Armand se sentait épuisé. Il s’y attendait : la pression retombait à présent que la tempête était derrière eux. À n’en pas douter, tout son équipage de fortune était dans le même état ; Faraldr, à ses côtés, s’était effondré sur une chaise, les traits tirés. Mathilde allait le tuer, s’il avait abîmé son Viking.

Non, se reprit-il. Mathilde ne le tuerait pas ; elle lui dirait que rien de tout cela n’était de sa faute. Mais elle aurait tort. Il avait compté sur leur avance, sur le fait que leurs éventuels poursuivants ne pouvaient pas savoir quelle direction ils avaient prise, sur le peu de fréquentation de l’aérogare de Bremerhaven… Il avait présumé de bien trop de facteurs. Il aurait dû se douter que leur chance ne pouvait pas tenir aussi longtemps.

Mathilde lui avait annoncé que Joséphine vérifiait l’état du vaisseau, et la crainte d’un nouveau problème le taraudait. Ils ne pouvaient pas avoir bravé une tempête et semé Lefèvre pour se retrouver arrêtés par une simple avarie ! Pourraient-ils regagner les terres et essayer de trouver une aérogare où effectuer les éventuelles réparations, si nécessaires ? Mais avec les mandats de non-recevoir circulant de toute évidence à leur encontre, le risque était trop grand…

C’est précisément à cet instant morose de sa réflexion que Joséphine décida de faire une entrée fracassante dans le poste de pilotage, suivie de Mathilde, qu’il manqua ne pas remarquer tant l’ingénieure faisait peur à voir. Son front et la partie gauche de son visage étaient barbouillés de sang séché, sans doute la conséquence de la vilaine plaie à la racine de ses cheveux dressés en touffes rebelles, et son air triomphant n’aurait pas déparé sur un tueur acculant sa victime. Armand dut faire appel à toute sa volonté pour ne pas ouvrir la bouche aussi grand que le faisait Faraldr.

— Vaisseau paré à continuer le voyage !

Il soupira de soulagement, et se remit aussitôt à réfléchir.

— Que faisons-nous maintenant ?

— On continue, répéta Joséphine en les regardant d’un air indigné.

— Ce vaisseau qui nous poursuit avait l’air aussi rapide que nous, fit remarquer Mathilde, prudente.

Avant qu’il ne puisse reprendre, Faraldr alla échanger quelques mots avec Mathilde, puis s’approcha d’Armand, la main tendue vers le gouvernail.

— Il va prendre la barre pendant que nous réfléchissons à la suite, expliqua Mathilde. Je crois qu’il n’aime pas rester sans rien faire.

Armand hocha la tête et laissa sa place :

— Cap au Nord, indiqua-t-il à son remplaçant en lui montrant la direction sur la boussole, dont il lui avait expliqué l’utilisation la dernière fois qu’il lui avait confié la barre.

Le Viking hocha la tête, puis fixa son regard vers l’avant. Armand hésita un instant ; mais Faraldr, même s’il était le premier concerné, aurait du mal à contribuer à la conversation. Il se rapprocha donc de la table, où Mathilde s’était installée. Même Joséphine y vint en traînant les pieds, comme si elle n’était pas sûre d’y avoir sa place. Effectivement, en temps normal il n’aurait pas laissé un chef mécanicien participer à une conversation d’ordre stratégique, mais ils formaient plus un groupe qu’un équipage, et au stade où ils en étaient, toutes les contributions pouvaient être bonnes à prendre.

— Le problème, commença-t-il d’un ton lourd, c’est que le vaisseau qui nous poursuit est celui d’un corsaire. Je le connais ; Henri Lefèvre, un ancien camarade de promotion. Il est intelligent, bon pilote et surtout, il n’hésite devant rien pour parvenir à ses fins. Si ce n’est pas des autorités que nous devons nous méfier, alors c’est de lui.

— Génial, marmonna Joséphine. Encore plus de militaires.

— Mais nous l’avons semé, fit remarquer Mathilde. Tu crois qu’il pourra nous retrouver ?

— Je crois surtout qu’il ne lui sera pas difficile de deviner où nous voulions aller. Il doit disposer de bons informateurs. S’il sait qui nous sommes, il n’aura aucun mal à deviner que nous nous rendions au Danemark, où ta tante comme toi avez des relations connues. Il doit déjà être en route pour Copenhague à l’heure qu’il est, ou le sera sous peu. Nous sommes obligés de passer par la mer, et nous avons déjà fait un grand détour vers le Nord-Ouest avec cette tempête. Il y sera bien avant nous, et il aura tout le temps de s’organiser pour nous piéger.

— Alors on n’a qu’à aller ailleurs, fit Joséphine en haussant les épaules. Le temps qu’il réalise, la piste sera froide.

— Mais où ?

Un silence s’installa ; puis soudain, Mathilde se redressa, les yeux brillants.

— Nous pourrions aller en Islande !

— En Islande ?

— Bien sûr, poursuivit-elle en se levant soudain pour faire les cents pas. L’île appartient au royaume du Danemark, donc nous y aurons les mêmes avantages ; et au moins, cela risque de surprendre nos poursuivants, non ?

— Assez pour nous donner un peu d’avance, et nous sommes déjà dans la bonne direction… calcula lentement Armand. Mais une fois là-bas ? Nous n’avons pas de contacts…

— Moi, si, fit Mathilde d’un air triomphant. Je corresponds depuis des années avec Christine Göring, une archéologue suédoise qui y vit. Nous sommes proches. Je suis sûre qu’elle nous aidera.

Armand croisa les bras. Lefèvre se douterait qu’ils risquaient de changer de destination à présent – mais ce serait trop risqué pour lui de ne pas se rendre quand même à Copenhague… Ce qui leur laisserait suffisamment d’avance.

— Nous ne pourrons pas y atterrir à découvert, fit-il observer. Lefèvre risque de nous rejoindre rapidement. Croyez-moi, ajouta-t-il devant les deux regards dubitatifs pointés vers lui, il a toujours eu un bon instinct. Il n’aura aucun mal à deviner que nous allions au Danemark pour essayer d’obtenir des appuis officiels ; de là, il comprendra vite que l’Islande fait une bonne solution de repli.

Mathilde hocha la tête, l’air inquiète. Bien. Il fallait qu’elle comprenne le sérieux de la menace.

— Une fois sur place, il ne lui restera plus qu’à s’acquérir quelques bonnes volontés dans l’administration avec un ou deux pots-de-vin, ce qui ne devrait pas être trop difficile, et il sera mis au courant de notre arrivée.

— Et si on refilait nos propres pots-de-vin à l’atterrissage, pour passer ni vu ni connu ? proposa Joséphine.

Armand fit une pause ; cette idée ne lui était pas venue, mais elle était intéressante. Cependant, Mathilde secoua la tête.

— Nous n’avons pas assez de rigsdaler, le bureau de change de Rouen en avait très peu. Ça ne suffira que pour tenir quelques jours, sans doute pas pour des pots-de-vin.

— Votre tante pourrait vous envoyer des fonds, poursuivit Joséphine.

— Cette opération serait repérée, répondit Armand. Et cela prendrait trop de temps.

— Dans ce cas, on peut toujours tenter une arrivée en rase campagne, loin des aérogares, fit Joséphine en hochant la tête. C’est plat, l’Islande ?

Mathilde alla chercher un des nombreux atlas qui s’alignaient sur une étagère basse.

— Tout dépend où, mais on devrait pouvoir trouver… fit-elle en l’ouvrant sur la table.

Armand se leva à son tour pour se pencher par-dessus son épaule.

— Il faudrait un endroit loin des grandes villes, et assez près des côtes pour diminuer les risques de se faire repérer… Si possible désertique…

— Ça ne va pas être si dur, lui répliqua Mathilde avec un demi-sourire. Il n’y a pas de grande ville en Islande, Reykjavík fait à peine la taille de Caen… Mais j’ai mieux… Là. Le Myrdalsjökull.

— Mais c’est un…

— Oui. Joséphine, reprit Mathilde en se tournant vers la mécanicienne qui examinait la carte d’un air soupçonneux, pensez-vous que l’Ariane pourra se poser sur un glacier ?

Faraldr prit un moment pour inspirer profondément, appréciant l’air marin malgré le froid qui lui piquait la poitrine et la bruine qui continuait à tomber. La mer devant lui à perte de vue, la morsure du vent chargé de sel sur son visage, l’air vif dans ses poumons… Rien de tout cela n’avait changé. Cela l’aidait à rester ancré dans le présent – quel qu’il soit.

Mathilde, Joséphine et Armand finissaient d’examiner les divers dégâts causés aux mâts ; la plupart étaient en bon état, à l’exception du plus grand, qui paraissait nu sans sa voile et où quelques fissures étaient visibles. Ils l’avaient renforcé à l’aide de plaques de métal pour éviter que le vent n’empire les dégâts, mais heureusement, l’Ariane pouvait apparemment continuer à avancer sans cette voilure.

Il se concentra sur le gouvernail secondaire qu’il maniait une fois de plus, n’étant pas très utile pour estimer les dégâts d’un vaisseau dont il ne maîtrisait pas les techniques de construction. Au-dessus de leurs têtes, les nuages étaient épars à présent ; ils avaient laissé la tempête derrière eux, près des terres qu’on ne distinguait plus depuis longtemps. Ils avaient tous eu le temps de manger et de dormir un peu, chacun leur tour ; et bientôt, leur destination apparaîtrait.

L’Islande… Il avait failli paniquer lorsque Mathilde lui avait appris où ils se rendaient à présent, mais il s’était retenu de justesse de dire quoi que ce soit, et il ne pensait pas que ses compagnons se soient aperçus de sa réaction. Il ne fallait pas qu’ils apprennent son passé. C’était peut-être peu honorable de sa part, mais il ne voulait pas voir ses nouveaux compagnons lui tourner le dos alors qu’il avait tant besoin d’eux. Il avait tenté de se rassurer en pensant à tous les siècles qui s’étaient en vérité écoulés : personne ne risquait de le reconnaître.

Leur destination, en fin de compte, n’était pour lui qu’un pays étranger.

Il finit par s’apercevoir qu’Armand s’était approché et le regardait avec une expression amusée.

— Vous êtes vraiment un Viking, lui dit-il avec un sourire.

Faraldr fronça les sourcils ; il avait l’impression d’avoir compris une partie de la phrase, mais il n’en était pas sûr.

— Viking ?

— Ah… Normand ? Normann  ? essaya Armand.

Il hocha la tête ; ça, il comprenait. C’était comme ça que les Francs les appelaient. Il chercha la question qu’il voulait en français, et fut ravi de trouver le mot :

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas, répondit Armand, l’air de chercher lui aussi ses mots. Vous… Aimez, l’eau, le froid ? fit-il avec un grand geste vers la mer sous eux et le ciel tout autour.

Faraldr regarda l’horizon avec un grand sourire, puis se tourna à nouveau vers le Français, recroquevillé dans son manteau. D’après ce qu’il en avait vu, ces gens vivaient dans un monde très bien chauffé, et il les avait à plusieurs reprises entendus se plaindre du froid et de la bruine depuis leur départ – surtout Joséphine, mais si elle venait des lointaines contrées du Sud, cela n’avait rien d’étonnant.

— Oui, répondit-il simplement. J’aime… sjórinn ? hasarda-t-il, ne connaissant pas le mot français.

— La mer, lui traduisit Mathilde, qui les rejoignait en se frottant les mains, le visage rougi.

— La mer, répéta-t-il. J’aime la mer.

Derrière elle, Joséphine avançait en ronchonnant. Il essayait de saisir ce qu’elle marmonnait, lorsqu’elle écarquilla soudain les yeux et se mit à pointer du doigt vers le Nord :

— Là ! cria-t-elle, et Faraldr n’eut pas de mal à la comprendre cette fois. On y est !

Ils tournèrent tous la tête : effectivement, une terre se dessinait à l’horizon. Aussitôt, Armand lança quelque chose, trop rapidement pour Faraldr, avant de redescendre dans les entrailles du vaisseau. Il regarda Mathilde, qui s’approcha de lui :

— Armand va reprendre la barre en bas. Il vaut mieux que vous restiez à l’intérieur maintenant ; il ne faut pas que quelqu’un puisse vous voir. Je suis désolée, ajouta-t-elle avec un soupir.

Faraldr haussa les épaules, puis tendit son bras gauche plié vers elle, comme il avait vu Armand le faire ; elle parut surprise, puis le lui prit avec un sourire, avant de l’entraîner en bas. Il la suivit, non sans un dernier regard vers la bande de terre au loin. Il ne laisserait pas son passé le rattraper.

Ils passèrent rapidement au-dessus de grandes plages de sable noir, puis d’étendues vallonnées verdoyantes, avant de se retrouver au-dessus du glacier proprement dit. Le trajet leur avait pris plus de temps que prévu ; ils avaient aperçus la terre en fin d’après-midi, et à présent il était presque minuit. Cependant, le ciel était dégagé, et le glacier brillait doucement sous eux dans la lumière du crépuscule – il ne faisait pas vraiment nuit sous ces latitudes, pas à cette période de l’année.

C’était impressionnant ; on ne voyait plus que la glace à perte de vue. Joséphine était à la salle des machines, Armand à la barre, et Mathilde n’avait pas grand-chose d’autre à faire qu’observer les terres.

L’Islande. Elle se faisait violence pour contenir son excitation ; enfin, elle allait voir de ses propres yeux ce pays qu’elle avait passé tant d’années à étudier ! Peu importait les circonstances ; c’était le rêve de toute une vie qui se réalisait.

Elle jeta un coup d’œil à Faraldr, qui regardait aussi par la baie vitrée, l’air impassible. Il semblait plongé dans ses pensées depuis qu’elle lui avait annoncé leur changement de cap. Même s’il lui avait parlé de son époque, elle ne savait presque rien sur son passé ; mais elle se sentait réticente à lui poser trop de questions. Elle n’était pas sûre qu’ils soient assez proches encore pour qu’il veuille bien se livrer.

— Manœuvre d’atterrissage, lança Armand à destination de Joséphine. Mathilde, ajouta-t-il, va sortir les pieds, je te prie.

Lentement, avec un doigté et un contrôle absolument parfaits, Armand commença à amorcer de larges courbes pour faire perdre de l’altitude en douceur à l’Ariane ; Mathilde sortit et longea la coursive jusqu’au levier qui permettait de sortir de la coque les pieds sur lesquels le vaisseau allait se poser. Il était dur à actionner, et elle retint un gémissement quand ses côtes encore endolories par la tempête la firent souffrir, mais elle parvint finalement à en avoir raison. La sensation de descente s’accentua, avant de s’effacer lorsque le courant magnétique les freina – puis elle sentit un léger choc : ils étaient posés, réalisa-t-elle en regardant par un hublot. C’était sans doute l’atterrissage le plus délicat qu’elle eût jamais vécu.

Elle se tourna pour voir que Faraldr arrivait à ses côtés, et lui saisit le bras.

— Venez, lui lança-t-elle d’un ton fiévreux. Nous y sommes.

Joséphine et Armand les rejoignirent au moment où elle ouvrait la porte et actionnait la sortie de la passerelle. Aussitôt, une bourrasque de vent glacial s’engouffra dans la coursive, lui faisant pousser un petit cri de surprise et faisant jurer Joséphine, qui se recroquevilla contre la paroi.

— Mais c’est quoi ce pays ? s’exclama la mécanicienne.

— Oh, c’est simplement parce que nous sommes sur le glacier. Partout ailleurs, le climat est beaucoup plus doux, je vous assure !

Joséphine n’eut pas l’air convaincue, mais Mathilde ne s’attarda pas sur le sujet ; elle aurait le temps de voir que le climat islandais n’était pas beaucoup plus froid qu’en Normandie à cette période de l’année. Mais là, l’Islande l’appelait.

Avec une inspiration, elle descendit la passerelle ; et, enfin, elle put poser le pied sur la terre islandaise.

Enfin, sur la glace islandaise, se dit-elle en écoutant la couche de neige dure qui crissait sous ses semelles. Elle n’avait que des bottines de ville assez fines et elle ne tarda pas à sentir le froid se frayer un chemin jusqu’à ses orteils. Elle n’avait pas non plus pris le temps de mettre son manteau, et elle resserra les bras autour d’elle pour se tenir chaud.

Le glacier s’étendait à perte de vue dans la luminosité étrange de la nuit trop claire. C’était un spectacle plus magnifique encore qu’elle ne l’aurait pensé. Le vent soufflait autour d’eux, faisant danser la fine couche de poussière neigeuse qui s’élevait en volutes blanches. Le froid lui mordait le visage et les mains, mais elle n’en avait cure ; elle était en Islande !

— Mathilde ! l’appela la voix d’Armand.

Elle se retourna pour voir qu’il s’était également avancé, les bras croisés et les épaules raides. Derrière lui, Joséphine remontait déjà de son pas lourd, n’appréciant sans doute pas le froid ; Faraldr, en revanche, se tenait au bout de la passerelle et contemplait le glacier autour d’eux. Son expression était indéchiffrable.

— Viens, lui fit Armand en la rejoignant. Tu n’es pas assez couverte.

— Armand, lui dit-elle d’un ton rêveur. Nous y sommes ! Nous avons réussi !

Il sourit, mais répondit d’un ton plus sérieux :

— Je préférerais attendre qu’on trouve cette madame Göring avant de dire ça. Allons, rentrons. Tu n’as pas envie d’attraper mal dès ton premier jour en Islande, si ?

À contrecœur, elle le suivit ; des fois, il était vraiment trop raisonnable. En arrivant à la passerelle, elle fut heureuse de constater que Faraldr souriait.

— C’est beau, n’est-ce pas ? lui demanda-t-elle.

Il sembla hésiter un moment, puis finit par hocher la tête, les yeux étrangement brillants.

— C’est magnifique.

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