Mathilde se leva tôt le lendemain. Ils avaient passé la nuit dans l’atelier clandestin, où l’on avait aménagé des paillasses isolées par des bâches en guise de paravent. Elle s’étira et sentit son dos et son cou craquer ; elle en venait ces derniers temps à réaliser à quel point les matelas de plume auxquels elle était habituée étaient confortables. Elle ajusta rapidement sa toilette, puis émergea dans l’atelier – et fut surprise d’y trouver Lars, qui contemplait le langskip d’un air pensif. D’après ce qu’elle avait compris, il s’agissait du second de Jon, car ils passaient beaucoup de temps à discuter ensemble ; cependant, ils semblaient rarement d’accord. Elle ne l’aimait pas beaucoup – sans doute parce qu’il avait manqué se battre avec Faraldr dès leur arrivée. Cependant, ils étaient à présent alliés, pour ainsi dire ; aussi résolut-elle de faire un effort pour se montrer aimable.

— Bonjour, dit-elle après un instant d’hésitation.

Il se tourna vers elle avec une expression renfermée. Comme à contrecœur, il hocha la tête dans sa direction ; puis, sans attendre qu’elle reprenne la parole, il sortit à grands pas, manquant presque bousculer Faraldr et Armand, qui venaient d’apparaître à la porte principale. Mathilde le regarda faire, bouche bée ; ce n’est que lorsque Faraldr s’approcha d’elle, les sourcils froncés, pour lui demander si tout allait bien, qu’elle secoua la tête.

— Je ne sais pas qu’est-ce que nous lui avons fait, mais il ne nous apprécie décidément pas du tout.

Faraldr haussa les épaules, puis se tourna vers Armand.

— Quoi penses-tu sur Lars ? lui demanda-t-il en français.

— De Lars, le corrigea Armand. Je pense qu’il n’y a rien à faire. Il ne nous aime pas, et je doute qu’il change d’avis. Peut-être qu’il se méfie des étrangers.

Faraldr semblait dubitatif, mais il n’ajouta rien. Mathilde reprit la parole pour chasser Lars de son esprit :

— Où étiez-vous ?

— Il y a un petit lagon, un peu plus loin. L’eau est chaude, même si elle a une couleur laiteuse qui n’inspire pas beaucoup confiance ; mais Jon m’a assuré que l’on pouvait s’y baigner.

Mathilde sentit l’excitation l’envahir : les fameuses sources chaudes d’Islande !

Armand sembla lire dans ses pensées, car il leva aussitôt les mains.

— Attends au moins que Joséphine se réveille, vous pourrez y aller toutes les deux. Je n’ai pas envie de te savoir seule là-bas. Ah, voilà Jon qui revient. Il devait aller chercher des provisions et des renseignements.

En effet, Jon refermait la porte, les joues rougies : il devait y avoir du vent dehors.

— Bonjour, lança-t-il en les rejoignant. Bonne nouvelle : nous allons pouvoir embarquer ce soir.

— Embarquer ? demanda Mathilde, échangeant un regard avec Faraldr et Armand, qui semblaient aussi perdus qu’elle.

— Nous ne pouvons pas rester dans cet atelier, leur expliqua Jon. Nous comptions embarquer le langskip à bord d’un chalutier et finir les derniers réglages en faisant le tour de l’île pour prévenir ceux qui ne le sont pas encore de l’Alþingi. À présent que vous êtes avec nous, c’est d’autant plus urgent ; nous courrons sans doute moins de risques en mer. Et ainsi, Faraldr pourra se rendre aux veillées dans toute l’île.

— Ça ne sera pas dangereux ? demanda Mathilde en essayant sans succès de contenir son ton dubitatif.

— Ne vous ai-je pas protégés jusque là ? répliqua Jon, un sourcil levé. Faites-moi confiance. Nous dormirons en mer et nous irons chaque jour à un endroit différent. Il y aura très peu de risques, je vous assure.

Armand semblait convaincu. Il était vrai que c’était une bonne idée, car il fallait que le plus de gens possibles soient convaincus de l’existence de Faraldr. Cela l’aiderait autant lui que Jon.

— Vous sentez-vous prêt à raconter votre histoire durant des veillées ? demanda Jon à Faraldr.

Ce dernier hocha la tête sans hésiter. Cela lui serait familier, pensa Mathilde en se remémorant ce qu’elle savait des veillées traditionnelles, où les guerriers partageaient leurs faits d’armes et les conteurs rivalisaient d’éloquence.

— Pour ce qui est de l’Alþingi en revanche… Je voudrais que vous soyez le Lögsögumaður.

Faraldr en ouvrit la bouche un instant avant de se reprendre, l’air estomaqué ; même Mathilde sentit la surprise l’envahir.

— Mathilde, lui souffla Armand, qui ne comprenait bien sûr rien puisqu’ils parlaient en islandais. Que se passe-t-il ?

— Le diseur de lois, souffla Mathilde avec un sourire incrédule, sans lui prêter attention. Oh, vraiment ? C’est vrai que ce serait une excellente idée…

Ce fut en fin de compte Jon qui eut pitié d’Armand et se tourna vers lui pour lui expliquer :

— Le Lögsögumaður est un personnage essentiel. Dans les temps anciens, il était chargé d’apprendre nos lois par cœur, et il en répétait une partie chaque année, afin que personne ne les oublie. Ce rôle n’a plus vraiment été tenu depuis des siècles, il serait surtout honorifique.

Faraldr fronçait les sourcils ; pensait-il qu’il ne pouvait pas l’être, après sa condamnation ? Pourtant, ce serait une si bonne idée… Et puis, Mathilde devait bien se l’avouer, elle mourait d’envie de l’assister dans cette tâche. Une occasion rêvée pour se plonger dans les vieilles lois islandaises. Heureusement, il finit par donner son assentiment.

— Ce serait un honneur, dit-il à Jon, l’air grave. Merci.

— Merci à toi.

Mathilde se contint quelques secondes, impressionnée par leur soudaine gravité, puis n’y tenant plus, elle se tourna à nouveau vers Jon :

— À quelles lois pensiez-vous ? Le Jónsbók ?

Pour son plus grand bonheur, Jon semblait tout à fait disposé à discuter de lois anciennes avec eux. Voilà qui allait occuper le temps qu’il faudrait à Joséphine pour se réveiller ; et ensuite, elles iraient au lagon.

Sources chaudes, lois anciennes et veillées traditionnelles en perspective ; soudain, ce voyage prenait une tournure qui lui plaisait vraiment beaucoup.

Faraldr regarda le bateau d’un air dubitatif. Il était immense, et tout en métal ; si Mathilde ne lui avait pas assuré que c’était bien un bateau, il aurait cru qu’il s’agissait d’une construction sur pilotis. Comment ce mastodonte pouvait-il flotter ? Cette époque n’aurait-elle donc jamais de sens ?

— Allez, Faraldr, fit Joséphine en lui assénant une claque dans le dos. On embarque !

— Embarque ? répéta-t-il sans comprendre.

— Oui. On monte dans le bateau. On embarque.

Il la suivit en se répétant le nouveau mot à voix basse. Il était heureux des progrès qu’il faisait en français, mais ses compagnons devaient tout de même lui expliquer chaque jour du vocabulaire.

Une dizaine d’hommes de Jon venaient avec eux. Il y avait Lars bien sûr, son second ; Bors, redoutable aux dés ; Pers, le meilleur cuisinier du groupe ; Haldur, qui travaillait sur le langskip avec Joséphine ; et plusieurs autres qu’il apprendrait à connaître durant les prochains jours.

À bord, Jon emmena Mathilde et Joséphine à la cabine où elles dormiraient, pendant qu’Armand et lui suivaient les autres hommes. Il y avait une salle entière réservée pour leur couchage, où les Islandais étaient déjà en train d’accrocher de longues bandes de tissu.

— Ce sont des hamacs, lui expliqua Armand tout en s’attelant à la tâche lui aussi. Pour dormir.

Faraldr considéra l’installation d’un œil tout aussi dubitatif que le reste du bateau. Ils étaient censés dormir suspendus en l’air dans ces bandes de toiles ?

Armand dut percevoir son incrédulité, car une fois qu’il eut fini d’accrocher son hamac, il s’y installa d’un bond.

— Tu vois ? On dort comme ça, fit-il en s’allongeant.

Faraldr hocha la tête, même s’il n’était toujours pas convaincu ; puis il s’essaya à accrocher le sien. Il dut finir par renoncer et accepter l’aide que lui proposait Armand : même s’il avait eu ses deux mains, il ne connaissait pas les nœuds que le Français réalisait.

Le bateau prit la mer sans encombre ; aucune trace de leurs poursuivants, comme le leur avait promis Jon. Joséphine disparut rapidement dans la cale où le langskip avait été embarqué, et il resta avec Mathilde à réfléchir à ce qu’il allait bien pouvoir dire durant la première veillée, ce soir, avec des contributions occasionnelles de Jon et d’Armand.

Il finit par leur échapper pour aller aider à nettoyer le pont ; il avait bien besoin de se vider la tête. Il n’avait jamais encore été angoissé à l’idée d’une veillée, c’était toujours un moment qu’il attendait même avec impatience… Il commençait à regretter d’avoir accepté.

Mais bien sûr, il ne pouvait plus reculer.

Le soir arriva bien trop vite. Ils débarquèrent dans une petite anse déserte avant de rejoindre un sentier où ils croisèrent quelques personnes que Jon, Pers ou Lars saluèrent et qui se joignirent à leur groupe en jetant des regards curieux vers Faraldr et ses compagnons français.

Et enfin, ils arrivèrent à la ferme qui accueillait la veillée.

La salle commune était grande, presque de la taille de celle de Christine Gunnarsdottir, mais elle semblait plus petite à cause du nombre de personnes qui s’y trouvaient rassemblées. Ils devaient bien être une cinquantaine, voire plus, des hommes, des femmes et des enfants, qui les regardaient en chuchotant.

Le silence se fit rapidement, seulement rompu par le bruit du feu et par quelques toux. Tous les yeux se fixèrent sur Jon, qui finit sa conversation avec leurs hôtes avant de s’avancer à la place du conteur.

— Je vous remercie d’être là ce soir. Si je vous ai appelés, c’est parce que j’ai quelqu’un à vous présenter. Il est venu de très loin ; en fait, même si cela va vous paraître extraordinaire, il vient de notre passé à tous.

Il marqua une pause, prenant le temps de parcourir l’assemblée du regard. Sa voix résonnait dans le silence, franche et ferme.

— Vous savez aussi bien que moi à quel point les progrès de la science sont incroyables. Beaucoup d’entre nous se souviennent encore d’un temps où il n’y avait pas d’usines dans les volcans, où le ciel était réservé aux oiseaux ; mais les choses ont bien changé. L’humanité avance sans cesse ; et à présent, elle a réussi à franchir la barrière du temps. Ce soir, nous accueillons parmi nous un de nos ancêtres, un homme qui, il y a encore peu, vivait au temps des sagas légendaires. Un Norðmaður, venu nous rappeler qui nous sommes. Je vous présente Faraldr Helgusson !

Un courant de murmures se répandit comme un feu de forêt dans toute la salle. Sur un signe de Jon, Faraldr prit sa place, sentant la nervosité monter en lui comme une vague. Les regards, curieux, dubitatifs ou méfiants, étaient tous braqués sur lui et il fut saisi d’une sueur froide ; il s’éclaircit la gorge, et, aussi bravement que possible, se jeta à l’eau.

— Je suis Faraldr Helgusson. Je vous remercie de m’accueillir, fit-il avec un hochement de tête en direction du propriétaire de la ferme, un vieil homme qui le regardait d’un air impassible.

Il fit une pause pour rassembler ses idées, puis reprit – non pas en islandais moderne, mais en se laissant cette fois le plaisir de parler la version qu’il avait connue toute sa vie ; Jon lui avait assuré que tous comprendraient.

– Ce que vous a dit Jon est vrai. J’ai traversé plusieurs siècles pour venir jusqu’à vous.

Il vit avec satisfaction les yeux s’écarquiller autour de lui, et les expressions changer sur les visages. Mathilde et Jon avaient eu raison : parler ainsi était une bonne idée.

Ils avaient décidé de laisser de côté son passé et son bannissement ; il commença donc par le temps où il était en Normandie.

— J’étais engagé dans une bataille lorsque les scientifiques de votre temps ont ouvert une… Une sorte de faille. J’ai perdu mon bras, ajouta-t-il en levant le bras droit ; mais j’ai survécu, grâce à la dame Mathilde, qui m’a emmené à travers cette faille. Ce n’était pas une si mauvaise bataille, et j’espère que nous avons gagné. Enfin, je le sais ; car j’ai pu le lire dans un de vos livres d’histoire.

Il secoua la tête ; cela le rendait toujours un peu incrédule.

— Vous ne me croirez peut-être pas. Je le comprendrais ; si quelqu’un était arrivé à mon époque en racontant un conte aussi improbable, je me serais moqué de lui. Ou peut-être lui aurais-je servi à boire, car c’est une histoire distrayante. Je vais vous laisser en juger…

Puis il se lança dans le récit de leurs aventures, laissant de côté certains passages, comme le vol commis par Jon et ses hommes à leur arrivée. Il n’était pas mauvais conteur et ce soir-là, il se laissa prendre par le récit, avec un plaisir qui le surprit lui-même. Au fur et à mesure, il voyait les yeux s’écarquiller, les bouches s’arrondir. Les enfants s’étaient faufilés jusqu’au premier rang et le regardaient avec attention, sursautant et acclamant tour à tour. Lorsqu’il arriva au récit de leur fuite de Selfoss et du secours que leur avait porté Jon, il avait conquis presque tout l’auditoire : les gens acclamèrent bruyamment l’arrivée salutaire d’Islendigur.

— C’est ainsi que je me présente devant vous, termina Faraldr. En ami de Jon, et pour vous annoncer une grande nouvelle.

Le silence retomba aussitôt ; il le laissa se prolonger un moment, puis lança d’une voix forte :

— L’Alþingi a été convoqué. Vous y êtes tous conviés. Il aura lieu au solstice, à la faille de l’Almannagjá. Je serai le Lögsögumaður.

Un grondement commença à se répandre dans la foule, mais Faraldr poursuivit, élevant la voix au fur et à mesure :

— Faites passer le message ! Venez nombreux !

Le grondement s’élevait encore ; Jon s’avança alors, et d’une voix éclatante, clama :

— Venez avec nous ! Reprenons notre indépendance ! Reprenons l’Islande !

Les acclamations et les applaudissements furent étourdissants, et mirent si longtemps à se tarir que Faraldr eut l’impression qu’il devenait sourd, mais peu importait. Il se laissa gagner par l’enthousiasme du moment, et acclama à son tour Jon, provoquant des vivats redoublés.

Lorsqu’ils rentrèrent au bateau ce soir-là, Jon s’arrêta devant Faraldr, l’air solennel.

– Faraldr. Merci.

Faraldr hésita un moment ; puis il s’avança et lui enserra l’avant-bras, le salut des hommes libres et des guerriers.

– Nous allons libérer notre peuple, assura-t-il à Jon.

Puis il leva les yeux vers le ciel, où les étoiles apparaissaient entre les banderoles sinueuses des nuages. Ce soir, il se sentait pleinement à sa place dans ce monde.

Armand n’avait jamais mené la moindre révolution de sa vie, sauf si l’on comptait le soulèvement du dortoir numéro trois, durant ses études – et encore, il devait, pour être tout à fait honnête au moins envers lui-même, avouer qu’il n’avait joué qu’un rôle de soutien. Il avait procuré des informations cruciales sur le règlement et sur les faiblesses de chacun des préfets d’étage, ainsi que le moyen de se ravitailler grâce à la complicité d’une des aides-cuisinières ; mais le véritable meneur avait été Henri.

Cela lui coûtait de l’admettre, bien sûr. Sa rivalité avec Lefèvre avait été l’un des traits dominants de ses années d’étudiant. Il se souvenait de nuits entières passées à réfléchir au moyen de lui damer le pion, mais ils avaient été des amis autant que des rivaux, à l’époque. C’était cela plus qu’autre chose qui rendait ces souvenirs amers. Ils avaient peaufiné l’idée de ce soulèvement ensemble et il se rappelait encore de la satisfaction de voir tout se dérouler aussi bien qu’ils l’avaient prévu. À présent, ils étaient dans des camps opposés ; et il avait l’impression d’avoir perdu à jamais toute chance de retrouver un jour cette amitié et cette rivalité qui avaient été si stimulantes.

Mais il avait prêté attention à cet épisode, qui était resté dans les annales de l’école comme la seule instance où les professeurs avaient dû céder aux demandes des étudiants. On leur avait fait construire un vaisseau dédié pour expérimenter les différentes manœuvres, et Armand avait appris de nombreuses leçons sur la manière de se faire respecter, non seulement de ses alliés mais aussi de ses ennemis.

À présent, il pouvait voir une véritable révolution en marche – et même s’il restait encore dubitatif quant au résultat final que Jon était susceptible d’obtenir, il devait avouer qu’il avait non seulement le charisme, mais aussi l’intelligence nécessaire pour son rôle. Il utilisait très judicieusement la présence de Faraldr, l’emmenant chaque soir dans de grandes fermes anciennes où les gens se rassemblaient pour évoquer les vieilles sagas – toute la révolte islandaise ou presque semblait s’être cristallisée autour de ces récits, qui incarnaient l’idéal d’un monde meilleur.

Dans ce contexte, l’introduction de Faraldr – d’un véritable Norðmaður, comme ils l’appelaient, un Scandinave venu des temps anciens – fonctionnait beaucoup mieux qu’il ne l’aurait pensé de prime abord. Il s’était attendu à de la surprise, à de l’incrédulité – et il y en avait, certes, mais même les plus incrédules finissaient par se laisser prendre à l’atmosphère enthousiaste. Faraldr savait également se montrer plus convaincant que même Mathilde ne l’avait espéré.

Il leur restait encore quelques jours avant l’Althing, et ils n’étaient pas loin d’avoir bouclé leur tour de l’île. Personne ne semblait les avoir repérés jusqu’à présent – un autre signe que toute cette entreprise portait ces fruits. Des gens convaincus ne dénoncent pas ceux qui se présentent comme leurs libérateurs.

— Vous avez vraiment fait du bon travail, dit-il en s’approchant de Jon, qui était pour une fois inoccupé, accoudé au bastingage.

— Le temps a joué en notre faveur. C’est le bon moment pour amorcer un changement, les gens sont prêts ; et à présent que le temps nous a aussi apporté Faraldr…

Armand hocha la tête, pensif.

— Tout de même, je m’attendais à plus d’incrédulité, avoua-t-il finalement.

Jon se tourna vers lui, un sourcil levé.

— Mais vous-même, vous croyez Faraldr.

— C’est différent. J’étais là lorsque la brèche a été créée, j’ai tout vu.

— Un adepte de Saint Thomas ? releva Jon avec un sourire.

Puis il se tourna vers l’horizon pâle, l’air plus sérieux.

— Faraldr est un bon conteur, mais je crois… je crois que c’est sans doute dû à mon peuple. Nous sommes un peuple de récits, d’histoires, Armand. Les contes ne sont qu’une autre forme de réalité. J’ai un exemple pour vous. Il y a une dizaine d’années, un grand industriel a voulu établir une usine à Reykholt, où se trouve une source chaude. Malheureusement pour lui, tout le monde savait que des elfes y habitaient depuis toujours.

Armand leva un sourcil, mais se retint d’interrompre le récit. Des elfes ? Il se rappelait vaguement en avoir entendu parler dans des récits de Mathilde, lorsqu’il était enfant ; des sortes de farfadets, dans son souvenir.

— L’usine n’a pas même pu être construite ; de toute manière, il n’aurait jamais réussi à trouver d’ouvriers pour y travailler. Il a fini par renoncer. Même la menace n’y faisait rien, car la police refusait également d’intervenir.

Jon écarta les bras.

— Pour un héritier des Lumières tel que vous, nous semblons sans doute plongés dans la superstition. Mais ce pays est différent des pays européens. La réalité même y est différente.

Armand hocha lentement la tête ; effectivement, il avait du mal à croire à toute cette histoire. Renoncer à du travail pour des raisons de superstitions, alors que la population était si pauvre… mais peut-être était-ce simplement, comme l’avait observé Jon, une question de moment : une population au bord de la révolution saisirait le moindre prétexte pour montrer son hostilité. Jon l’abandonna alors à ses réflexions avec un poli « excusez-moi », appelé par Lars un peu plus loin.

Oui, il commençait vraiment à changer d’avis quant à la viabilité du combat indépendantiste. Il lui avait de prime abord semblé improbable que les Danois abandonnent la moindre parcelle de contrôle sur cette mine d’or industrielle ; mais comme l’avait fait remarquer Joséphine, le pays risquait de se vider si les conditions de vie ne s’amélioraient pas. Il serait plus avantageux pour les Danois de prendre des mesures pour éviter cela et ils s’en rendraient rapidement compte, si ce n’était déjà fait.

Si le soulèvement populaire était manifeste et assez important, alors le Danemark céderait – et quand Islendigur avait dit que tout le peuple se soulèverait, Armand commençait à le croire.

— Armand ! s’exclama Jon derrière lui, le faisant sursauter.

Il se retourna pour voir une barque repartir, et Jon qui levait bien haut un journal, l’air triomphant.

— Ça y est ! Un article vient d’être publié !

— Déjà ? s’exclama Armand.

— Enfin ! s’écria simultanément Mathilde, qui avait été attirée par les cris.

Ils se retrouvèrent aux côtés de Jon, qui ouvrit le journal sur le bastingage.

— Regardez par vous-même.

Armand s’attendait à ce qu’il s’agisse d’un journal danois – mais non, c’était le Times. Apparemment, la tante de Mathilde avait le bras encore plus long que ce qu’il pensait.

L’article était une réaction à un autre le précédant de quelques jours, qui avait été publié dans La Presse, rien de moins ! Il consistait principalement en une interrogation sur la véracité de cette histoire rocambolesque à propos de voyage dans le temps ; mais l’opinion du journaliste leur était favorable. Mathilde énuméra avec excitation les noms cités comme ayant co-signé l’article français – Martel bien sûr, mais aussi Einarsson, Henri Milne Edwards de la faculté des sciences de Paris, et Nicolas Demons de Lyon. Armand ne retint pas son sourire triomphant : c’était excellent.

— Parfait. La nouvelle va se répandre comme une traînée de poudre à présent.

— Je donne deux jours aux journalistes pour faire le lien avec les événements de ces derniers jours en Islande, fit Mathilde, qui vibrait littéralement d’excitation – surtout si Christine Göring leur envoie son témoignage.

— Excellente idée, releva Jon, les sourcils levés. Je vais lui faire transmettre un message.

Armand hocha la tête. Il sentait l’excitation le gagner lui aussi, et il inspira profondément pour la contenir. Il ne fallait pas se laisser emporter par leurs premiers triomphes. Le souvenir de leur soulèvement de dortoir lui revint : la première nuit, lorsqu’ils avaient réussi à occuper tout l’étage, avait été la nuit du triomphe – et aussi celle où ils avaient manqué tout perdre. Ils n’avaient dû la survie du mouvement qu’à une intervention rapide, orchestrée par Lefèvre et lui-même, où ils étaient allés en secret négocier divers pots-de-vin auprès des préfets.

Il était sûr que Lefèvre aussi avait appris beaucoup de choses de cet épisode. Plus que jamais, il fallait qu’ils restent alertes et méfiants.

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