« Þat er mælt í lögum várum at ver scolom iiii eiga fiorþungs doma1 », lut Mathilde avant de le prononcer lentement à voix haute.

Faraldr commença à répéter mais s’arrêta au milieu de la phrase, les sourcils froncés. Mathilde se retint de lui souffler immédiatement le mot sur lequel il butait et attendit patiemment – puis son visage s’éclaira et il acheva la phrase.

— Parfait ! Alors, ensuite…

Faraldr se pencha en avant, le bras gauche appuyé sur la petite table où elle avait posé le volume. Il s’agissait des Grágás – les lois les plus anciennes de l’Islande, dont les manuscrits conservés remontaient au XIIIème siècle.

Faraldr avait insisté dès le début pour jouer véritablement son rôle de Lögsögumaður. Jon lui avait assuré qu’une simple figuration suffirait, mais il était resté campé sur ses positions. Depuis leur embarquement, ils apprenaient donc par cœur les lois.

Soudain, des pas lourds retentirent dans l’entresol, suivis d’une bordée de jurons, et Joséphine jaillit hors des entrailles du bateau, le visage noirci, en secouant sa main droite. Tous ceux présents sur le pont se gardèrent bien de lui demander si ça allait. Depuis dix jours qu’ils avaient embarqué, tous avaient appris qu’il ne valait mieux pas s’en mêler lorsque quelque chose contrariait Joséphine – cela s’était principalement fait aux dépens de Mathilde et du chef mécanicien, qui s’étaient vus attribuer des noms d’oiseaux fort peu flatteurs.

Ce fut donc avec une certaine trépidation que Mathilde vit la mécanicienne s’approcher à grandes enjambées de leur table d’étude – heureusement, elle s’arrêta à quelques distances pour déloger une serpillière d’un seau d’eau froide et y plonger sa main apparemment endolorie.

— Foutus câbles de transmission… Quoi ? aboya-t-elle soudain dans leur direction.

Prudemment, Mathilde se replongea dans le livre de lois ; elle remarqua avec amusement que Faraldr aussi évitait soigneusement de regarder Joséphine. Apparemment, même un guerrier n’osait pas lui faire face lorsqu’elle était de cette humeur – ce qui démontrait tout simplement qu’il n’était pas complètement idiot.

Elle allait se remettre à lire lorsque Armand apparut à ses côtés et lui effleura le bras.

— Gunnar Borson arrive, fit-il à voix basse.

Instinctivement, elle se redressa pour voir la barque qui s’approchait du vaisseau. Jon s’y trouvait, ainsi que deux hommes attelés aux rames, et au milieu, Gunnar. Elle referma aussitôt le livre tandis que Faraldr se levait pour mieux voir arriver l’homme qui allait enfin lui donner un nouveau bras.

Joséphine se rapprocha également, essuyant lentement sa main sur sa cuisse ; apparemment, la perspective de voir le prothésiste lui avait fait oublier sa mauvaise humeur.

Lorsque Gunnar apparut enfin, il était semblable à lui-même ; elle avait craint qu’il n’ait souffert aux mains des hommes de Lefèvre, mais ça ne semblait pas être le cas. Elle se rappela avec un léger sourire de son expression martiale, lorsqu’il s’était saisi de sa masse pour leur laisser le temps de s’enfuir – il y avait fort à parier que c’était plutôt ses agresseurs qui avaient eu à le regretter !

— Gunnar est prêt à vous examiner, si cela vous convient, dit Jon à Faraldr. Vous pouvez descendre dans la cabine des dames.

C’était mieux qu’en plein air, à la vue de tous et Faraldr eut l’air soulagé. Mathilde rassembla rapidement leur matériel de travail puis lui prit le bras.

— Allons-y.

Une fois dans la cabine, Gunnar se mit à déballer ses affaires sur l’une des couchettes et fit signe à Faraldr de se déshabiller ; puis il sortit de sa mallette plusieurs embouts en caoutchouc brésilien sertis de petites plaques conductrices pour faire le lien avec les nerfs, qu’il se mit en devoir de faire essayer à Faraldr. Lorsqu’ils eurent trouvé le bon, il fit apparaître une prothèse métallique d’avant-bras, avec une main qui semblait complètement fonctionnelle. Mathilde se pencha en avant, fascinée. La prothèse laissait paraître par endroits les circuits galvaniques qui servaient de conducteurs entre les impulsions des nerfs du bras et les pistons et rouages destinés à activer les différents mouvements de la main et du poignet. Elle allait parfaitement bien à Faraldr et Mathilde se demanda si le prothésiste n’avait pas travaillé dessus depuis leur passage à Selfoss, où il avait eu le temps de prendre quelques mesures.

— Où se trouve l’accumulateur ? ne put-elle s’empêcher de demander, intriguée.

Gunnar Borson releva à peine la tête dans sa direction ; il avait la bouche pleine de petits outils et ne répondit que du coin des lèvres :

— Là, fit-il en indiquant la partie la plus forte de l’avant-bras. Et le transformateur ici.

Il décrocha une plaque métallique qui recouvrait cette partie et la souleva pour leur montrer l’accumulateur au plomb miniature – elle n’en avait encore jamais vu de si petit.

Tout fut achevé en une demi-heure. Gunnar effectua les derniers réglages au niveau du harnais de cuir, qui remontait jusqu’à l’épaule et en travers de la poitrine, pour soutenir le poids de la prothèse sans limiter la liberté de mouvement. Puis il vérifia une dernière fois les petits ajustements des plaques de métal protégeant les circuits galvaniques et toute la mécanique complexe dissimulée dans ce petit bijou ; enfin, il se releva et s’inclina légèrement devant Faraldr.

— Voilà, monsieur. Votre bras.

Faraldr gardait les yeux fixés sur la prothèse d’un air indéchiffrable, tendu comme s’il se trouvait face à un animal sauvage prêt à mordre. Mathilde pensait qu’il avait déjà eu le temps de se faire à l’idée, mais elle devait avouer que voir son bras ainsi complété, en réalité, était frappant.

Lentement, elle avança sa propre main et vint la poser, doucement, sur les doigts métalliques. Faraldr sursauta et elle se demanda s’il avait senti quelque chose – les prothèses de ce type pouvaient, pour certaines personnes, retransmettre un signal vers les nerfs, ce qui rendait une forme de sensibilité.

Mais non, se dit-elle en se rappelant du temps nécessaire à la rééducation, c’était impossible. Il réagissait simplement à ce qu’il voyait. Une main de chair sur une main d’acier – cela avait quelque chose d’étrange même pour elle qui avait vécu toute sa vie entourée des avancées du galvanisme, alors pour Faraldr…

— Il faudra sans doute changer d’embout à plusieurs reprises dans les mois à venir, expliqua Gunnar ; la forme du moignon évolue quand il se stabilise. Vous ne devriez pas avoir besoin d’ajuster la taille du bras, mais cela reste possible. Pour l’entretien, voici une liste.

Il posa sur la couchette une pile de feuilles où se trouvaient toutes les instructions, griffonnées d’une petite écriture serrée.

— L’accumulateur ne doit jamais être déchargé complètement. Un courant domestique suffit à le recharger, mais attention à ce qu’il ne soit pas trop puissant. Vous pouvez utiliser un câble de branchement classique.

Faraldr hochait la tête, même s’il était clair qu’il ne comprenait pas grand-chose à ce que lui disait Gunnar.

— Il vous faudra au moins plusieurs mois avant d’arriver à vous en servir. Beaucoup de rééducation. Je vous ai mis quelques conseils.

Trouver un médecin pour aider Faraldr serait difficile dans l’immédiat, mais Mathilde vit en feuilletant qu’il avait effectivement inclus quelques exercices de base ; cela devrait suffire en attendant que leur situation se stabilise.

— Pour économiser l’accumulateur, vous pouvez le débrancher des circuits, comme ceci, fit Gunnar avant de relever l’une des plaques et de détacher plusieurs petits fils de cuivre non loin de la saignée du coude. Comme ça, la prothèse est uniquement esthétique. Je vous conseille de la laisser ainsi pour l’instant.

Il s’arrêta, sembla hésiter ; puis il s’inclina devant Faraldr.

— Ça a été un honneur. Merci pour ce que vous faites pour notre peuple.

Faraldr leva vers le vieil homme un regard indéchiffrable ; puis il se leva et tendit sa main gauche au prothésiste, qui la saisit après une hésitation.

— Je ferai honneur à ce nouveau bras que vous m’avez donné, dit-il avec gravité.

— J’en suis sûr, répondit Gunnar.

Puis il rassembla ses affaires sans plus s’attarder. Ils remontèrent avec lui sur le pont et le regardèrent repartir, escorté par les hommes de Jon.

Armand s’approcha pour examiner Faraldr, tandis que ce dernier contemplait sa nouvelle prothèse, l’air partagé entre l’incrédulité et l’émerveillement ; Joséphine était déjà repartie travailler sur le langskip, mais nul doute qu’elle passerait une bonne demi-heure à examiner l’avant-bras sous toutes ses coutures durant le repas. Mathilde se laissa aller à sourire. Au moins une chose qui s’était bien passée.

— Je n’aime pas ça, répéta Armand pour la troisième fois.

Joséphine leva les yeux au ciel, pour la troisième fois elle aussi, mais réussit encore à se retenir de réagir. Elle ne savait pas s’il avait bien conscience des efforts qu’elle faisait.

S’il se répétait encore une fois, il allait comprendre.

Un peu plus loin, Jon s’arrêta devant une grande porte en métal.

Ils étaient à Hveragerði, non loin de Selfoss, et elle n’aimait pas ça non plus, avec Lefèvre qui devait les chercher partout, mais ils n’avaient pas le choix : elle avait besoin de plusieurs pièces pour les circuits galvaniques du drakkar. Elle et Haldur progressaient, mais ils ne pouvaient rien faire de plus sans matériel et ce qu’ils avaient emmené de l’Ariane ne convenait pas au petit vaisseau. Lorsque Jon lui avait dit qu’ils trouveraient ce qu’ils voulaient à l’usine des sources chaudes de Hveragerði, où il voulait se rendre pour répandre la bonne parole de toute manière, elle avait sauté sur l’occasion. C’était trop beau.

Mathilde et Faraldr étaient restés à l’abri sur le bateau ; elle aurait préféré qu’Armand y reste aussi, mais il était plus curieux qu’un chat et il s’ennuyait ferme depuis qu’ils avaient embarqué. Mathilde et Faraldr avaient leurs lois, elle son drakkar, mais lui… Elle n’était même pas sûre de ce qu’il faisait de ses journées, au juste.

Sans doute rien.

Islendigur tapa à la porte en suivant une espèce de code. Au bout de quelques instants, une femme en fichu et tablier s’y encadra avec une bassine à la main, dont elle vida l’eau sale d’un grand geste, manquant les éclabousser tous. Puis, avec un regard rapide par-dessus son épaule, elle leur fit signe d’entrer.

Ils s’enfoncèrent en file indienne dans un atelier où plusieurs femmes s’activaient à nettoyer des pièces détachées ; la majorité ne se retournèrent même pas sur leur passage, mais une ou deux saluèrent Jon ou Lars d’un hochement de tête. Puis ils s’engagèrent dans un long couloir où l’atmosphère se réchauffa nettement, avant de déboucher enfin dans l’usine à proprement parler. Joséphine s’arrêta net, émerveillée.

Le bâtiment avait plusieurs étages de hauteur. Il y avait une quantité chaotique de passerelles en métal qui s’entrecroisaient au-dessus d’eux et toute une foule qui y vaquait à diverses occupations, sous la lumière vive d’innombrables lampes galvaniques. Ils se trouvaient dans la partie aciérie ; devant eux, d’immenses poutrelles d’un rouge incandescent étaient modelées et formées. Il devait y avoir aussi une zone d’assemblage quelque part, à moins qu’ils n’envoient directement leurs produits aux ateliers de Selfoss. Au centre, une monstrueuse tour métallique devait contenir tous les circuits à vapeur, à en juger par la multitude de tuyaux qui en partaient, dont un énorme qui allait se perdre sous les toits : il fallait évacuer le trop-plein de vapeur en cas de surcharge, pour éviter les explosions.

Elle imagina à une explosion au-dessus d’un geyser et secoua la tête. Cette usine était soit un miracle d’ingénierie, soit un cauchemar en attente. Sans doute les deux. Et encore, celle-là n’était pas située sur un volcan en activité.

C’était tout simplement incroyable que toute l’île n’ait pas encore explosé.

— Joséphine, lui glissa Armand en effleurant son bras.

Elle avait complètement oublié ses compagnons ; elle se secoua et les suivit derrière de hauts fourneaux. Entre la brume de vapeur et la chaleur, on se serait cru dans une jungle tropicale, ce qui était un changement bienvenu par rapport à l’extérieur.

Jon les emmena jusqu’à un couloir désert ; au bout, une porte s’ouvrit et un homme en émergea pour leur faire signe. Avec quelques mots en islandais, Islendigur les fit entrer dans la pièce. Il s’agissait de toute évidence d’une salle de repos. Plusieurs hommes s’y trouvaient déjà autour d’une table et se tournèrent vers eux à leur entrée ; mais Joséphine s’en désintéressa rapidement en voyant les circuits et les pièces qui les attendaient.

— Parfait, marmonna-t-elle en effleurant un convertisseur d’énergie éolienne.

Elle passa un moment à inspecter les autres pièces, mettant de côté celles dont ils avaient besoin et échangeant par signes avec Haldur. Lorsqu’ils eurent enfin fini, ils se tournèrent pour découvrir Jon au centre d’un groupe d’ouvriers, qui écoutaient avec attention ses moindres mots. Elle ne comprenait rien, bien sûr ; mais ça ne l’empêchait pas de sentir la conviction qu’il y avait dans sa voix, ni de voir à quel point il fascinait son auditoire.

L’une des paroles de Jon fut saluée par un grand éclat de rire et plusieurs des hommes se mirent à parler en même temps. Joséphine se détourna pour ranger leurs précieuses pièces dans les grands sacs qu’ils avaient emmenés – quand soudain, elle vit du coin de l’œil Armand tressaillir. Lorsqu’elle leva les yeux vers lui, il était appuyé contre le mur d’un air nonchalant ; mais elle commençait à le connaître, même si elle s’en serait bien passé. Elle suivit son regard et aperçut alors Lars, qui s’était placé un peu à l’arrière du groupe et chuchotait avec deux autres ouvriers. Impossible de savoir de quoi ils parlaient, bien sûr ; mais elle avait la nette impression qu’il essayait de faire en sorte que personne ne prête attention à eux.

Lentement, Armand s’approcha d’elle pour l’aider à ranger les pièces. Elle hésita à lui taper sur la main pour l’en empêcher, par pur esprit de contrariété, mais elle n’avait pas envie d’attirer l’attention.

— Je ne sais pas ce que prépare Lars, mais ce n’est pas la première fois que je le vois agir ainsi, lui confia-t-il à voix basse.

— Mmh. Vous croyez que c’est lui l’anarchiste poseur de bombes ?

Il lui lança un regard calculateur, qu’il braqua ensuite vers Lars.

— Difficile à dire.

— Devriez peut-être en parler à Jon, suggéra Joséphine.

Armand fit la grimace.

— J’essaierai, mais Lars ne le quitte plus d’une semelle.

Haldur vint alors leur faire signe qu’il fallait y aller. Il prit un des sacs et Joséphine confia le deuxième à Armand avant de prendre le sien.

— Attention, avec ce sac, lui lança-t-elle avant de se mettre en route. C’est fragile.

— À vos ordres, mon lieutenant, lança Armand d’un ton hilare.

Il évita le coup de pied qu’elle lui décocha, mais seulement parce qu’elle ne comptait pas vraiment le toucher – et risquer d’abîmer les précieux circuits qu’il transportait ? Certainement pas.

Mais il ne perdait rien pour attendre.

— Mathilde ! La clé de 12 !

— Celle-là ?

— Mais non, l’autre, à droite !

— Ah oui, pardon !

Armand secoua la tête, amusé. Il savait que Mathilde était calée en mécanique, mais la voir essayer d’aider Joséphine à finaliser les dernières touches pour le drakkar montrait bien son principal défaut : ses connaissances étaient entièrement théoriques. Elle avait à plusieurs reprises visiblement étonné Joséphine et Haldur par ses suggestions, mais elle était incapable de les mettre en œuvre elle-même.

La clé vola en l’air à un bon mètre de Joséphine et retomba en manquant de peu Faraldr, qui fit un bond en arrière. Avec un soupir, Armand ouvrit son journal tout en gardant un œil sur le drakkar.

Ils allaient faire un premier test de vol aujourd’hui. La cale était grande ouverte, laissant le soleil y plonger à flots, et Joséphine et Haldur procédaient aux dernières vérifications. Il s’était prudemment installé sur le pont et s’était muni des journaux que Bors avait ramenés ce matin. Faisant abstraction des éclats de voix, il se plongea dans les différents titres. Il y avait le Times, mais aussi un journal danois et celui de Reykjavík, qu’il laissaient à Mathilde ; il n’arriverait pas à les déchiffrer.

Une photo en première page du Berlingske Tidende attira toutefois son attention. C’était la reine Christine du Danemark, à n’en pas douter ; et même s’il ne parlait pas danois, il restait capable de reconnaître les mots Island et langskib. Cela voulait-il dire que la reine en personne allait venir assister à la course ? Jon leur avait appris qu’il y avait des rumeurs sur le sujet, mais rien n’était encore certain.

Il se leva et s’approcha lentement de l’ouverture béante dans le pont, le journal à la main ; il comptait appeler Mathilde pour lui demander de lui traduire l’article en question, mais elle choisit ce moment pour monter à bord du langskip, les yeux plus étincelants qu’un enfant à qui on offre son premier tour en aéroplane.

En fait, c’était exactement la même situation, se dit-il en retenant l’avertissement qui lui venait instinctivement aux lèvres. Joséphine ne leur avait jusqu’à présent jamais donné la moindre raison de douter de son talent ; si elle estimait que le drakkar était prêt et qu’elle laissait Mathilde y monter, il allait lui faire confiance.

Faraldr, en revanche, réapparut à ses côtés sur le pont, où se pressait tout leur maigre équipage : tout le monde voulait assister à ça.

— Tu n’y vas pas ? lui demanda Armand, surpris.

Il se serait attendu à ce qu’il suive Mathilde cette fois encore ; mais le Viking secoua la tête.

— Pas trop nombreux pour le premier… Vol ?

Haldur monta également à bord du langskip, ainsi que Joséphine ; puis Jon émergea sur le pont et rejoignit l’attroupement qui s’était formé pour assister au spectacle.

— Vous non plus ? s’étonna Armand en se tournant vers l’Islandais. Mathilde vous céderait bien volontiers sa place, j’en suis sûr.

— Ce n’est pas la peine ; nous ferons d’autres essais. Elle semblait tellement enthousiaste… C’est une manière de la remercier. Sans votre amie, je ne sais pas si nous en serions là aujourd’hui.

— Vous voulez dire sans l’Ariane, ne put se retenir de lui faire remarquer Armand

Jon eut la bonne grâce de prendre un air coupable. Derrière eux, Lars se racla bruyamment la gorge avant de lancer un crachat noir de tabac par-dessus bord. Armand garda les yeux fixés droit devant lui, s’efforçant de détendre ses épaules. Il n’aimait pas se trouver avec des gens comme Lars dans son dos.

Avec une exclamation pour les avertir, Joséphine et Haldur enclenchèrent le système galvanique. Un bourdonnement de tension magnétique se fit entendre, puis le drakkar s’éleva lentement au-dessus des tréteaux qui le soutenaient. Une exclamation enthousiaste se répandit parmi les spectateurs ; Armand devait admettre qu’il y avait quelque chose de magnifique à voir cette improbable élévation.

Le chef mécanicien aboya quelques ordres et Joséphine se mit à l’œuvre sans avoir besoin de la traduction de Mathilde. Le drakkar s’éleva lentement devant eux, puis au-dessus de leurs têtes. Alors, ils hissèrent la voile drapeau jusqu’à ce qu’il claque fièrement au vent : une grande toile rectangulaire, fascée d’argent et d’azur.

— Vos couleurs ? demanda-t-il à Jon.

— Ce sont les anciennes armoiries de notre île – avant même que nous ne passions sous le joug des rois de Norvège, d’après ce que le professeur Olafur a pu reconstituer.

Armand hocha la tête. Des armoiries simples, qui pourraient faire un drapeau très approprié, tout à fait digne de figurer auprès de ceux des autres nations modernes.

Joséphine faisait le tour du drakkar, vérifiant quelque chose derrière les boucliers ; enfin, elle s’arrêta au niveau de la proue et disparut, sans doute pour ajuster quelque circuit invisible de là où ils se tenaient.

Le chef mécanicien, placé à la barre, interpella Jon, qui lui répondit avec un signe de la main.

— Ils vont lui faire prendre un peu de vitesse.

Ils regardèrent le vaisseau se mettre en mouvement avec quelques autres exclamations appréciatives. Joséphine s’était rapprochée du mât, et Mathilde l’avait remplacée à la proue. Elle s’accrochait au long cou du dragon, les cheveux volant dans la brise ; avec les vêtements colorés qui lui avaient été prêtés par madame Göring à leur arrivée, on aurait véritablement dit qu’elle venait d’un autre temps – si le drakkar ne s’était pas trouvé à quelques quinze pieds au-dessus de la mer, bien sûr.

— Alors, qu’en penses-tu ? demanda Armand en mettant un coup de coude à Faraldr.

Ce dernier secoua lentement la tête. Les sourcils levés, il semblait ne pas arriver à trouver de mots, et finit par hausser les épaules en éclatant de rire.

— Tout à fait d’accord, fit Armand en regardant le drakkar s’éloigner.

Leur petit groupe se délitait ; il remarqua soudain que Jon et Lars s’étaient éloignés de plusieurs mètres et avaient une discussion qui semblait passablement animée. Que n’aurait-il pas donné pour avoir Mathilde sous la main !

Mais il avait Faraldr, réalisa-t-il soudain.

— Faraldr. Viens, lui fit-il en l’attirant discrètement vers la table où il était installé un moment plus tôt.

Il voulait se rapprocher, mais sans se faire repérer pour autant. D’un léger signe de tête, il indiqua les deux hommes à Faraldr. Celui-ci ne répondit pas, mais sembla comprendre ce qu’il voulait ; les sourcils froncés, il le suivit en veillant à garder les yeux fixés sur le drakkar.

Armand, tout en faisant mine de feuilleter les journaux, saisit des bribes de la conversation, mais impossible d’y comprendre quoi que ce soit. En tout cas, Lars et Jon paraissaient aussi énervés l’un que l’autre. Ce fut Jon qui eut le dernier mot, sur un ton cassant ; Lars se détourna, grimaçant, et partit à grands pas. Armand se tourna vers Faraldr lorsque Jon rejoignit les autres hommes.

— Qu’est-ce qu’ils disaient ?

— Lars veut… Agir. Pas juste ça, fit Faraldr avec un geste vers le drakkar qui revenait vers eux, pas juste Alþingi.

— Et Jon ?

— Pas d’accord. Pas content avec Lars.

Armand hocha lentement la tête. Il n’avait pas réussi à parler à Jon de ce qu’il avait vu dans l’usine de Hveragerði – mais l’Islandais savait sans doute pertinemment que Lars mijotait quelque chose.

Le drakkar était revenu à quelques pieds de leur bateau ; soudain, la gueule du dragon à la proue cracha des flammes, provoquant les exclamations des spectateurs. Ils s’y joignirent ; Armand devait avouer que ce système était impressionnant.

Puis le vaisseau redescendit lentement dans la cale. Quelques instants après, Mathilde, Joséphine et Haldur les rejoignirent sur le pont, de grands sourires aux lèvres ; Jon s’avança pour les féliciter de leur travail.

Ils avaient de quoi être fiers, en effet, mais il ne pouvait que faire semblant de partager l’euphorie générale. Lars avait disparu dans l’entrepont ; et s’il maintenait la confiance qu’il avait en Jon, il devait avouer être loin de ressentir la même chose envers son second.

1Il est prescrit par nos lois que nous aurons quatre assemblées régionales.

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