Le domaine du Bec n’avait pas changé d’un pouce. Armand leva les yeux vers les vieux colombages avec plaisir, avant d’aller frapper à la porte pour se laisser accueillir par Julie, la gouvernante de la maison qui avait largement contribué à les élever, lui et Mathilde. Elle le conduisit, après les effusions de rigueur, au bureau du premier étage, où se trouvaient Mathilde et le professeur Martel.

– Ah, monsieur du Thouars. Avez-vous pu voir notre cher Viking ce matin ?

– Professeur, voyons, le gronda aussitôt Mathilde. Vous savez que viking signifie pirate. La majorité des gens ne font pas la différence. Je suis sûre qu’Armand utilise déjà bien trop ce mot ; il vaudrait mieux dire Normand.

– Je ne sais pas trop… Étant donné que tu l’as trouvé sur un champ de bataille, je dirais qu’il doit avoir un peu de Viking en lui, quand même.

Mathilde lui fit la grâce de sourire à sa plaisanterie, avant de se replonger dans sa lecture. Armand alla s’installer dans un fauteuil confortable au coin de la cheminée éteinte, puis répondit au professeur Martel :

– Je l’ai vu, et il va très bien. Les médecins sont extrêmement satisfaits ; il se remet aussi vite qu’on pouvait l’espérer. J’ai mentionné votre idée de prothèse, mais il faut en passer par le professeur Monfort. Aucune décision ne peut être prise sans son accord, apparemment.

Le statut de Faraldr était en effet épineux : il ne pouvait pas vraiment être considéré comme citoyen français, après tout. Il n’était pas impensable que l’armée revendique sa personne, mais c’était pour l’instant l’équipe du professeur Monfort qui en disposait entièrement.

– Ah, fit Mathilde, qui n’avait pas écouté. Je viens de retrouver le passage de la correspondance de Leibniz et Clarke dont je vous parlais, professeur.

– Parfait. Nous allons pouvoir faire la comparaison avec Glessö.

– Lui qui paraissait si absurde il y deux ans ! Mais maintenant…

Mathilde se leva pour aller poser son livre sur le bureau, devant le professeur, où s’accumulait déjà un certain nombre d’ouvrages. Ils se plongèrent tous les deux dans leur lecture, avant de pousser plusieurs exclamations. Le regard d’Armand passa de l’un à l’autre, attendant des explications un peu plus claires.

– Et donc ? finit-il par demander en direction de Mathilde, dans l’espoir qu’elle voudrait bien éclairer un néophyte.

– Oh, pardon Armand… C’est la confirmation d’une de nos théories. Pour faire simple, l’arrivée de Faraldr a forcément eu des conséquences.

– Il est fort possible que notre monde ait déjà été changé, sans même que nous l’ayons réalisé, dit lentement le professeur en hochant la tête.

Voilà qui était nouveau.

– Comment ça ?

– Oh, vous ne l’auriez pas perçu, le rassura le professeur – du moins il pensait que son ton était censé être rassurant, même si ses mots ne l’étaient pas le moins du monde. Simplement, de nombreuses choses ont pu être modifiées par le fait que Faraldr ait tout bonnement disparu, durant cette bataille, au Xe siècle. Replacez-vous il y a deux semaines, le matin avant que nous ouvrions la brèche. À ce moment-là, Faraldr n’avait encore pas été sauvé par Mathilde, n’est-ce pas ?

– … Je suppose que non, dit Armand, les sourcils froncés.

– Il était sans doute mort de ses blessures, ou avait survécu, peu importe. Des proches avaient pu apprendre sa mort, ou s’il avait survécu, il avait pu se marier, avoir des enfants ; en tout cas, le reste de sa vie avait eu des conséquences, tout autour de lui, comme n’importe quelle vie, même la plus infime, impacte ce qui l’entoure.

Armand hocha la tête. Il commençait à voir où l’emmenait le professeur.

– Mais ensuite, la brèche a été ouverte. Et Mathilde a sauvé Faraldr en le ramenant de notre côté. Sa vie, ou sa mort, n’a donc pas pu avoir toutes les conséquences qu’elle aurait dû avoir sans la brèche ; au contraire, sa soudaine disparition a pu, elle, en avoir d’autres. La chaîne de causalité a été modifiée.

– Si on suit jusqu’au bout cette théorie, nous ne pouvons pas nous en rendre compte, expliqua Mathilde, car c’est comme si tout avait été réécrit à partir de cette même époque, donc bien avant notre naissance. Mais il est fort possible que le XIXe siècle dans lequel nous vivions il y a plus d’une semaine ne soit pas le même que celui dans lequel nous vivons à présent.

– C’est un problème de relativité temporelle, conclut le professeur.

Armand hocha la tête, tout en se gardant bien de trop réfléchir aux abîmes qu’ouvrait la question ; il avait l’impression qu’il ne serait que trop facile de s’y perdre.

– Et que se passerait-il si l’on rouvrait une nouvelle brèche ?

Ce fut le professeur qui répondit, l’air sombre :

– Difficile à dire, mais c’est très risqué. Jouer avec toute cette énergie pour créer une nouvelle brèche est déjà dangereux en soi ; mais en plus, la première brèche était le fruit d’une expérience ratée. Refaire la même opération dans le but de reproduire la même erreur peut sembler une bonne idée à première vue, mais elle relève de l’absurdité. J’ose espérer que le professeur Monfort se montrera plus intelligent que cela…

– De toute manière, l’interrompit calmement Mathilde, je ne pense pas que nous puissions y faire quoi que ce soit.

Elle avait raison. Plus les jours passaient, et plus leur situation devenait précaire ; le professeur Monfort ne voyait pas d’un œil très favorable ces personnes extérieures à son équipe, et même l’amiral avait déjà fait une ou deux remarques qui n’auguraient rien de très bon. Armand ne savait pas combien de temps encore leur capacité à comprendre Faraldr leur permettrait de rester.

Bien sûr, il était hors de question d’en parler à Mathilde ; pas tant qu’il n’avait que des soupçons, en tout cas. Elle serait atterrée.

Il était venu les chercher, profitant de ce que l’amiral lui laissait le libre usage de son automobile galvanique, plus rapide et confortable qu’un fiacre, et ils se mirent en route peu après pour rejoindre le manoir des scientifiques. Là, ils se séparèrent : Mathilde et le professeur Martel pour aller voir Faraldr, Armand pour aller retrouver l’amiral.

Ce dernier l’entraîna sans attendre en direction du bureau du professeur Monfort, où se trouvait déjà un inconnu, ce qui surprit Armand : en-dehors de Mathilde et du professeur Martel, il n’y avait eu aucun nouvel arrivant depuis l’expérience.

Tenue élégante, accent parisien, et en très bons termes avec l’amiral qui le gratifia de la légère claque sur l’épaule réservée aux connaissances de longue date : ce nouveau venu piquait l’intérêt d’Armand – et plus encore lorsqu’il entendit le ton mielleux avec lequel le professeur Monfort prit la parole.

– Messieurs, si vous le voulez bien, nous allons pouvoir commencer…

– Bien sûr, fit l’amiral. C’est un plaisir de vous voir ici, Duclair. Alors, l’Empereur est intéressé ?

– En effet, répondit le dénommé Duclair. D’ailleurs, je suis envoyé spécialement pour discuter de la suite des événements. Ah, si cela ne vous dérange pas… ajouta-t-il avec un signe de tête à peine perceptible en direction d’Armand.

Aussitôt, l’amiral se tourna vers lui pour lui indiquer la porte, et Armand n’eut d’autre choix que d’aller se poster dans le couloir, les dents serrées.

Ce n’était évidemment qu’une question de temps avant que la cour impériale ne reprenne la main ; il était même surpris que cela ait été si long. Il aurait donné beaucoup pour assister à cette discussion.

Un petit groupe d’ingénieurs passa dans le couloir ; il était suffisamment familier des lieux pour qu’ils ne se méfient pas de lui, et ils continuèrent leur conversation sans même paraître le remarquer.

– … à Paris !

– Mais non, enfin. En province, c’est plus discret. Il paraît qu’ils font des enquêtes sur tout le monde.

– Et le sujet ? Ils ne vont quand même pas…

Ils disparurent au coin du couloir, laissant Armand réfléchir aux bribes entendues. Allaient-ils retenter l’expérience ? Après ce que le professeur Martel et Mathilde lui avaient appris, cela ne lui disait rien qui vaille… En tout cas, il y avait du changement dans l’air.

Il n’était pas plus avancé lorsque la porte se rouvrit enfin pour laisser sortir l’amiral et Duclair.

– Merci, professeur, disait ce dernier d’un ton plus que cordial. Et merci également à vous, amiral. Prévenez-moi quand vous serez de retour à Paris…

– Entendu.

– Parfait. Sur ce, messieurs… Je vous souhaite bien le bonjour, fit Duclair avant d’échanger des poignées de main et de tourner les talons.

Monfort referma presque aussitôt la porte de son bureau, tandis que l’amiral faisait signe à Armand de le suivre dans le parc.

– Tout s’est bien passé, amiral ? hasarda Armand une fois qu’ils furent dehors, à l’ombre des chênes.

– Pour le mieux, du Thouars, fit l’amiral – mais il avait la mine pensive. J’ai une mission pour vous, finit-il par ajouter en se tournant vers Armand. Votre cousine et ce professeur Martel…Assurez-vous qu’ils ne parlent pas de ce qu’ils ont vu ici durant cette semaine. L’Empereur s’est montré intéressé par cette brèche, si étonnante soit-elle, et le professeur Monfort a été invité à continuer dans cette voie ; mais il faut procéder avec la plus grande discrétion. Vous comprenez bien qu’une telle avancée pourrait s’avérer révolutionnaire.

Et qu’il était hors de question de laisser percer la nouvelle auprès des autres nations. Armand hocha lentement la tête.

– Et Faraldr ? demanda-t-il. Parviendront-ils à garder son existence secrète ? Un domestique pourrait finir par parler.

– Ce ne sera pas un problème beaucoup plus longtemps, marmonna l’amiral, l’air déjà de penser à autre chose. D’ici une ou deux semaines, tout au plus…

Armand haussa les sourcils.

– Que comptent-ils faire de lui ?

– Pour l’instant, le mettre au secret le temps d’en apprendre plus sur sa constitution… Enfin, il suffit, du Thouars, se reprit l’amiral en se concentrant soudain sur lui, l’air en colère de s’être laissé prendre à en dire plus qu’il ne l’aurait voulu. Vous avez vos ordres. Occupez-vous-en.

– Oui amiral, fit Armand avec un bref salut.

Il regarda son supérieur s’éloigner, puis ses yeux se posèrent sur les fenêtres derrière lesquelles se trouvait Faraldr, ainsi sans doute que Mathilde et son professeur. Il s’était toujours enorgueilli d’avoir autant d’honneur que son père, et faire son devoir en était le point principal.

Mais où était donc son devoir, à présent ?

Apprendre qu’il avait traversé neuf siècles en un instant avait été un choc pour Faraldr ; la meilleure solution qu’il avait trouvée pour ne pas basculer dans la folie était de ne pas y penser. Il se remettait de jour en jour, et la compagnie de Mathilde l’aidait à se changer les idées. Leurs conversations étaient plus aisées, même si le vieux savant qui l’accompagnait avait parfois du mal à suivre, et ils apprenaient peu à peu à mieux se connaître. Elle lui parlait de sa vie et de son époque, et lui en retour était heureux de répondre à toutes ses questions sur la sienne.

Il avait même fini par s’habituer suffisamment à la langue qu’ils parlaient à présent – le français – pour en comprendre des bribes ; et ce jour-là, il attendait avec impatience l’arrivée de Mathilde, car il avait préparé une surprise – dont il était sûr qu’elle la ravirait.

Enfin, elle entra, suivie du vieux professeur, et s’approcha aussitôt en lui souriant.

– Bonjour, Faraldr. Comment allez-vous ?

Il rassembla ses connaissances avant de répondre, dans un français hésitant :

– Bien, mademoiselle Mathilde. Et vous ?

Elle resta un instant bouche bée et il sentit la fierté l’envahir devant son air incrédule.

– Vous parlez français ? demanda-t-elle, le souffle court.

Elle avait parlé plus vite, et il fronça les sourcils, essayant de retracer la phrase dans son esprit. Il n’était pas sûr de lui, mais répondit tout de même :

– Ah… Peu ?

Le savant dit quelque chose qu’il ne comprit pas, et ils échangèrent quelques mots. Toujours concentré, il faillit ne pas voir que l’homme qui le gardait était sorti de la pièce ; il hésita à le signaler, mais préféra suivre la conversation.

– Je vais bien, merci, finit par répondre Mathilde en articulant clairement chaque mot.

Satisfait, il lui sourit avec un hochement de tête. Il avait bien des progrès à faire, mais c’était un premier pas. Lorsqu’il était parti de chez lui, il avait vite réalisé qu’être capable de parler d’autres langues était un atout ; le marchand qui l’avait employé pendant presque un an, puis les hommes d’armes qu’il avait côtoyés en Normandie, lui avaient appris que la meilleure manière de s’améliorer était d’essayer, encore et encore. Sa situation actuelle n’était pas si différente, et se concentrer sur la langue lui faisait du bien.

Ses réflexions furent soudain interrompues par le battant de la porte, qui s’ouvrit en claquant violemment contre le mur. Mathilde et le professeur sursautèrent, et il se leva d’un bond, prêt à intervenir en cas de besoin. Ce n’était que le garde, accompagné de l’homme au regard froid, celui qui s’appelait Monfort et que Mathilde n’aimait pas, même si elle était trop courtoise pour le dire. Il avait l’air furieux.

– Que faites-vous ?

– Pardon ? demanda le professeur Martel en se levant.

Faraldr ne comprit que des bribes du reste de la conversation, trop rapide pour lui ; le mot « français » fut mentionné à plusieurs reprises, et il se demanda soudain s’il avait commis un impair.

Il manqua bondir lorsque le professeur Monfort s’avança jusqu’à Mathilde, qui se tassait dans sa chaise d’un air effrayé ; il ne se retint de le faire que parce qu’elle lui saisit la main pour le tirer en arrière.

Puis Monfort lança un dernier mot, l’air glacial, et le silence se fit. Le professeur Martel était dressé de toute sa taille, l’air outré, et Mathilde avait les yeux brillants et les mâchoires serrées. Le garde s’avança dans leur direction ; Faraldr émit un léger grondement, et eut la satisfaction de le voir s’arrêter, hésitant. Il avait peut-être perdu un bras, mais il pouvait encore inspirer une certaine crainte.

Mathilde se tourna alors vers lui. Elle essaya de lui faire un pauvre sourire, mais avait l’air trop bouleversée pour qu’il soit crédible.

– Faraldr, nous devons partir. Une… incompréhension, expliqua-t-elle – un mensonge évident.

– Qu’est-ce qui se passe ? la pressa-t-il.

Elle secoua la tête.

– C’est compliqué. Surtout, continuez à faire ce qu’ils vous disent et restez calme.

Il dut étouffer un mouvement d’impatience et de colère. Pourquoi refusait-elle de lui expliquer ? Mais son regard allait et venait à toute vitesse entre lui, Monfort et le garde, comme un moineau effarouché. Alors, il se contenta de hocher la tête et se rassit ; cela, il pouvait le lui donner, à défaut de l’aider face à ce Monfort. Avec un faible sourire, elle se tourna vers la porte.

– Mathilde… Vous reviendrez ? ne put-il s’empêcher de lancer, la gorge serrée.

Lorsqu’elle se tourna vers lui, elle avait les larmes aux yeux ; mais sa voix était déterminée lorsqu’elle répondit :

– Je vous le promets.

Puis le garde les poussa dehors. Monfort le toisa un instant, et il soutint son regard en dévoilant ses dents dans un rictus rageur ; puis même ce dernier sortit, refermant la porte derrière lui. Faraldr entendit une clef tourner dans la serrure.

Il était seul.

Mathilde fixait le manoir, les poings serrés. Si Monfort pensait gagner aussi facilement, il se trompait du tout au tout. Elle n’allait pas abandonner Faraldr.

Ce fut à ce moment-là qu’Armand s’approcha d’eux, l’air sombre.

– Mathilde, professeur, venez. Je vais vous ramener.

Elle était tellement en colère qu’elle faillit refuser, mais c’était idiot bien sûr ; elle ne savait pas comment ils auraient pu rentrer sans lui. Et peut-être qu’il saurait lui expliquer ce revirement de situation si brutal. Depuis le début, le professeur Monfort ne semblait pas les apprécier, mais de là à les mettre dehors comme des malpropres… Surtout un universitaire de l’âge et de la dignité du professeur Martel !

Lorsqu’ils furent à quelques lieues du manoir, Armand rompit le lourd silence d’une voix tendue.

– Écoutez-moi bien, tous les deux. Ce matin, le professeur Monfort et l’amiral ont eu un entretien avec un certain monsieur Duclair, envoyé de la cour impériale. Malheureusement, je ne sais pas ce qui a été dit… En tout cas, j’ai reçu l’ordre de faire en sorte que vous ne parliez à personne de ce que vous avez vu. D’autre part, je suis à peu près sûr qu’ils comptent poursuivre leurs expériences – sans les ébruiter. Faraldr va bientôt être mis au secret.

Le silence retomba, seulement rompu par le ronronnement des accumulateurs galvaniques qui propulsaient l’automobile.

– C’est ce que je craignais, fit le professeur Martel en secouant la tête.

– Qu’est-ce qu’ils vont lui faire ? s’exclama Mathilde, atterrée. L’emprisonner ? Il n’a rien fait pour le mériter !

– Ce ne devrait être que temporaire, le temps de perfectionner leur invention, répondit Armand d’un ton raisonnable absolument exaspérant.

– Et s’ils n’y arrivent jamais ? Ils lui feront passer le reste de ses jours en prison ? répliqua Mathilde, prise d’une angoisse glacée.

Personne, à part l’équipe de Monfort, quelques hauts gradés et eux, ne connaissait même l’existence de Fararldr ; si jamais il lui arrivait quelque chose, qui l’apprendrait ?

– Sans doute pas, reprit Armand en lui jetant un regard en coin. Ils ne veulent simplement pas que d’autres nations apprennent ce qu’il s’est passé, pour garder la mainmise sur ces recherches. En tout cas, tu n’as rien à craindre, et vous non plus, professeur ; vous avez des relations trop haut placées pour qu’ils envisagent de vous faire la même chose.

– Non, ils se contenteront de nous discréditer si nous avons le malheur de les contrarier, fit observer le professeur Martel. Avec tout ce qu’il pourrait nous apprendre sur son époque… Quel gâchis.

Lorsque le manoir arriva en vue, Mathilde était parvenue à une certitude. Ils montèrent tous les trois jusqu’au bureau en saluant à peine la pauvre Julie, et là, n’y tenant plus, elle se tourna vers ses deux compagnons :

– Il faut faire quelque chose.

Le professeur Martel la regarda en silence ; Armand ouvrit la bouche, l’air sur le point de protester, mais elle reprit aussitôt :

– On ne peut pas les laisser continuer ainsi, alors qu’ils ne se soucient même pas des droits d’un homme !

– Je suis d’accord, enchaîna aussitôt le professeur Martel. Les risques de cette entreprise sont bien trop élevés, et je n’aime pas du tout cette idée de secret d’État. Le professeur Monfort est peut-être un éminent chercheur, mais il y en a d’autres, à Paris, à Lyon, à Londres ou à Copenhague, qui le sont plus encore. Pour un projet de cette magnitude, je pense qu’il serait bon de laisser les considérations politiques de côté, pour une fois. C’est peut-être le monde entier qui pourrait être transformé !

– Nous pourrions essayer de retrouver cet envoyé de l’empereur, proposa Mathilde, qui réfléchissait de plus belle. Le professeur Monfort ne lui a peut-être pas expliqué tous les risques…

Armand secoua alors la tête.

– Pas la peine. Il doit faire partie des gens les mieux renseignés sur le sujet ; il a déjà dû peser le pour et le contre, et décider que le jeu en valait la chandelle. Mathilde… Tu ne sais pas à quoi tu veux t’opposer.

Elle fronça les sourcils, puis alla s’asseoir dans un fauteuil, rapidement rejointe par le professeur Martel. Armand resta un instant debout, et elle se demanda s’il n’allait pas simplement partir. Après tout, si Faraldr était devenu un secret d’État, cela valait peut-être mieux pour lui. Elle ne voulait pas le mettre dans une position délicate.

Mais il finit par venir s’installer lui aussi devant la cheminée éteinte avec un soupir. Le professeur Martel reprit alors la parole :

– De toute manière, cette idée de secret est vouée à l’échec. Vous savez que je suis allé à Rouen, avant-hier. Eh bien, j’y ai retrouvé quelques collègues de longue date, figurez-vous ; et malgré toutes leurs précautions, les rumeurs se répandent déjà. La discussion n’a pas pu se prolonger autant que je l’aurais voulu, mais je peux déjà vous dire que Monfort n’est pas estimé par ses confrères.

Mathilde retint un reniflement peu correct. Ça ne l’étonnait pas vraiment.

– La plupart pensent que cette expérience était de la folie dès le départ…

Il s’interrompit et fixa sur elle un regard ému.

– Vous n’avez pas idée du risque que vous avez encouru en traversant ainsi la brèche, ajouta-t-il.

– Pourtant, releva Mathilde, nous sommes bien forcés d’admettre que ni Faraldr, ni moi n’avons subi de conséquences négatives de ce passage.

Avec un soupir, elle s’efforça de considérer la question sous tous les angles.

– Et s’ils avaient raison ? Si les implications politiques étaient cruciales ? Peut-être vaut-il mieux que le moins de gens possible l’apprennent…

– Pour éviter des utilisations à mauvais escient ?

– Dieu seul sait ce que l’on pourrait provoquer en voyageant dans le temps.

Le professeur secoua la tête.

– Deux raisons majeures à l’encontre de votre position actuelle, fit-il en levant la main pour compter sur ses doigts, comme il le faisait souvent durant ses cours. Premièrement, leur résultat initial était imprévu, ce qui rend l’expérience par définition imprévisible ; les laisser faire, c’est nous rendre complices d’une potentielle catastrophe. Deuxièmement, renouveler l’expérience présente de nombreux risques concernant la relativité temporelle ; laisser ces risques à l’estimation d’une équipe si restreinte, qui a déjà fait montre d’un singulier manque d’éthique, n’est pas une bonne idée.

– Sans compter un troisième point, intervint alors Armand, les bras croisés. Garder secrètes ces recherches revient à dire que la France est nécessairement dotée d’un meilleur gouvernement que les autres. Je suis aussi patriote que n’importe qui, mais après tout, les empires, comme les royaumes, se font et se défont rapidement.

– Mais dans ce cas, à qui pouvons-nous nous fier ? demanda Mathilde en croisant les bras.

– Justement, à personne – ou peut-être à tout le monde, fit Armand, l’air pensif. Aux nations réunies, qui pourront ensemble décider quoi faire de cette technologie. Il faut espérer que les meilleurs seront ainsi à même de contenir les pires.

Mathilde hocha lentement la tête, essayant de visualiser l’alternative. D’un côté, une technologie révolutionnaire, tenue tant bien que mal secrète, aux mains de quelques scientifiques peu scrupuleux et d’un empire qui la considérait déjà comme une arme potentielle. De l’autre, cette même technologie ouvertement proclamée comme possible, amenant peut-être des conflits supplémentaires, mais surtout une multiplication des recherches et de la réflexion, notamment sur le plan éthique…

– Très bien, finit-elle par admettre en se carrant dans son fauteuil. Donc, à défaut d’empêcher Monfort de retenter l’expérience, il faut l’ébruiter.

– Oui. Si possible sans passer pour des fous à lier, ajouta le professeur en se frottant la barbe.

– Ce sera difficile, fit Armand. Le professeur Monfort a toutes les ressources de l’armée et de l’État à sa disposition ; comme vous l’avez dit vous-même, ils trouveront un moyen de vous discréditer.

– Et ils n’auront pas de mal, se rendit Mathilde en haussant les épaules. Une brèche dans le temps… Qui y croirait ?

– Certains de mes confrères sont déjà convaincus, leur rappela le professeur. Et je pourrais en contacter d’autres qui ont plus d’influence que moi, notamment à Paris…

– Nous n’avons pas assez de temps, fit Mathilde en réfléchissant à toute allure. Ils risquent d’emmener Faraldr rapidement, j’imagine qu’ils ne comptent pas rester ici…

Elle s’interrompit en réalisant qu’elle avait changé d’objectif : elle avait remis la vie de Faraldr au premier plan. Et alors, elle réalisa que l’un pouvait servir l’autre.

– Faraldr…

– Plaît-il ?

– Il est la preuve vivante de ce qui s’est passé. Son langage, ses connaissances, son témoignage… Cela pourrait nous aider à convaincre beaucoup de monde, vous ne pensez pas ?

– En effet, acquiesça lentement le professeur, intéressé.

– C’est ça, fit Mathilde avec un sourire, ravie de trouver aussi facilement une solution. Il suffit de l’enlever.

Armand laissa tomber sa tête dans ses mains avec un grognement, mais elle l’ignora. Il était toujours réfractaire à ses idées, au début ; elle saurait le convaincre. Il fallait enlever Faraldr, et le mettre hors d’atteinte de la France – au moins le temps pour le professeur Martel de commencer à réunir des esprits plus favorables, et de répandre le témoignage du Normand. Mais où ?

– Au Danemark, conclut-elle en essayant de contenir son excitation. Les universitaires de Copenhague seront peut-être plus sensibles que le professeur Monfort aux connaissances que Faraldr peut leur apporter. C’est leur histoire, après tout.

– Ma chère, voilà un plan des plus intéressants, applaudit le professeur, avec l’air d’un gamin qui prépare un mauvais coup.

Elle se leva d’un bond pour aller s’asseoir au bureau et s’armer de quoi écrire, tandis qu’Armand commençait la litanie de tout ce qui n’allait pas dans son plan. Tant mieux : elle aurait besoin de ses critiques si elle voulait que ça fonctionne.

Et il le fallait.

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