Joséphine se redressa et contempla sa salle des machines, où les transformateurs et les accumulateurs s’alignaient au milieu de leur entrelacs de circuits, le métal luisant à la lumière vive des lampes. Avec un sourire, elle s’étira et flatta du bout des doigts le panneau de contrôle, son fidèle allié.

Dire que deux ans plus tôt, elle était encore à l’usine, fraîchement débarquée des colonies avec sa petite sœur Liberté… Sa vie avait véritablement pris un tournant, le jour où elle avait rencontré mademoiselle d’Amoys.

Ce n’était pas facile de trouver à manger quand on débarquait à Nantes sans le sou ; mais quand en plus on était une fille noire… Heureusement qu’elle avait déjà de bonnes connaissances en mécanique : elle avait pu travailler plusieurs mois à l’usine, à monter les pièces détachées des vaisseaux de l’armée ou des riches armateurs, en se faisant passer pour un garçon afin de gagner un meilleur salaire. Mais le patron avait fini par découvrir la supercherie et avait réclamé sans trop de ménagements qu’elle lui rembourse son « manque à gagner ». Il n’avait pas apprécié la manière dont elle avait traité ses bijoux de famille en réponse, et elle s’était prudemment esquivée avant que ses messieurs de la police n’arrivent.

Elle n’avait jamais eu aucun regret ; les quelques mois passés dans la galère, à faire les pires petits boulots et à s’affamer pour donner à manger à sa sœur, avaient largement valu de voir la tête du type. S’il n’avait pas déjà eu des enfants, c’était sans doute trop tard.

Mais surtout, grâce à ça, elle s’était retrouvée à Caen, où elle avait rencontré mademoiselle d’Amoys. Elle traînait dans la rue à la recherche de quelqu’un qui aurait besoin d’un coursier – ou qu’on lui déleste une bourse trop lourde – quand leur automobile était tombée en panne. Ce n’était même pas l’appât d’une récompense qui l’avait motivée à s’approcher ; il s’agissait d’une auto galvanique dernier cri, et elle mourait d’envie de l’examiner de plus près.

Elle avait été engagée, après ça ; elle ne savait toujours pas si elle le devait à son efficacité, à la gentillesse de mademoiselle de Haurecourt, ou au fait qu’elle avait aussi mauvais caractère que la patronne. Sans doute un peu des trois.

Des coups frappés à la porte de la salle la firent presque sursauter, tant elle s’y attendait peu. Personne ne venait jamais ici, c’était sa chasse gardée ; le vaisseau était assez petit et moderne pour qu’elle n’ait besoin d’aucune aide.

Bien sûr, elle aurait dû se douter que les choses allaient être différentes, cette fois.

Elle alla ouvrir la porte et se trouva nez à nez avec Mathilde, talonnée par son Viking.

– Quoi ? fit-elle de son ton le plus revêche.

Elle ne savait pas grand-chose de Mathilde, qui passait son temps à la faculté ou plongée dans des livres. Mais elle avait vu les regards curieux qu’elle lançait à l’Ariane et elle savait qu’elle conduisait : elle se doutait que la nièce de la patronne se toquait de mécanique. Elle ne comptait pas l’encourager à venir fouiner dans la salle des machines. Ce serait dangereux ; elle avait autre chose à faire que de s’assurer sans cesse qu’une dame qui n’y connaissait rien ne fasse pas n’importe quoi.

– Bonsoir, répondit Mathilde. Enfin, je veux dire, bonjour, se reprit-elle maladroitement, l’air confuse. Nous sommes déjà le matin, après tout…

Joséphine contint son agacement et attendit, les bras croisés, qu’elle en vienne au fait.

– Je peux entrer ? demanda Mathilde, joignant déjà le geste à la parole.

Joséphine jaugea le Viking derrière elle. Il semblait assez attaché à Mathilde ; elle n’était pas sûre de sa réaction si elle commençait à se disputer avec sa patronne, mais il n’apprécierait sans doute pas. Elle évalua rapidement ses chances, puis décida que se retrouver impliquée dans une bagarre à peine une heure après le départ n’était sans doute pas une bonne idée. Mathilde, le Viking et le militaire avaient l’air proches ; elle serait seule face à eux.

Ça ne valait pas le coup de risquer son emploi. Elle se décala de mauvaise grâce ; mais elle se promit de ne pas rendre la visite agréable.

Mathilde dévorait tout ce qu’elle voyait des yeux. Elle n’avait jamais eu l’occasion de venir dans cet endroit jusqu’à présent, même si elle en mourait d’envie. Sa tante l’accaparait toujours à bord de l’Ariane ; elle prenait ces temps de trajet comme une opportunité parfaite pour passer en revue divers plans et projets et Mathilde ne parvenait jamais à lui échapper.

Joséphine restait sur ses talons comme une ombre de mauvaise humeur. Elle avait remplacé sa casquette par un foulard aux couleurs vives qui faisait ressortir la balafre ancienne, livide, qui lui barrait en partie la joue gauche.

Son expression fermée mettait Mathilde mal à l’aise ; elle se rappelait le fiasco un peu plus tôt, lorsqu’elle avait essayé de lui venir en aide, bien inutilement d’ailleurs. Lui en voulait-elle toujours ? Elle se voyait mal lui poser la question.

– Puis-je ? finit-elle par demander plutôt, en s’approchant d’un des transformateurs.

La mécanicienne la suivit en grommelant, mais ne tenta pas de l’arrêter. Mathilde jeta un regard à un cadran, qui la surprit.

– Dites… S’agit-il bien de la tension du courant ? Les chiffres ne sont pas habituels…

Joséphine s’approcha nonchalamment, les mains dans les poches.

– Nan. Rien de bizarre.

– Pourtant… Pourquoi faire monter la jauge jusqu’à 450 ? Au-delà de 400, la tension devrait déjà être trop forte pour que le circuit tienne le coup…

Joséphine leva les yeux au ciel, mais Mathilde ne releva pas ; elle avait travaillé pendant des années aux côtés d’hommes persuadés qu’une femme ne pouvait pas réfléchir sans devoir s’allonger un peu, alors il en faudrait plus que ça pour la faire renoncer à ses réponses.

– C’est grâce au nouvel alliage ; tout le réseau a été refait, finit par dire Joséphine. Meilleure conduction, meilleure résistance.

– Ils ont encore réussi à améliorer la résistance ? Ah, c’est vrai, je l’avais lu dans un article il y a quelques mois… Je ne pensais pas que ma tante avait déjà fait modifier l’Ariane

– Bon, si vous avez fini, j’ai une salle des machines à faire opérer, la coupa Joséphine.

Du coin de l’œil, Mathilde vit Faraldr relever brusquement la tête et fixer Joséphine, les yeux plissés. Il était vrai qu’elle avait un ton assez agressif, mais la dernière chose que Mathilde souhaitait, c’était un conflit, surtout ici. Elle s’empressa donc de relayer le message qui lui avait fourni le prétexte à sa venue :

– En fait, Armand voudrait tous nous voir. Vous pouvez vous absenter quelques minutes ?

Joséphine la fixa un moment avant de hausser les épaules.

– Ça devrait aller.

Puis elle s’avança vers la porte, qu’elle tint ouverte avec une impatience visible jusqu’à ce que Mathilde et Faraldr soient sortis, avant de partir à grandes enjambées vers le poste de pilotage. Mathilde lui emboîta aussitôt le pas ; elle avait comme l’impression que cette réunion s’annonçait houleuse…

Armand effleura un panneau de contrôle du poste de pilotage, s’autorisant un moment, tant qu’il était seul, pour contempler la magnificence de l’aéronef.

Le poste de pilotage et les coursives étaient superbement aménagés, en bois avec quelques touches de cuivre ; il n’avait pas encore vu les cabines, mais il ne doutait pas qu’elles devaient rivaliser de luxe avec celles des officiers de l’armée.

Mais ce qui le séduisait tout à fait, c’était la fluidité avec laquelle l’Ariane répondait à ses moindres gestes. La direction, conçue à l’imitation d’un gouvernail de voilier, était si sensible qu’il en avait été surpris au début. Il pouvait régler la vitesse d’un simple geste sur le tableau de bord, et en voir le résultat dans la minute. Il avait même remarqué qu’il disposait de certaines commandes rudimentaires sur les voiles depuis la console – c’était du jamais vu. Et les fenêtres ! Le poste de commandement était une salle oblongue, située tout à fait en-dessous du vaisseau, si bien que les fenêtres en verre épais qui la tapissaient offraient une vision panoramique, y compris vers l’arrière du vaisseau – un indéniable avantage en cas de poursuite, même s’il espérait qu’ils n’en arriveraient pas là.

Le plus beau vaisseau qu’il avait jamais vu ; et il en était le commandant.

Mathilde avait de bonnes bases de pilotage pour une civile, mais lui avait reçu la meilleure formation au monde – et il pouvait s’enorgueillir de faire partie des officiers les plus doués de sa promotion. Bien sûr, elle s’était visiblement retenue de lever les yeux au ciel lorsqu’il avait abordé la question de la chaîne de commandement, mais il ne regrettait pas de l’avoir fait. Il fallait que les choses soient claires à bord d’un vaisseau ; c’était d’autant plus important dans une situation dangereuse comme la leur, où des décisions urgentes pourraient avoir à être prises. Il avait l’expérience nécessaire. Il ferait un bon commandant.

Il cala le gouvernail puis s’avança vers les baies vitrées pour regarder le paysage qui défilait sous eux. De temps en temps, quelques petites touches de lumière venaient parsemer l’ombre : des fenêtres éclairées dans les maisons en contrebas, ou les lanternes de véhicules. Il leva les yeux vers les quelques nuages qui les surplombaient, laissant son regard errer entre les étoiles et la lune, prenant sans même y penser note des constellations pour vérifier qu’ils n’avaient pas dévié.

Sa rêverie fut interrompue par l’arrivée de ses compagnons de vaisseau. Il retourna aussitôt se poster auprès du gouvernail pour les attendre. Joséphine avançait à pas lourds, l’air revêche ; Mathilde la suivait de près, une expression anxieuse sur le visage. Faraldr fermait la marche, impassible. Il nota avec intérêt la façon dont il se plaçait derrière elle, légèrement sur le côté. Mathilde avait-elle conscience qu’elle s’était trouvée un garde du corps ?

Il n’eut pas le temps de s’attarder sur cette idée, obligé de se concentrer sur la cheffe mécanicienne qui venait se poster juste devant lui, les bras croisés.

– Vouliez nous voir ? lâcha-t-elle d’une voix rauque.

Il se retint de lever un sourcil. Il se doutait depuis le début que Joséphine pourrait lui poser quelques problèmes ; ce n’était rien tant qu’il s’agissait d’une opération de sauvetage rapide, où chacun avait une mission bien précise, mais à présent, elle se trouvait engagée à leurs côtés à plus long terme. S’il montrait la moindre faiblesse, il ne s’en sortirait jamais. Tout en maudissant intérieurement la tante de Mathilde pour son goût en matière de protégées, il dévisagea l’ingénieure.

Elle était petite, devait avoir dans les dix-huit ans à peine – jeune pour être aussi douée qu’elle paraissait l’être en matière de mécanique, ce qui la rendait sans doute fière. Malgré la couleur sombre de sa peau, elle n’avait pas beaucoup d’accent ; si elle venait d’outre-mer, elle devait être arrivée en métropole depuis un certain temps déjà. La cicatrice sur sa joue attestait d’un passé mouvementé qui n’était pas pour lui donner une meilleure impression, et ne faisait qu’accentuer la façon dont elle le foudroyait du regard.

– Alors, quoi ? Z’êtes sourd ? reprit-elle en s’avançant jusqu’à rentrer dans son espace ; Armand esquissa un pas en arrière sous le coup de la surprise, mais se reprit – ce n’était pas le moment de battre en retraite.

– Nous n’avons pas fait les présentations officielles. Je suis Armand du Thouars, et je serai le commandant à bord jusqu’à nouvel ordre.

– Génial. Moi c’est Joséphine de mon Cul. Z’avez quelque chose à m’dire, ou c’est juste pour papoter ?

Du calme, pensa Armand. Ne pas rentrer dans son jeu. Il avait déjà rencontré des hommes comme ça, à bord du Clovis. La seule façon de les mettre au pas était d’affirmer son autorité avec calme et constance, de rester juste et de leur montrer qu’il était digne de respect.

Le fait qu’il s’agisse d’une jeune fille n’y changeait sans doute pas grand-chose.

– Eh bien, mademoiselle…

– Mon nom c’est Joséphine.

– Mademoiselle, insista-t-il d’un ton sec. En tant que commandant, je suis responsable de chacun de mes hommes. J’attends de tous qu’ils m’obéissent, immédiatement et en faisant montre de respect.

Il lança également un regard à Mathilde, puis fit un signe de tête en direction de Faraldr. Elle croisa les bras, leva les yeux au ciel, mais finit par se résoudre à traduire ce qu’il disait à destination du Viking. Il ne prêta pas attention à ses simagrées. Elle lui avait laissé le commandement ; il comptait bien établir une hiérarchie fonctionnelle.

– Ceux qui n’accompliront pas correctement leurs tâches, qui causeront des débordements ou commettront le moindre acte d’insubordination seront immédiatement sanctionnés. Pour vous, mademoiselle, cela peut aller d’amendes déduites de votre paye au débarquement immédiat. Suis-je clair ?

La mécanicienne leva les yeux au ciel. De toute évidence, elle était assez intelligente pour savoir qu’une partie au moins de ses menaces sonnait creux, dans leur situation.

De toute évidence également, elle sous-estimait sa détermination.

– Mademoiselle. Lorsque je pose une question, j’attends une réponse.

– Oui, finit-elle par lâcher après l’avoir longuement jaugé du regard.

– C’est oui, monsieur, ou oui, commandant.

Elle ne répondit pas tout de suite ; lorsqu’elle finit par réaliser qu’il attendait, elle lâcha un soupir.

– On est pas dans l’armée, que je sache.

Ce fut au tour d’Armand de s’approcher ; elle ne recula pas, et il fut impressionné malgré lui. Elle avait du cran ; il savait qu’il avait une certaine présence physique, qui suffisait parfois à remettre à leur place des subordonnés trop familiers.

– Non. Mais vous êtes sous mon commandement. Et même si ça ne plaît pas à mademoiselle d’Amoys, je n’hésiterai pas à faire escale pour trouver un nouveau chef mécanicien si j’estime votre comportement problématique ou dangereux. Vous êtes peut-être efficace, voire même douée, je ne sais pas encore ; mais ne pensez pas que je n’arriverai pas à trouver cinq hommes au moins aussi doués que vous dans n’importe quelle grande ville d’Europe. Est-ce que c’est clair ?

– Oui monsieur, finit-elle par lâcher, les dents serrées.

– Parfait. Vous verrez avec mademoiselle d’Amoys pour l’attribution des cabines.

Elle fronça les sourcils.

– Je vais dormir dans la salle des machines. Une partie du matériel a été remplacé, il n’est pas encore rôdé, et si vous tenez à la pousser autant, je préfère surveiller. Monsieur, ajouta-t-elle du bout des lèvres.

– Faites. Autre chose à déclarer ?

– Rien. Pour l’instant, elle tient bien. Monsieur. Mais je préférerais que la dame ne vienne pas dans mes pattes, fit-elle avec un geste du pouce vers Mathilde, qui prit un air choqué.

Joséphine était dans son droit, car en temps normal c’était aux ingénieurs de bord de décider qui était autorisé ou non en salle des machines ; mais leur nombre était trop réduit pour appliquer strictement cette règle .

– Mademoiselle d’Amoys, fit-il en se tournant vers Mathilde, vous veillerez à limiter vos visites à la salle des machines au strict nécessaire.

Mathilde parut sur le point de protester, et il se prépara au pire ; heureusement, elle se ravisa.

– Oui, répondit-elle avec aigreur. Monsieur, ajouta-t-elle d’un ton dégoulinant d’ironie qui fit sourire Joséphine.

Armand serra les dents, mais n’ajouta rien, se contentant de hocher la tête.

– Génial, enchaîna Joséphine d’un ton blasé. C’est bon ? Faut que j’y retourne.

– Très bien. Vous pouvez disposer, mademoiselle.

– Monsieur, répliqua-t-elle avec une évidente mauvaise grâce avant de partir en martelant le sol de ses gros godillots.

Dès qu’elle fut sortie, Armand poussa un soupir et leva les yeux au ciel.

– Eh bien, fit Mathilde en s’approchant, ça s’est bien passé.

– Oh, ne commence pas. Tu as quelque chose à redire à ma façon de procéder ?

– Elle est un peu… Rigide.

– Mathilde. Nous sommes en fuite. Une situation particulière, qui nécessite des comportements particuliers. Enfin, si tu préfères, je te laisse le commandement.

Elle leva les yeux au ciel, mais secoua la tête.

– Non, non. Je sais que tu es le mieux placé pour ça. Mais n’oublie pas que tu es le seul militaire ici. Joséphine a raison : nous ne sommes pas dans l’armée. Ne nous l’aliène pas, elle nous a déjà été d’une aide précieuse.

Il ne répondit rien ; elle n’avait pas tort, bien sûr, mais il avait fait ce qu’il fallait. Maintenant qu’il avait réussi à faire accepter son autorité, bon gré mal gré, à Joséphine, il allait pouvoir ajuster le tir ; mais l’entrée en matière était nécessaire.

Derrière elle, Faraldr posa une question ; il les écouta discuter quelques instants, en se disant qu’il faudrait qu’il apprenne un peu d’islandais, pour pouvoir communiquer un minimum avec le Viking. Lui, au moins, n’avait pas semblé particulièrement choqué par ses exigences ; il s’était contenté de hocher la tête dans sa direction lorsque Mathilde lui avait transmis le règlement.

– Je vais emmener Faraldr dans sa cabine. Je voudrais vérifier qu’il n’y a pas besoin de changer son pansement.

– Mathilde, sans chaperon ? Que diraient tes parents ? lança-t-il avec un clin d’œil qui la fit rougir malgré elle.

– Vraiment, Armand !

Elle le fusilla du regard ; mais son humour avait fait mouche, il en était sûr.

Faraldr était épuisé. C’était frustrant ; depuis quatre ans, il avait été une épée au service de marchands puis d’un duc, et une épée devait être tranchante. Il s’était cru résistant, fort ; il aurait voulu montrer à Mathilde qu’il était digne d’être pris à son service. Mais il avait même du mal à s’étonner encore de toutes ces merveilles qu’il découvrait, tant la fatigue l’assommait.

– Nous discuterons tout à l’heure, l’assura Mathilde en ouvrant une porte. Vous devez être épuisé.

– Plus que je ne voudrais, fit-il en s’asseyant sur l’une des deux couches de la pièce, appréciant du bout des doigts la douceur de la couverture.

– Il faut sans doute changer votre bandage, fit-elle d’un air hésitant, avec un signe vers son bras amputé. Je vais vous aider.

Il hocha la tête et commença à défaire maladroitement les trop nombreux boutons qui fermaient sa chemise. Il craignait qu’elle ne s’avançât pour l’aider, mais soit qu’elle comprît l’humiliation que cela aurait été, soit qu’elle n’osât pas, elle n’en fit rien. Une fois qu’il eut fini, il posa la chemise sur ses genoux et détourna le regard pour ne pas avoir à affronter l’absence de son avant-bras.

Il commençait à s’y faire, même s’il avait encore souvent l’impression de sentir son bras, qui lui faisait mal ou le démangeait ; on lui avait expliqué que c’était un effet courant. Mais ce n’était pas ça le pire. Le pire, c’était tous ces moments où il n’était pas assez réveillé ou trop absorbé dans ses pensées, et où il esquissait un mouvement pour saisir quelque chose de sa main droite. Alors, il reprenait brutalement conscience du vide en-dessous de son coude ; dans ces moments-là, la perte était aussi fraîche qu’au premier jour.

Heureusement qu’il avait encore son bras gauche ; il était heureux de ne pas avoir été totalement inutile durant leur fuite.

Une fois, Mathilde lui avait parlé d’un nouveau bras qu’on pourrait lui donner, un bras en métal, qu’il pourrait manier comme un vrai, rattaché à sa chair. Elle avait parlé de cette puissance impalpable qu’elle avait comparé à la foudre et qui était devenue si courante. C’était peu après son arrivée, alors que leurs conversations étaient encore balbutiantes ; il faudrait qu’il lui repose la question – quand il aurait dormi.

Elle défit ses bandages et étudia avec attention sa blessure. Il garda la tête obstinément tournée et essaya de penser à autre chose pour se distraire. Son regard tomba sur sa chemise, et il repensa soudain aux vêtements qu’il avait à son arrivée. On les lui avait enlevés et emportés – à présent, ils étaient sans doute perdus à jamais. Il ressentit une pointe de regret en réalisant qu’il n’avait plus rien de son passé, pas même les perles d’argent qui ornaient ses tresses, un cadeau de son oncle – elles aussi lui avaient été enlevées pendant qu’il était inconscient, durant les premiers jours.

Il se concentra sur autre chose pour chasser ces regrets inutiles. Ces nouveaux vêtements, faits de tissu plus doux et plus fin que ce qu’il connaissait, lui semblaient encore étranges, avec tous leurs boutons minuscules. Ils étaient terriblement ternes, il avait l’impression d’être un moine, mais c’était apparemment normal ; aucun des hommes qu’il avait vus ne portait de couleurs vives. Seule la tante de Mathilde avait revêtu un vêtement qui aurait été approprié pour démontrer sa richesse.

Ce n’était qu’une chose de plus à prendre en compte pour comprendre les gens de cet endroit. Il avait découvert qu’il suffisait qu’il se considère en terre étrangère, sans trop réfléchir au fait qu’il avait traversé des centaines d’années ; alors sa situation ne semblait plus si étrange, ni si effrayante. Il s’était toujours vanté de ne pas avoir peur de l’inconnu, et, lorsque le destin l’avait obligé à quitter sa famille, il leur avait assuré que c’était là l’occasion rêvée de découvrir de nouveaux horizons. Il ne pouvait pas se plaindre, à présent.

Mathilde lui remit lentement et maladroitement un pansement léger. Elle n’avait pas l’air habituée à ce genre de travail, mais ses mains étaient plus douces, ses gestes plus délicats que ceux des médecins.

– Je suis heureuse d’avoir pu vous libérer, dit-elle en travaillant.

Il eut un sourire.

– Moi aussi. Je commençais à trouver le temps long.

– Je pense que vous ne vous ennuyez plus, maintenant ? fit-elle avec un petit rire.

– Non, c’est vrai, répondit-il avec un sourire. Plus du tout.

Elle finit de serrer le bandage, puis se releva et cacha un bâillement derrière sa main. Malgré lui, il l’imita.

– Reposez-vous, lui ordonna-t-elle avant de le laisser seul.

Il finit de se déshabiller et s’allongea avec précaution, rabattant la couverture en prenant soin d’épargner son bras. Mathilde était des plus surprenantes ; il la pensait riche, mais en doutait souvent en la voyant s’effacer ainsi devant les autres, comme elle l’avait fait pour le commandement de ce bateau volant. Elle avait du courage ; mais elle laissait pourtant l’autre jeune femme, Joséphine, lui parler avec dédain. Pour autant, elle était attentionnée et très intelligente, et s’il devait avoir une dette envers quelqu’un, il ne regrettait pas que ce soit envers elle.

Bercé par un balancement presque imperceptible, il s’endormit rapidement.

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