don de la providence.

– Vous servira-t-il davantage que ceux de Christine Göring ?

Jon tiqua visiblement, mais se contenta de secouer la tête.

– J’espère que nous n’en arriverons pas là ; j’estime beaucoup Christine, et cela me peinerait que nous nous fâchions. Je vous donne ma parole que nous vous restituerons votre vaisseau – d’ici trois semaines environ.

Armand fronça les sourcils : voilà qui était surprenant. Qui pouvait avoir besoin d’un vaisseau pendant aussi peu de temps ? Comptaient-ils transporter quelque chose ? Des explosifs, peut-être ?

Hors de question qu’ils utilisent l’Ariane à de si néfastes fins.

– Je crois, monsieur, que nous allons vous le réclamer avant cela, décida-t-il de bluffer. Je suis sûr que les autorités seront plus que ravies de nous rendre notre bien et d’arrêter ceux qui doivent être une véritable épine dans leur pied.

– Oh, je n’en doute pas, répondit placidement Islendigur. Seulement, je sais déjà que vous ne préviendrez pas les autorités. Vous avez aussi peu d’intérêt que moi à ce qu’on s’intéresse à vous, monsieur du Thouars.

Il connaissait son vrai nom. Armand hésita un instant à nier en bloc ; mais c’était inutile, et il préférait savoir ce qu’Islendigur avait appris, au juste.

– Je vois que vous avez tout de même des relations dans les hautes instances.

– L’Islande est un petit pays. J’ai appris des choses très… Intéressantes, ce matin.

Jon le jaugea un instant du regard, puis eut un geste en direction du couloir.

– Écoutez, je pense que nous sommes partis sur un mauvais pied. J’aimerais avoir une conversation avec vous. Je vous promets de ne pas vous mentir.

Ce revirement soudain était bien sûr suspect – trop pour qu’Armand puisse résister à l’invitation. Il hocha donc la tête, puis suivit Jon dans le couloir, gardant tout de même la main sur la crosse de son arme.

Islendigur le fit entrer dans une petite pièce aux murs lambrissés de bois clair, avec plusieurs tables couvertes de livres et de tracts, ainsi que deux fauteuils confortables. Armand prit place dans celui qui faisait face à la porte, en s’efforçant d’avoir l’air le plus détendu possible. Islendigur s’assit en face de lui sans se départir de son sourire poli. Il cultivait son air énigmatique avec beaucoup de succès ; Armand décida de renverser un peu la tendance et de jouer franc jeu, pour voir comment il réagirait.

– Donc vous savez que nous sommes recherchés. Mais savez-vous pourquoi ?

Islendigur haussa un sourcil, puis se carra plus confortablement dans son fauteuil.

– J’ai reçu un télégramme, avec un histoire… Très intéressante. Rocambolesque, en fait. Invraisemblable.

Il savait.

– Apparemment, il y aurait eu une expérience en Normandie ; une expérience qui aurait produit un résultat inattendu…

Il abandonna son air anodin et fixa un regard beaucoup plus intense sur Armand.

– C’est lui que j’ai vu hier, n’est-ce pas ? Votre compagnon. Sa manière de parler…

Armand ne céda pas, et le regarda sans répondre. Que pouvait bien vouloir Islendigur ? De l’argent ? Il y avait sans doute une prime pour leur capture. Ou était-ce autre chose ?

– Qui vous a raconté cette histoire ? demanda-t-il sans s’engager.

– Un de mes amis, qui habite Paris.

Donc, le professeur Martel et mademoiselle d’Amoys avaient bien commencé à répandre la nouvelle – ce qui voulait sans doute dire que ni l’un ni l’autre n’avaient été mis en mauvaise posture par leur évasion. Voilà qui était un soulagement.

– Olafur Einarsson ? avança Armand, en remerciant le ciel que Mathilde ait pris le temps de partager avec lui sa conversation de la veille avec Islendigur.

Celui-ci eut l’air surpris, mais sourit ensuite comme un joueur qui vient de voir son adversaire faire un beau coup.

– En effet. J’ai été son assistant quelques temps. Vous demanderez pardon de ma part à votre amie de ne pas le lui avoir avoué ; je parle peu du professeur.

Pour ne pas l’impliquer dans le mouvement indépendantiste, sans doute.

– Pourquoi cela ? Vous n’avez pas aimé votre séjour à Paris ?

– Si. Très belle ville. La France est un beau pays, le berceau des Lumières et de la liberté…

Armand acquiesça, retenant un commentaire railleur. La France était aussi un empire ; on était loin des idéaux de 1789, mais cela n’empêchait pas tous les révolutionnaires de se revendiquer « héritiers de l’esprit libertaire français ».

– Quand y étiez-vous ? Nous aurions peut-être pu nous y croiser, poursuivit-il à la place – s’il arrivait à faire parler davantage Islendigur sur ces sujets plus anodins, il pourrait non seulement apprendre des choses intéressantes, mais aussi lui faire baisser sa garde.

– J’en doute. J’ai bien peur d’avoir été très ennuyeux, je passais bien plus de temps à travailler et à lire qu’à me promener. Mais j’en garde un excellent souvenir, notamment des cafés.

De ces cafés où les philosophes refaisait le monde jusque tard dans la nuit, sans nul doute, se dit Armand. Il n’y avait jamais été lui-même, mais leur réputation n’avait pas changé depuis le siècle dernier.

– Les conversations y étaient vraiment fascinantes, reprit Islendigur, les yeux brillants. Tant de possibilités pour l’avenir… C’est vraiment là que j’ai réalisé que l’espoir n’était pas seulement une histoire d’enfants crédules. Que les choses pouvaient changer.

– Une position bien idéaliste, fit observer Armand en croisant les bras.

– Peut-être, fit Islendigur avec un haussement d’épaules. Mais au fond, de quoi sont faits tous les idéaux, si ce n’est de l’espoir de rendre le monde meilleur ? Et pourquoi nous battrions-nous, si ce n’est pour voir ce monde meilleur prendre forme ?

Armand retint la raillerie qui lui venait instinctivement aux lèvres. Il était de bon ton, dans la haute société, d’adopter un certain cynisme envers les idéaux des romantiques, trop datés. Mais s’il était vraiment honnête, il devait avouer que ces espoirs, cette envie de se battre pour un idéal… C’était exactement ce à quoi il aspirait.

Et ce qu’il n’avait pas encore réussi à trouver, même dans un corps d’armée qui se targuait de son esprit chevaleresque.

– Vous faites un bon orateur, monsieur Islendigur.

L’autre ne sourit pas ; il se contenta de le fixer d’un air pensif.

– J’ai du mal à vous cerner, monsieur. Vous me semblez l’exemple parfait du jeune Français mondain et cynique… Et pourtant, votre présence ici indique un tout autre caractère. Quelqu’un qui soit prêt à prendre des risques pour faire ce qui est juste.

– Je ne suis pas cynique, monsieur, répliqua Armand, piqué malgré lui. Mais même vous devez admettre que rien n’est simple, et que derrière les beaux discours se cachent des desseins plus complexes. Vous avez passé du temps à Paris, et le professeur Einarsson s’y trouve encore ; j’imagine que le gouvernement français voit votre organisation d’un bon œil ?

Islendigur, de marbre, se contenta de hocher la tête :

– En effet, je suis sûr que votre gouvernement serait heureux de voir le Danemark perdre sa main-mise sur les ressources de notre île. Il n’est pas le seul, d’ailleurs. Vous seriez surpris du nombre de soutiens dont nous disposons.

Armand plissa les yeux, essayant de jauger la véracité et l’étendue de cette dernière affirmation. Voilà qui donnait à réfléchir – mais ne l’aidait pas beaucoup pour savoir ce que leur voulait Islendigur.

– Je vais être franc avec vous, reprit Jon. Je ne vous dénoncerai pas aux autorités ; aucun de mes hommes non plus. Personne ici n’apprécie beaucoup les fonctionnaires officiels. En revanche… Je souhaiterais discuter avec cet homme que vous protégez. Seul, si cela peut vous rassurer.

Armand hésita un moment, puis acquiesça. Mathilde n’apprécierait pas, mais il ne pensait pas avoir vraiment le choix. Malgré la confiance que madame Göring semblait avoir en cet homme, il restait un danger, et il savait où ils se trouvaient. Et au-delà de cela… Il ne lui faisait toujours pas confiance, mais il devait avouer qu’il était convaincant. Peut-être pourraient-ils trouver un terrain d’entente.

– Vous savez où habite madame Göring, j’imagine ?

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