Faraldr se redressa de toute sa taille pour faire face aux assaillants, sa prise bien assurée sur sa hache. Il sentait une énergie pure et revigorante couler à flots dans tout son corps, et il ne retint pas l’éclat de rire qui lui montait aux lèvres.

En contrebas, il vit deux hommes se figer en le regardant d’un air inquiet ; un troisième, en revanche, cracha par terre puis leva dans sa direction un objet. Il plissa les yeux – il lui semblait en avoir déjà vu de similaires, entre les mains d’Armand et de Joséphine…

Il allait secouer sa hache en signe de défi, lorsque Armand se jeta contre lui, le faisant basculer à terre au prix d’une vive douleur dans son bras droit. En même temps, il entendit un bruit de claquement sec, très sonore ; et presque simultanément, quelque chose vint heurter violemment le bois du grand mât, faisant voler des esquilles.

– Attention ! lui lança Armand en lui montrant l’objet métallique qu’il avait à la main.

Puis il lui fit signe de l’observer, et se redressa jusqu’à pouvoir tendre le bras par-dessus le bastingage. Il pointa l’arme en direction de leurs assaillants qui se rapprochaient – et qui poussèrent aussitôt des cris en reculant précipitamment – puis il pressa de l’index une partie sur le dessous. Le claquement sonore retentit à nouveau et Faraldr vit une légère fumée se dégager de l’objet. Au même moment, un des hommes s’écroula avec un cri de douleur, les mains crispées sur sa jambe.

Une sorte d’arme de jet, donc. Redoutable. Il hocha la tête pour assurer à Armand qu’il avait compris, puis se déplaça rapidement, plié en deux pour rester dissimulé derrière le bastingage du vaisseau, en direction de l’endroit où Joséphine se démenait comme une démone face à deux ennemis.

Un troisième était en train d’escalader le rebord ; il tenait d’une main l’une de ces armes – mais Faraldr se jeta sur lui sans lui laisser le temps de l’utiliser. Il abattit sa hache d’un grand coup, et le tranchant s’enfonça profondément dans la chair de la main, faisant hurler l’homme et tomber l’arme sur le pont. Il l’envoya au loin d’un coup de pied puis se tourna à nouveau vers l’échelle ; mais l’ennemi qu’il avait frappé était retombé sur le ponton, sa main ensanglantée serrée contre sa poitrine, hurlant à pleins poumons. Deux autres l’entouraient, mais n’avaient pas l’air de vouloir s’approcher pour l’instant. Faraldr s’empressa de sectionner la corde avant d’aller aider Joséphine.

Elle était très vive, et faisait des bonds entre les deux hommes qui n’arrivaient pas à l’atteindre de leurs épées ; l’un des deux se tourna alors vers lui, courbé en avant, prêt à bondir. Faraldr se lança contre lui à toute vitesse, et au dernier moment fit un pas de côté pour éviter le coup qui l’aurait frappé à la tête ; en même temps, il enfonça le manche de la hache dans le ventre de l’homme, qui se plia en deux et laissa tomber son arme. Il leva la sienne, prêt à achever son adversaire, quand un cri d’Armand le retint.

– Non !

Faraldr fronça les sourcils, incertain ; Armand indiqua le vaincu du doigt, puis se passa un doigt en travers de la gorge avant de secouer frénétiquement la tête. Lentement, Faraldr baissa sa hache, et Armand prit un air soulagé.

Donc, il ne fallait pas les tuer. Il mit de côté sa surprise et se contenta de porter un autre coup sur le crâne de l’homme à terre, non pas du tranchant mais du plat de la lame. Son adversaire s’effondra complètement, les yeux révulsés : il ne se relèverait pas avant un bon moment. Il se tourna vers Joséphine, prêt à l’aider – mais ne put que la regarder passer souplement dans le dos de son propre adversaire et l’assommer elle aussi du plat d’une de ses hachettes.

Un claquement sonore retentit et Faraldr se souvint soudain des armes de jet. Il se baissa vivement, Joséphine également ; puis Armand les rejoignit, plié en deux, et ils s’approchèrent tous du bastingage.

Trois hommes étaient effondrés sur le ponton, serrant qui une jambe, qui un bras – sans doute des victimes d’Armand. D’autres étaient en train de les traîner en arrière où une petite foule d’une dizaine d’hommes s’était réunie, l’air de discuter ferme. Apparemment, ils ne brûlaient pas d’envie de se mesurer à eux.

Armand dit quelque chose que Faraldr ne comprit pas, puis lui fit signe de l’aider, et ils firent passer les deux hommes assommés par-dessus bord. Pendant ce temps, Joséphine avait couru jusqu’à un des tuyaux par lesquels on pouvait communiquer avec l’intérieur du vaisseau.

Le ronronnement doux qui avait accompagné tout leur combat sans vraiment que Faraldr en ait conscience s’accentua soudain et le vaisseau s’éloigna du quai. Armand releva la tête par-dessus le bastingage – et il devint soudain livide. Faraldr suivit son regard.

Un homme se tenait sur le ponton, les yeux fixés sur eux. Il se démarquait des autres par ses vêtements, plus richement ornés, et un couvre-chef pourvu de plumes. Son regard s’attarda un instant sur Faraldr, puis il sourit – Faraldr n’apprécia pas du tout ce sourire ; c’était celui d’un prédateur. Mais, à sa grande surprise, l’homme se contenta de tourner les talons et fendit la foule pour disparaître.

Il baissa les yeux vers Armand, qui lui fit comprendre par signes qu’il devait rester encore un peu sur le pont ; il voulut lui laisser son arme de jet, mais Faraldr secoua la tête. Alors Armand partit en courant vers l’escalier qui menait sous le pont, talonné par Joséphine.

Faraldr repassa la tête par-dessus le bastingage, prêt à se relever d’un bond pour se battre tant que le ponton serait à portée de saut ; mais il ne s’y trouvait que trois hommes venus chercher leurs camarades assommés, et qui sursautèrent visiblement en le voyant. L’un d’eux pointa une arme vers lui, mais il tremblait tant que Faraldr ne cilla même pas ; comme il s’y attendait, le coup qui partit se perdit dans le vide.

Il regarda la tourelle s’éloigner sans que plus personne n’essaye de les aborder, puis déposa sa hache avant de s’asseoir lourdement ; à présent que la bataille était finie, il sentait une douleur sourde battre dans le moignon de son coude, et la tête lui tournait. Il allait se reposer un peu.

Armand avait été initialement assez confiant ; s’ils arrivaient à repousser l’abordage et à quitter Bremerhaven, l’Ariane n’aurait aucune difficulté à semer d’éventuels poursuivants ; il faudrait simplement modifier leur itinéraire pour éviter le territoire allemand.

Mais tout avait changé à présent ; car c’était Henri Lefèvre qu’il avait aperçu sur le ponton, il en était sûr.

Lefèvre. Un camarade de sa promotion, qui avait toujours fait montre d’excellentes qualités de pilote. Ils s’étaient souvent retrouvés au coude à coude ; et même si Armand ne l’aurait jamais avoué à qui que ce soit, il était conscient que, s’il avait obtenu de meilleures notes, c’était sans doute dû au fait que Lefèvre avait toujours manqué de discipline.

Il l’avait perdu de vue après leur sortie de l’école militaire ; il avait entendu dire qu’il n’avait pas intégré l’armée aéroportée, et avait pensé qu’il avait été engagé par un armateur ou de riches plaisanciers. Il y avait beaucoup de demande pour les rares pilotes qui décidaient de quitter l’armée, car leur formation était la meilleure.

Mais à présent, un soupçon naissait à l’arrière de son esprit – un soupçon terrible, qui pouvait signifier beaucoup de problèmes à venir.

Il retrouva Mathilde à la barre ; hormis ses cheveux en bataille, elle semblait plutôt calme. Elle était sortie si rapidement tout à l’heure qu’il s’était vu obligé de rester aux commandes, au cas où ils puissent repartir rapidement – jusqu’à ce qu’il réalise qu’un abordage était inévitable. Heureusement, Faraldr l’avait suivie ; il commençait à se dire qu’un garde du corps allait être plutôt utile à son impétueuse cousine, si elle continuait à agir sans la moindre retenue.

Il ne se souvenait pas qu’elle eût été aussi téméraire durant leur enfance ; mais peut-être ses quelques années à s’ennuyer à la faculté avaient-elles eu raison de tout ce qu’il y avait de raisonnable chez elle. En tout cas, il était heureux qu’elle soit restée à l’abri sans discuter ; Joséphine avait de toute évidence l’habitude de la bagarre, mais la bravoure de Mathilde ne lui servirait pas à grand-chose face à un homme armé.

– Mathilde, je prends le relais. On risque d’être poursuivis.

Elle lui laissa la place sans discuter et il jeta un œil rapide à l’altimètre. Il fallait qu’ils montent encore pour profiter de l’avantage que leurs ailes leur donnerait. Il ajusta le cap. Il était hors de question de continuer sur leur trajet initial à présent ; il allait rejoindre la mer du Nord, et de là, ils aviseraient.

À sa gauche, une bordée d’injures résonna dans les tuyaux de communication de la voix de Joséphine, que le laiton rendait étrangement aiguë ; il décida que ce n’était sans doute pas le moment de lui rappeler ses injonctions quant à la bonne tenue de l’équipage à bord.

Mathilde vint jeter un œil au cadran, mais il la renvoya rapidement sur le pont :

– Il va falloir hisser les voiles. Monte rejoindre Faraldr.

Il espérait n’avoir pas été trop sec ; mais elle se contenta de hocher la tête et de partir avec détermination. Il se tourna alors – et ce qu’il vit par la baie arrière le fit jurer à son tour, au mépris de toute bonne tenue. Deux vaisseaux les suivaient : un aérostat ballon traditionnel, sans doute à propulsion à vapeur, qui devait appartenir à l’Empire Allemand – mais surtout un autre aéronef, qui paraissait aussi bien équipé que l’Ariane. Ses soupçons étaient donc exacts.

Il y avait une troisième carrière qui attendait les pilotes de l’armée aéroportée : celle de corsaire, au service informel de l’Empire. En temps de guerre, ils étaient munis de lettres de course qui leur permettaient d’attaquer les vaisseaux ennemis – et en temps de paix, ils s’occupaient de missions sensibles, comme justement la recherche de fugitifs importants. Il était prêt à parier que, si la présence de Lefèvre à Bremerhaven était une coïncidence, son arrivée sur le ponton de l’Ariane n’en était pas une. Ils étaient recherchés, sans doute avec récompense à la clé.

Comme il le craignait, ils n’allaient pas seulement devoir semer un esquif classique avec un pilote de niveau moyen ; ils allaient devoir faire face au vaisseau bien mieux équipé d’un corsaire, et pas n’importe lequel.

Armand prit une profonde inspiration. C’était le moment de montrer, une fois pour toutes, qu’il méritait son titre de meilleur pilote.

– Armand, nous fonçons droit vers la tempête ! s’exclama Mathilde dans le tuyau de communication.

Les lourds nuages noirs se rapprochaient à vue d’œil. C’était Faraldr qui les avait repérés un peu plus tôt ; quand Mathilde avait relayé le message, elle pensait qu’Armand allait les éviter. Le vent avait forci, mais il ne semblait pourtant pas assez fort pour empêcher l’Ariane de manœuvrer…

– Je sais, Mathilde. C’est la seule chance de lui échapper. Préparez-vous à carguer à nouveau les voiles ; je ne peux pas quitter la barre maintenant.

Mathilde se mordit les lèvres en regardant au-delà de la poupe. Hisser les voiles leur avait donné suffisamment de vitesse pour semer le petite vaisseau allemand, qui avait fait demi-tour un quart d’heure plus tôt environ ; mais l’autre les talonnait toujours. Elle leva les yeux vers les voiles en rassemblant son courage : les hisser avait été assez simple, mais ses paumes commençaient à souffrir de toutes ses manœuvres. Elle regretta de ne pas avoir mis ses gants, même s’ils étaient trop fins pour la protéger bien longtemps.

Elle garda les yeux fixés sur leur poursuivant, priant de toutes ses forces pour qu’il décide de faire demi-tour. Voguer en pleine tempête était déjà dangereux pour n’importe quel aérodyne ; mais pour un voilier aérien, c’était encore pire. La plupart évitaient les turbulences comme la peste. Tout le monde avait entendu parler du terrible accident de l’année précédente, où un vaisseau de plaisance pourtant à la pointe du progrès s’était abîmé en Méditerranée. Certains corps n’avaient jamais été retrouvés.

Soudain, la zébrure d’un éclair l’aveugla ; un instant plus tard, un grondement retentit, suivi d’un mur de pluie glacée qui s’abattit avec une fureur soudaine sur le pont. Elle poussa un cri de surprise lorsque son champ de vision se raccourcit à moins d’un mètre. Ses lunettes de protection s’embuèrent tellement qu’elle dut les mettre dans sa poche ; cela n’améliora guère les choses. Elle s’approcha, à moitié à tâtons, des tuyaux de communication, et en profita pour actionner l’interrupteur des lampes de mâts – leurs poursuivants les verraient peut-être mieux ainsi, mais ils auraient besoin de cette lumière.

– Carguez les voiles, fit Armand d’une voix surnaturellement calme. Joséphine, montez les aider. Mathilde… Il faudra que je te donne des cours de pilotage en situation d’urgence, pour la prochaine fois.

C’était tellement incongru qu’elle laissa échapper un petit rire. Bien sûr, il s’en voulait de rester à l’abri ; mais elle n’était pas idiote, elle savait pertinemment qu’il leur fallait un pilote expérimenté, surtout dans ces circonstances.

– Oh, tu sais, fit-elle avec une nonchalance qu’elle ne feignait sans doute pas très bien, après toutes ces années enfermée au milieu des livres, un peu d’air frais, ça ne fait pas de mal.

Un léger rire lui parvint, puis elle se tourna vers Faraldr qui attendait derrière elle.

– Nous allons carguer les voiles, lui dit-elle avec un geste.

Soudain, un nouvel éclair les illumina, suivi d’un coup de tonnerre assourdissant. Le vent se mit à hurler de plus belle, et une soudaine embardée la précipita brutalement contre le bastingage – heureusement, Faraldr la retint aussitôt. Le cœur battant à tout rompre, Mathilde s’agrippa à lui, avant de se redresser, encore secouée. Joséphine apparut alors à leurs côtés, des cordes à la main.

– Attachez-vous ça !

Mathilde se mit aussitôt en devoir d’arrimer solidement une des lignes de vie à sa taille, avant de faire de même pour Faraldr. Ils s’en servirent ensuite pour se guider jusqu’au centre du vaisseau ; Joséphine finissait de vérifier leur fixation au rail faisant le tour du mât central. Puis elle leur fit un signe du pouce pour leur faire savoir qu’ils pouvaient y aller, avant de disparaître dans la pluie qui cinglait le pont en tous sens.

Ils se mirent au travail. Le froid et le battement incessant de l’eau sur ses doigts eurent tout d’abord un effet anesthésiant qui soulagea les mains de Mathilde, mais au bout de quelques minutes à peine, elle se retrouva à devoir manipuler les épais câbles avec l’impression d’avoir des bouts de bois à peine articulés à la place des mains. Elle ne sentait plus non plus son visage, ni ses pieds. Heureusement que toutes les voiles pouvaient se carguer depuis le pont ; ils n’auraient jamais pu les escalader.

Faraldr l’aidait de son mieux, s’arc-boutant derrière elle pour ajouter sa force à chaque opération. Après avoir procédé de la même manière une demi-heure plus tôt à peine, ils commençaient à être bien coordonnés ; malgré tout, l’opération lui sembla interminable.

Enfin, ils rejoignirent Joséphine au pied du grand mât. Au moment où ils se mettaient au travail, un vent particulièrement violent les projeta en avant, et ils basculèrent tous à terre. Mathilde sentit une douleur intense lui couper le souffle et lui transpercer les côtes ; mais ce ne fut rien comparé à la pure terreur qu’elle ressentit en entendant le craquement sinistre qui résonna au-dessus d’eux.

La grand-voile s’était gonflée et tendue sous le coup du vent, et tirait sur le mât. Il y eut un nouveau craquement, et un cri de Joséphine :

– Les haches ! Démontez cette voile à coups de haches s’il le faut !

Mathilde réussit à avancer jusqu’à la caisse de sécurité, à genoux ; elle passa des hachettes à Faraldr et à Joséphine, puis s’en équipa elle-même, et ils se mirent en devoir de sectionner les cordages qui reliaient la voile au mât. Elle asséna trois coups dans le bois avant d’arriver enfin à planter la lame dans le filin, sans grand succès. Elle essaya d’arracher à nouveau sa hache au mât, sans y parvenir : elle était épuisée, et la douleur dans ses côtes lui faisait monter les larmes aux yeux. Heureusement, Faraldr émergea alors du rideau de pluie, et s’attaqua à son tour au filin avec sa propre hache. Il ne lui fallut que trois coups pour en venir à bout ; le câble céda dans un claquement sec, et la voile s’envola.

Ils la regardèrent tous les trois virevolter dans le vent, fantomatique, avant d’atterrir sur la proue de leurs poursuivants. Joséphine lâcha un cri triomphal.

– Pas mal !

Mathilde se redressa lentement. Elle avait toujours le souffle court, mais la douleur se dissipait. Ils restèrent un moment immobiles, à observer leurs poursuivants – et soudain, Joséphine lança une exclamation de triomphe.

– Ils perdent de l’altitude !

– Je pense qu’ils renoncent ! tonna également Faraldr.

Mathilde laissa l’espoir monter en elle. Peut-être qu’ils allaient pouvoir s’en sortir, en fin de compte.

Comme pour la contredire, le vaisseau fit une nouvelle embardée qui les envoya se cogner les uns contre les autres. Elle se redressa, la main plaquée contre son côté gauche endolori, et se tourna vers Joséphine.

– Redescendons. Armand aura sans doute besoin de vous à la salle des machines. De toute façon, nous ne pouvons plus rien faire ici.

Joséphine hocha la tête, et ils repartirent lentement jusqu’à l’escalier menant à l’entrepont, éteignant les lumières au passage. Lorsqu’ils furent enfin à l’abri de la pluie, Mathilde laissa échapper un soupir de soulagement ; puis ils se mirent en devoir de détacher leurs lignes de vie. Ensuite, Joséphine partit en direction de la salle des machines, pendant que Mathilde entraînait Faraldr à sa suite vers le poste de pilotage. Elle irait peut-être aider Joséphine, mais elle voulait d’abord voir si Armand avait besoin d’eux.

Ils étaient en piètre état, trempés et endoloris tous les deux. Ils rejoignirent Armand, qui agrippait le gouvernail d’une poigne de fer, et dont le front ruisselait de sueur. Il ne leur accorda pas un regard, et elle n’osa pas rompre sa concentration.

– Restez là, dit-elle à Faraldr.

Il hocha la tête, les yeux fixés sur l’obscurité qui semblait se presser contre les baies vitrées du poste de pilotage, et elle repartit aider Joséphine, le cœur au bord des lèvres.

Au moment où Joséphine arrivait à la salle des machines, une embardée particulièrement violente la projeta contre la porte métallique. Une vive douleur lui transperça le crâne et un flot de sang chaud se mit à couler sur son visage. Bien sa veine, après avoir réussi à carguer toutes les voiles sans trop de dommages… Avec une grimace, elle s’essuya l’œil de sa manche, puis commença à faire le tour des machines.

Elles étaient clairement en meilleur état qu’elle, même si plusieurs voyants n’étaient pas loin du rouge. Les transformateurs tournaient à plein régime, mais ça ne suffisait pas, bien sûr. Au moment où elle se postait à côté du tuyau de communication pour signaler au capitaine sa présence, sa voix métallique retentit :

– Il me faut plus de puissance ! La tempête nous pousse contre le vent !

Joséphine se précipita aussitôt pour obéir, inversant les régimes d’équilibrage pour puiser dans leurs accumulateurs de réserve – ils risquaient de les épuiser s’ils ne sortaient pas de cette tempête rapidement, mais ils aviseraient à ce moment-là. Pour l’instant, il leur fallait absolument redresser leur course, sinon ils se retrouveraient entraînés dans une spirale meurtrière. Mais au moment où elle se penchait pour vérifier un circuit, l’éclairage sauta soudain avant de se rallumer. Pas bon signe.

Avec un juron, elle se précipita en direction du panneau de distribution central, et se hâta de couper tout ce qui n’était pas absolument nécessaire, laissant juste l’éclairage du poste de pilotage. Elle n’était pas sûre que cela suffirait. Elle venait tout juste de finir lorsque la porte s’ouvrit et que la voix de Mathilde retentit.

– Joséphine ! Tout va bien ? Les lumières viennent de s’éteindre…

– Non ! On puise dans les réserves, mais ces circuits-là sont plus vieux, ils ont du mal à supporter le courant, je ne peux pas trop les pousser. Prévenez le capitaine !

Elle écouta Mathilde détailler la situation par les tuyaux de communication tout en fixant du regard la jauge principale, comme si cela pouvait l’aider à tenir. Les battements dans son crâne lui donnaient envie de casser quelque chose.

– Armand descend ; les vents seront sans doute moins forts au ras de l’eau.

– Ou on sera moins haut pour sauter, fit Joséphine, pragmatique. Dites-lui de me prévenir dès qu’on peut baisser la puissance, on pourra peut-être sauver un ou deux accumulateurs.

Mathilde hocha la tête et retourna à la communication tandis que Joséphine passait d’un cadran à l’autre, essayant de rééquilibrer la quantité d’énergie fournie par les différents accumulateurs de réserve. Elle repensa aux éclairs qu’ils avaient vu dehors ; si au moins quelqu’un avait mis au point un moyen de capter cette énergie-là…

– On devrait peut-être remettre les hélices en marche, avança soudain Mathilde d’un ton hésitant.

Joséphine faillit dire non, mais s’arrêta pour réfléchir. Utiliser les hélices qui se trouvaient à la poupe du vaisseau était très risqué dans une tempête, parce que le vent trop fort pouvait les arracher ; mais d’un autre côté, si elles tenaient le coup, ils gagneraient un avantage, et les leurs étaient solides. Elle s’essuya à nouveau l’œil d’un geste impatient.

– Bonne idée. On tente.

Elle alla enclencher le mécanisme pendant que Mathilde prévenait le poste de pilotage. Elle resta un moment devant les commandes, à surveiller les cadrans indiquant la quantité d’énergie qui se transmettait vers les transformateurs – il y en avait beaucoup, mais pour l’instant les hélices avaient l’air de tenir le choc. Elle ne pouvait rien faire d’autre.

Avec un coup de poing dans le mur, elle avança jusqu’aux tuyaux de communication, où Mathilde attendait, l’air tendue, livide ; puis elle se mit à prier, comme quand elle était petite au chevet de sa grand-mère.

Enfin, le tuyau crachota à nouveau la voix du capitaine :

– Mer en vue. Le vent faiblit. Vous pouvez repasser au régime normal.

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