Joséphine se réveilla affamée ; loin d’elle l’idée de dénigrer l’hospitalité dont Gudrun et Johan avaient fait preuve, mais elle s’était habituée à manger à sa faim depuis qu’elle était au service de mademoiselle d’Amoys et le dîner n’était plus qu’un lointain souvenir. Elle avait hâte de rentrer.

Si, bien sûr, ils arrivaient à récupérer l’Ariane et à repartir un jour de cette saleté d’île. Avec ce que Mathilde et Armand avaient prévu la veille au soir, ce n’était pas gagné.

Lorsqu’ils arrivèrent devant la table mise pour le petit déjeuner, ils furent accueillis par un Jon avenant :

— Bonjour ! J’ai eu des nouvelles de Christine Göring.

— Comment va-t-elle ? demanda aussitôt Mathilde.

— Bien. Votre corsaire est malin : il a fait croire aux autorités que vous étiez des contrebandiers. Le Danemark ne plaisante pas avec ce genre de choses… Elle était détenue pour vous avoir aidé dans vos activités. Heureusement, le Consul de Suède l’a fait libérer. Il lui a été demandé de ne plus quitter sa maison durant quelques temps, elle est furieuse, mais c’est un moindre mal. Elle n’a pas passé plus de quelques heures au poste de police. Apparemment, elle avait mis tous les gardiens dans sa poche en un rien de temps ; ce sont eux qui ont envoyé un message au consulat.

Joséphine, soulagée, se fit la réflexion que ça avait du bon d’être riche. Si elle s’était retrouvée dans la même position, elle serait sans doute encore en train de croupir en prison.

Elle s’attabla devant le bol de bouillie que Faraldr lui faisait passer. Lorsqu’elle releva la tête après l’avoir proprement nettoyé, elle entendit Armand qui disait à Mathilde :

— Jon était justement en train de me raconter la saga de Njall le brûlé. Est-ce que tu savais qu’il y a beaucoup de différences par rapport à la version que tu me lisais ?

Mathilde se raidit, et Joséphine regarda avec intérêt son expression passer de la politesse lointaine qu’elle gardait toujours face à Islendigur à… autre chose. Finalement, elle soupira :

— Bien sûr que je le savais, Armand. Cette version n’est pas très bonne. D’ailleurs, je pensais travailler sur une nouvelle traduction, et j’aurais quelques questions de vocabulaire…

Joséphine leva les yeux au ciel en identifiant ce qui l’avait emporté : c’était le puits sans fonds de connaissances qui s’était rouvert. Elle se replongea dans le bol frais de bouillie que Gudrun venait de lui mettre sous le nez en refusant d’écouter davantage leur conversation – de toute manière, c’était déjà à moitié de l’islandais, et ça n’allait qu’empirer. Armand semblait pris de regrets, et Joséphine retint un ricanement – franchement, commencer une phrase par « Mathilde, est-ce que tu savais que… », c’était comme balancer une cargaison de pièces dans le puits. Il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même.

Au moins, Faraldr avait l’air intéressé ; ça changeait un peu de la tête d’enterrement qu’il arborait depuis hier. Avec un peu de chance, la journée ne serait pas aussi désastreuse que la veille…

Lorsque le repas fut fini et la table débarrassée, ils se rassirent face à Jon Islendigur, qui les observait avec l’acuité d’un rapace. Mathilde lui rendit son regard sans hésiter. Quelques semaines plus tôt, elle aurait rougi d’être ainsi dévisagée ; mais elle avait changé.

Elle attaqua donc la première.

— Nous pensons, dit-elle en islandais – Armand et Joséphine avaient donné leur accord pour que la conversation se déroule dans cette langue – que Faraldr devrait accepter votre offre, et devenir un porte-parole pour votre mouvement.

Jon Islendigur cultivait une image énigmatique et elle avait eu jusqu’à présent du mal à le cerner ; aussi son expression estomaquée fut-elle extrêmement satisfaisante.

Armand tentait de contenir son air pincé – ce n’était pas facile, surtout pour lui, de devoir rester en dehors d’une discussion stratégique. Joséphine se contentait de faire tournoyer un tournevis entre ses doigts ; quant à Faraldr, il restait impassible, sauf pour l’éclat attentif de son regard. Le passage sur ses terres, la veille, avait été dur ; mais il semblait en avoir retiré une certaine forme de paix, car il avait donné son accord sans la moindre hésitation.

Jon Islendigur secoua lentement la tête, comme s’il essayait d’émerger du sommeil, et se tourna vers Faraldr.

— C’est vrai ? Vous seriez prêt à le faire ?

— Sous certaines conditions, répondit-il avant de se tourner vers elle.

— Vous ne pouvez pas faire de lui un chef, reprit immédiatement Mathilde, seulement un porte-parole. Et bien sûr, vous devrez le laisser libre de quitter votre mouvement n’importe quand, que ce soit pour repartir en France, ou même simplement parce qu’il en aura décidé ainsi.

C’était des conditions plus que raisonnables ; comme elle s’y attendait, Jon s’empressa d’accepter.

— Je dois avouer être plutôt surpris, ajouta-t-il. Vous aviez l’air très opposé à cette idée, la dernière fois que nous en avons parlé…

— Je ne pouvais pas accepter tant que je n’étais pas sûr, au fond de moi, que mon bannissement n’était pas levé, dit Faraldr d’un air solennel. À présent… Je le suis.

Jon hocha lentement la tête, puis se tourna vers Mathilde et Armand :

— Il me semblait que vous non plus n’étiez pas particulièrement enthousiastes.

Mathilde hésita ; mais comme Armand l’avait très bien défendu, l’appui de cet homme s’était déjà révélé salutaire. S’il en savait davantage, il pourrait peut-être les aider davantage.

— Nous sommes poursuivis, comme vous l’avez vu, décida-t-elle de lui expliquer. En fait, c’est Faraldr qui est recherché. L’Empire souhaite dissimuler la technologie grâce à laquelle il nous est parvenu. Nous voulons au contraire empêcher cela et répandre la nouvelle de l’expérience. Une si grande avancée ne doit pas rester secrète. Mais pour ce faire, son témoignage est crucial.

Pendant qu’Islendigur prenait le temps de digérer cette information, Mathilde relata rapidement la conversation à Armand.

— Parfait, murmura-t-il en jaugeant Jon du regard. Je t’en prie, continue.

Elle se tourna à nouveau vers Faraldr et Islendigur.

— Jusqu’à présent, nous n’avons fait que fuir. Nous finirons par nous retrouver au pied du mur. Faraldr… Si Faraldr est impliqué dans des questions politiques, si d’autres gouvernements apprennent son existence, nous espérons que cela fera hésiter ceux qui voudraient l’enfermer sans autre forme de procès.

Jon hocha la tête.

— Il est sûr que tous les gouvernements scandinaves seront intéressés par l’existence d’un véritable Norðmaður parmi nous. Si intégrer notre mouvement peut vous protéger, dit-il à Faraldr d’un air grave, alors je suis encore plus heureux de pouvoir vous le proposer.

Faraldr se pencha vers Jon, l’air curieux.

— Que voulez-vous que je fasse ?

— Je veux vous emmener à la rencontre des gens, répondit Jon, les yeux brillants. Faire quelques veillées avec nous, raconter votre histoire. Il faut qu’ils vous voient, qu’ils vous entendent. Que vous leur rappeliez qui ils sont.

Faraldr hocha la tête ; Armand semblait sur le point de parler, lorsque Joséphine se pencha soudain entre eux deux, faisant sursauter Mathilde :

— Et l’Ariane ? On va pouvoir la récupérer quand ? siffla-t-elle sans grande discrétion.

— D’ici deux semaines, lui répondit calmement Jon, repassant au français. Mais sans doute pourrez-vous la voir avant.

Joséphine fit la moue en marmonnant quelques mots presque inaudibles à propos de « son vaisseau perdu dans ce foutu pays », mais n’ajouta rien de plus. Jon Islendigur les dévisagea tous les quatre ; il paraissait avoir du mal à intégrer tout ce qui venait de se passer.

— Je ne sais pas quoi dire, finit-il par avouer en secouant la tête ; son sourire, pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, sembla vraiment sincère à Mathilde.

— Pourquoi pas « bienvenue dans la révolution islandaise » ? suggéra Armand.

Jon Islendigur hocha lentement la tête.

— Bienvenue dans la révolution islandaise, annonça-t-il solennellement à Faraldr.

Il réclama à boire à Gudrun, pour sceller leur accord ; Mathilde le regarda verser l’alcool terriblement fort de la veille dans les verres en frémissant d’avance – elle n’avait pas vraiment l’habitude de boire. Puis Faraldr se pencha vers elle, les sourcils froncés, pour lui demander :

— Qu’est-ce, « révolution » ?

La brebis bêla furieusement, mais se calma vite une fois qu’il l’eut attrapée. Johann s’approcha alors et appliqua l’onguent qu’il avait emmené sur sa patte avant ; puis Faraldr la remit debout et la laissa partir. Elle s’enfuit en lançant des coups de pattes dans les airs, comme pour le menacer s’il s’approchait à nouveau. Avec un sourire devant ses simagrées, il se releva.

— Merci, lui dit Johann tandis qu’ils rentraient à la ferme, leur travail accompli.

— Merci à toi. Vous nous avez fait bon accueil ; c’est le moins que je puisse faire.

Johann le contempla un moment sans répondre, puis secoua la tête.

— Est-ce vrai ? Tout ce que Jon nous a dit ?

Après leur conversation de ce matin, Jon avait raconté au couple qui était Faraldr et d’où il venait. Faraldr pesa ses mots ; si c’était à lui que l’on avait raconté ce genre de choses, dans son ancienne vie, il n’y aurait sans doute pas cru.

— C’est vrai, répondit-il lentement. Je ne comprends pas moi-même comment, mais… je ne te demande pas de me croire aveuglément. Tu peux poser la question à Mathilde et Armand. Ils ont tout vu, eux aussi.

— Un Norðmaður, fit Johann au bout d’un moment, en secouant la tête. Un vrai Norðmaður, venu défendre l’Islande.

Faraldr ne savait pas quoi répondre à cela. Il était un Norðmaður, oui, un homme du Nord ; mais pour lui, cela ne voulait pas dire la même chose que pour ces gens. Heureusement, Johann ne semblait pas attendre de réponse et reprit avec un regard vers le ciel nuageux :

— Rentrons. Il va pleuvoir.

Le temps était toujours aussi changeant même des siècles plus tard ; à peine avaient-ils commencé à marcher qu’une petite pluie fine se mit à tomber, se transformant rapidement en véritable averse. Faraldr rentra dans la maison avec soulagement et alla se placer devant le feu pour sécher ses vêtements, dont s’exhalait une odeur de mouton mouillé. Joséphine, qui était installée si près de la cheminée qu’elle aurait aussi bien pu être dedans, leva les yeux vers lui en fronçant le nez.

— C’est vivifiant, lui dit-il, utilisant un mot qu’Armand lui avait appris un peu plus tôt.

— J’en doute pas, lâcha Joséphine d’un ton si peu convaincu qu’il ne put s’empêcher d’éclater de rire.

Il se concentra sur cette sensation pour chasser les derniers fantômes de son passé. Il pouvait se faire une place ici, auprès de ces gens, même s’ils étaient parfois étranges. Joséphine lui décocha un léger coup de poing sur l’épaule, qu’il lui rendit en souriant.

Ils cessèrent lorsque Gudrun arriva et lui tendit une tasse fumante, qu’il but avec gratitude. La jeune femme resta debout à ses côtés, son regard allant de Joséphine à lui. Faraldr se demanda si elle était intimidée. Cela paraissait peu probable ; avec son air grave, elle semblait vieillie avant l’âge.

Puis elle attira un autre siège près du feu et s’installa, lui lançant un regard aiguisé qui faisait ressortir sa ressemblance avec Jon. Joséphine se baissa à nouveau sur le petit bout de bois qu’elle était en train de tailler avec son couteau. Armand et Mathilde s’étaient installés à l’écart, au bout de la table, où ils étaient sans doute occupés à planifier leur « révolution ». Jon, quant à lui, semblait avoir disparu, mais Faraldr ne doutait pas qu’il reparaîtrait rapidement. C’était une habitude chez lui, après tout.

— Je crois Jon, finit par dire Gudrun, les yeux fixés sur le feu.

Faraldr se concentra à nouveau sur elle. Lentement, elle leva les yeux vers lui.

— Je le crois, quand il dit que tu viens du passé, car il ne m’a jamais menti.

Faraldr hocha la tête. Derrière lui, il entendait de très loin Johann, qui s’activait dans l’étable.

— Mais pourquoi un Norðmaður voudrait-il nous aider ? demanda Gudrun, les poings serrés dans son tablier. Nous sommes pauvres, faibles. Nous n’avons plus de dignité. Rien à t’offrir.

Cela le surprit tant qu’il resta un moment sans savoir quoi répondre face à cette fierté blessée. Il réfléchit, cherchant les mots justes.

— Moi non plus, je n’ai rien à offrir, finit-il par avouer. Un Norðmaður… Je ne suis que moi. Je n’ai pas de terres ; je ne suis pas un mauvais guerrier, mais pas un héros de saga. Mais pour vous tous… Pour vous tous, je le suis devenu, j’imagine.

Gudrun le contemplait en silence, et Faraldr se tut de justesse avant de commencer à bafouiller. Il inspira profondément, puis reprit :

— Je suis prêt à vous aider, autant que je le peux. Et à vous rappeler que l’honneur… L’honneur se gagne à chaque combat. Tu es peut-être pauvre, Gudrun ; mais tu nous as accueillis sans hésiter. Cela te fait honneur.

Alors elle baissa la tête, et il crut entrevoir un léger sourire sur son visage.

— Tu parles plutôt bien, Norðmaður, dit-elle ensuite. Mais je dois te prévenir : si jamais tu as menti à Jon, si jamais tu le mets en danger… Tu me le paieras.

Faraldr, surpris par l’éclat soudain de son regard, ne put que hocher la tête en silence. Elle eut un léger sourire, avant de repartir vers les profondeurs de la maison comme si de rien n’était. Il appuya ses coudes sur ses genoux et expira lentement pour calmer les battements de son cœur. Il espérait ne jamais avoir à affronter la colère de Gudrun.

— Hé. Faraldr. Ça va ? lui demanda Joséphine.

— Oui, répondit-il en se redressant. Ça va.

Elle fit la moue, et jeta un regard dans la direction où Gudrun était partie, avant de se pencher vers lui.

— Si tu veux partir, on peut.

Ce n’était pas dans ses intentions, mais il fut étrangement touché par cette suggestion. Au moins, il pourrait compter sur l’aide de ses nouveaux amis.

N’hésitez pas à me laisser vos impressions en commentaire !

Chapitre précédentChapitre suivant

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code