Le générateur refusait de démarrer. Il laissait échapper un léger bourdonnement prometteur, avant de s’arrêter sans crier gare. Joséphine poussa un soupir et se fit violence pour ne pas se frapper la tête contre la paroi. Elle aurait préféré frapper la tête de ceux qui avaient déplacé ce pauvre drakkar – qu’est-ce qu’ils avaient bien pu lui faire pour le mettre hors service en un trajet ? De toute évidence, les hommes de la reine Christine étaient incompétents. Il n’y avait qu’à voir toute l’histoire avec Lars : ils avaient été obligés de faire tout le boulot eux-mêmes.

Elle s’accroupit et jeta un œil sous le générateur – puis poussa un cri de victoire. L’avarie se trouvait là, tout simplement : un câble de raccord était endommagé. Elle se mit à l’ouvrage, rassurée ; le drakkar allait être prêt à temps.

Enfin, elle se releva et s’étira, faisant craquer son cou avec soulagement.

— Vous avez réussi ?

Jón était posté au pied des tréteaux soutenant le drakkar. La remise des prix allait bientôt avoir lieu et ils avaient eu de belles sueurs froides lorsqu’ils avaient réalisé que le langskip refusait de démarrer. Elle s’essuya le front.

— Oui, ça y est. Il est comme neuf, répondit-elle avant de rassembler ses affaires. Enfin bon… je vous le répare, c’est bien joli. Mais il va falloir qu’on récupère nos transformateurs pour l’Ariane, nous.

En fait, ils avaient décidé la veille de laisser toutes les pièces aux Islandais ; mais ça, Jón ne le savait pas encore.

— Oui, bien sûr, finit-il par dire en levant un visage peiné vers le drakkar. Nous verrons cela après la remise des prix. Notre langskip doit pouvoir faire une dernière sortie pour aller recevoir la coupe ; ensuite, vous pourrez le désosser. Même si je pense que vous en serez aussi désolée que moi.

Joséphine croisa les bras, gardant de justesse son sérieux : le culot de cet homme !

— Ouais, ben on en serait pas là si vous aviez trouvé votre propre matériel, plutôt que de piquer celui des autres.

Ah, gagné ; cette fois, il avait vraiment l’air coupable. Avec un sourire triomphant, elle rajusta son foulard, puis descendit d’un bond et décida de le laisser mariner quelques heures. Mathilde ou Armand le mettraient bien assez tôt au courant.

— Où sont passés Faraldr et Armand ?

— Sur le quai, il me semble, répondit Jón en s’arrachant à la contemplation du vaisseau.

Ils les trouvèrent effectivement au bord de l’eau. Armand était en train de donner une nouvelle leçon de français à Faraldr, qui répétait attentivement certains mots.

— Voilier… voilier.

— Oui, un voilier. Ensuite, le grand, là-bas, c’est un baleinier. Pour pêcher les baleines.

— Baleinier. Qu’est-ce que ça veut dire… les baleines ?

— Ah… ce sont de très, très grands poissons…

Joséphine s’arrêta au milieu du quai pour profiter du spectacle d’Armand en train d’imiter une baleine, qui promettait du divertissement ; malheureusement, ce fut ce moment que choisit Jón pour les appeler d’une voix forte, ce qui coupa court à toute démonstration.

— Traître, marmonna-t-elle quand elle vit le regard malicieux qu’il lui lançait.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez, répondit-il d’un ton trop vertueux pour être crédible.

Faraldr et Armand s’avancèrent vers eux ; Joséphine tendit sa prothèse au premier. Elle venait d’y réinstaller le transformateur : pour le court trajet jusqu’à l’estrade, le vaisseau n’en aurait pas besoin.

— Tiens. Enfin, si tu veux, je peux le garder dans ma sacoche.

— Je le mets, dit-il aussitôt.

— Attends, je vais t’aider…

Pendant qu’ils se débattaient avec la courroie, une corne retentit.

— La remise des prix va commencer, observa Armand, toujours prêt à pointer du doigt l’évidence.

— Allons-y, ajouta Jón en reprenant sa prestance de meneur.

Jón et Faraldr devaient faire leur arrivée en drakkar, bien entendu, tandis qu’elle et Armand allaient rejoindre Mathilde dans les tribunes d’honneur.

— Êtes-vous vraiment sûrs que… fit Jón au moment de se séparer.

— Oui, l’assura Armand d’un ton ferme. Mathilde a entièrement raison. Notre présence ne ferait que rendre les choses plus confuses. Cette victoire est la vôtre.

Jón pinça les lèvres, mais ils n’avaient pas le temps de tergiverser ; Joséphine les poussa en direction du hangar, puis saisit le bras d’Armand pour l’entraîner à sa suite.

— À tout à l’heure ! lança-t-elle par-dessus son épaule.

— Vous êtes un modèle de patience, fit observer Armand sur un ton amusé.

— Oh, on a pas que ça à faire. Ils auront l’air fins, s’ils sont en retard. On sait jamais, la reine pourrait donner la coupe à quelqu’un d’autre…

Ils passèrent tout le trajet à se disputer sur l’honneur de la reine du Danemark ; Armand semblait particulièrement susceptible sur le sujet et Joséphine prit un malin plaisir à le faire tourner en bourrique. Bien sûr, elle était tout aussi convaincue que lui que cette reine Christine était une femme exceptionnelle ; mais c’était plus drôle de le contredire.

Les gradins étaient pleins à craquer et la foule se pressait également sur les quais alentour, ainsi que dans quelques aérostats qui flottaient au-dessus, pour les gens de la haute.

— Eh ben, toute l’île est venue, ou quoi ? siffla Joséphine, impressionnée.

— On dirait, en tout cas… Ah, voilà Mathilde.

Celle-ci leur faisait signe depuis la tribune officielle, dressée juste derrière l’estrade. Elle avait revêtu une robe bleue très élégante ; d’ailleurs, presque toute l’assistance avait fait l’effort de revêtir soit du bleu, soit du blanc, en l’honneur des vainqueurs – même s’il y avait plus de blanc, qui avait l’avantage d’être aussi sur le drapeau du Danemark. Plus facile à assumer, sans doute. Joséphine réalisa soudain en baissant les yeux qu’elle avait fait une tache sur sa propre tenue – un ensemble fourni par le personnel de la reine. Elle les avait prévenus, pourtant ; les beaux vêtements, ce n’était pas pour elle.

Ils rejoignirent Mathilde, qui était excitée comme une puce à l’idée d’assister à ce moment « historique, Joséphine, historique ! Jamais on n’aurait pu croire que cela arriverait un jour, encore moins si rapidement ! ». Joséphine laissa Armand prendre le relais de la conversation et se contenta d’observer.

Bientôt, le brouhaha général se mua en vivats : le vaisseau royal était apparu, suivi de tous les drakkars ayant participé à la course, qui avaient adopté une formation en V. Le leur était le premier, bien sûr. Ils firent plusieurs tours au son des applaudissements, puis les autres drakkars allèrent se poser sur les emplacements prévus à cet effet, sur les quais alentours ; seuls le leur et celui de la reine se placèrent sur l’estrade principale, comme la veille. Enfin, la reine Christine sortit de son vaisseau – sauf que cette fois, elle attendit que l’escalier mécanique se déroule. Joséphine se demanda si un vieux maître de cérémonie lui avait fait la morale. S’il y avait une personne de ce genre à la cour du Danemark, elle devait avoir de sacrées brûlures d’estomac.

La reine commença à déclamer un discours, que Mathilde se mit en devoir de leur traduire – mais Joséphine ne prit pas la peine d’écouter : beaucoup de blabla à propos de l’unité et de la fraternité entre les peuples, rien de fascinant. Trois équipages vinrent se poster devant la reine avec leur drapeau pendant qu’elle parlait ; Jón et Faraldr, plus en avant que les autres, avaient d’autant plus fière allure qu’ils donnaient l’impression d’avoir accompli cet exploit à deux seulement, quand les Danois et les Suédois étaient tous cinq ou six.

Enfin, on passa à la remise proprement dite, après une longue et bruyante ovation : la reine avait dû annoncer les dispositions en faveur de l’Islande. Rien de très folichon, au fond ; elle avait juste pris Jón à son service, en promettant de réfléchir sur le sujet de l’autonomie, ce qui pouvait parfaitement n’aboutir à rien du tout. Mais bon, c’était déjà mieux qu’avant, donc tout le monde était content.

Faraldr et Jón s’avancèrent et le silence retomba. La reine leva la coupe – en forme de drakkar, histoire de rester dans le thème – et la remit à Jón, qui restait de marbre, l’air solennel. Faraldr, quant à lui, s’inclina profondément devant la reine, puis, lorsqu’elle se détourna pour passer au deuxième équipage, il serra la main de Jón avec un grand sourire, tandis que la foule éclatait à nouveau en vivats.

— Au moins les gens sont contents, marmonna Joséphine. Bon, après ça, on va manger quelque chose ?

Armand avançait avec circonspection parmi les dignitaires lorsqu’il repéra enfin l’ambassadeur. Ils se trouvaient dans le plus grand hôtel de Reykjavík, dont les salons avaient été ouverts pour l’occasion – même si personne ne savait au juste de quelle occasion il s’agissait vraiment. Célébrait-on l’arrivée d’un Viking au XIXe siècle ? Les vainqueurs de la course ? L’avancée des négociations entre la couronne et le mouvement nationaliste islandais ? Jusqu’ici, aucun des officiels n’avait osé se prononcer sur ce dernier point et la reine Christine avait été passablement lapidaire sur le sujet durant son discours de remise des prix.

En tout cas, Armand était décidé à célébrer leur victoire personnelle sur les autorités françaises – et à s’assurer qu’elle resterait effective le plus longtemps possible. Il attira le regard de l’ambassadeur et se dirigea vers lui sans hésitation. L’amiral de Bailly n’était nulle part en vue : il n’avait sans doute pas été convié.

En tirer une telle satisfaction n’était peut-être pas très noble, mais il n’en avait cure.

— Enseigne du Thouars, si je ne m’abuse ? demanda monsieur Joncourt du ton le plus aimable qui soit.

— Je ne suis plus enseigne, monsieur, répondit Armand, le dos raide.

— Allons monsieur, fit l’ambassadeur avec un petit rire saccadé, un militaire reste toujours un militaire.

Puis il l’entraîna à l’écart. Dès qu’ils furent dissimulés derrière une colonnade fort opportune, le visage de l’ambassadeur se fit plus grave.

— Je ne peux pas discuter avec vous. Pas… officiellement, en tout cas. Mais il me semble que vous connaissez un certain monsieur Lefèvre ?

— En effet.

— Je crois l’avoir vu sortir dans les jardins…

— J’irai le saluer, répondit Armand sans laisser paraître sa surprise qu’un corsaire ait été convié aux festivités – après tout, ils n’avaient pas de place officielle dans la haute société, et s’ils pouvaient aisément entrer en contact avec les plus importants notables, cela se faisait en général par la porte de derrière.

— Parfait. Je vous souhaite donc une bonne soirée.

— Un instant, monsieur…

Monsieur de Joncourt ralentit le pas en grimaçant. Quelques années plus tôt, Armand aurait compris le message et se serait effacé pour satisfaire aux convenances ; mais cette fois, il décida de les envoyer au diable. C’était à l’ambassadeur qu’il voulait arracher une assurance, pas à un sous-fifre.

— J’ose espérer que Faraldr pourra retourner sur le sol français sans plus subir de menace. Sinon, nous nous verrons obligés d’accepter l’offre de la reine Christine du Danemark. Elle souhaite lui accorder la nationalité danoise.

À ces mots, les épaules de l’ambassadeur se raidirent nettement. Il retint un sourire. Leur plan avait fonctionné ; à présent que la présence de Faraldr était devenue une nouvelle internationale, les grandes puissances allaient se battre pour lui. Plus question de le mettre au secret ; il était une sorte de prix culturel unique.

Ce qui leur donnait l’avantage dans les négociations.

— Bien entendu, tout a été arrangé, répondit l’ambassadeur en se retournant vers lui, un sourire aimable sur le visage. D’ailleurs, autant vous prévenir… attendez-vous à recevoir une invitation de l’Empereur en personne. Il souhaite rencontrer ce… Normand.

— Parfait. Je vous remercie, votre excellence.

Une fois que monsieur Joncourt eut disparu dans la foule, il se tourna vers les portes donnant dehors. Lefèvre ici… Effectivement, ils avaient des choses à se dire.

Il le trouva confortablement assis sur un banc. Lorsqu’il le vit, son rival leva son verre dans sa direction, avec un sourire à mi-chemin entre le mondain et le requin.

— Armand ! Ravi de te revoir. Comment va ta tête ?

— Henri, répondit-il d’un ton raide.

Sa blessure avait été recousue d’une main de maître par le chirurgien de la reine et il n’avait plus qu’un léger pansement ; mais savoir qu’il l’avait vu dans cet état de faiblesse la veille, avait même dû l’aider à se relever, était tout de même agaçant.

— Allons, assieds-toi, fit Lefèvre avec un geste vers le banc. Nous devrions discuter.

— Je n’en suis pas si sûr, répliqua Armand en restant debout, les bras croisés.

Henri le considéra comme s’il était sincèrement surpris de son refus ; puis il éclata de rire.

— Ah, je vois ! Tu m’en veux encore pour toute cette histoire de poursuite. Ne t’inquiète pas, c’est fini à présent. Ton Viking n’a rien à craindre – en ce qui me concerne, en tout cas.

Armand contint son agacement – il était sûr que Lefèvre se souvenait très bien du discours de Mathilde et n’utilisait le mot de « Viking » que pour provoquer une réaction.

— Tu nous as donné du fil à retordre. Tu aurais pu devenir un excellent officier, fit-il remarquer à la place, d’un ton qu’il s’efforçait de maintenir léger.

Lefèvre fixa sur lui un regard plus sérieux, puis posa son verre sur le banc avant de croiser les mains sur ses genoux.

— Oui, je pense aussi, dit-il lentement. Et après ? Pour finir comme toi ? Je suis sûr que tu étais un excellent officier, mais tu n’échappes à la cour martiale que de peu, crois-moi. Et maintenant ?

Armand n’avait rien à répondre à cela ; heureusement, Lefèvre continua sans attendre. Quand il avait un argument à présenter, il était toujours si impatient…

— L’armée n’est pas faite pour des hommes comme nous, Armand. Tu t’es battu toute ta vie pour faire accepter à tout le monde que tu étais un bon petit Français, et regarde où tu as fini malgré tout… L’armée est un moule trop étroit. C’est la différence entre nous, j’imagine. Moi, je n’ai jamais essayé d’y rentrer.

Henri était le fils illégitime d’un des nobles les plus hauts placés de France. Le pouvoir de son père lui avait ouvert les portes de l’école militaire ; la disgrâce de sa mère lui avait fermé toutes les autres.

— Ce n’est pas entièrement vrai, tu sais, fit Armand en s’asseyant enfin à ses côtés. À bord, pendant les quarts, les combats… il n’y a plus de bonne société, seulement des frères d’armes.

Henri garda les yeux fixés droit devant lui un moment, puis haussa les épaules.

— Peut-être. Mais ce que je fais me convient. J’ai plus de liberté.

Armand secoua la tête ; Henri et sa liberté…

— Et je n’aurais jamais cru te dire ça un jour, surtout à toi, mais… tu devrais y penser aussi, ajouta ensuite Lefèvre.

— Comment cela ?

— J’ai eu une discussion avec l’amiral et l’ambassadeur, hier. Apparemment, votre petit groupe intéresse beaucoup de monde. Il y a de quoi, après tout : un authentique Viking, un ancien du Clovis, et… je ne sais pas comment qualifier au juste les deux demoiselles que tu as trouvées pour couvrir tes arrières, mais elles sont remarquables.

— C’est moi qui couvre les leurs, en général, répliqua Armand en réprimant un sourire.

— Ça, ça ne m’étonne pas, fit Lefèvre avec une grimace – le tour de ses yeux était noirci, et son nez sans doute cassé ; l’œuvre de Joséphine, d’après le récit qu’elle en avait fait. Enfin. Toujours est-il que vous avez non seulement réussi à échapper au meilleur corsaire d’Europe…

— Quelle modestie, marmonna Armand, mais Henri ne lui prêta pas attention.

— … mais en plus, vous avez réussi à déstabiliser toute la situation politique de la Scandinavie. Chapeau bas, vraiment. Personne ne pensait que le Danemark accepterait de négocier sur la question islandaise avant des décennies, et il ne vous faut que, quoi ? Trois semaines ?

— Cela fait des années que Jón est à la tête du mouvement indépendantiste.

— Oui, c’est ça, trois semaines.

— Que veulent-ils ?

— Des espions.

Armand haussa un sourcil, puis but une gorgée de vin. Il n’était pas très bon.

— Vraiment ?

— Bien sûr, ils ne l’ont pas dit en ces termes. Plutôt… comment était-ce ? Ah oui, que vous gardiez à l’esprit les intérêts de votre patrie et que vous considériez les portes des ambassades grandes ouvertes. Beaucoup de voyages en perspective, après tout ; j’imagine que toutes les universités vont s’arracher Faraldr.

Lefèvre fit une pause pour boire également et grimaça ; lui non plus ne semblait pas apprécier le vin.

— Si vous pouvez garder ce merveilleux petit aéronef, vous pourriez obtenir des lettres de marque, ajouta-t-il ensuite.

— Je croyais qu’un accord était en cours de négociation pour mettre un terme à la course ? demanda Armand d’un ton amusé.

— Oui, depuis la fin de la guerre de Crimée… L’Empereur le soutient, bien entendu

Nouveau sourire de requin et Lefèvre se pencha vers lui pour lui glisser en confidence :

— Cela fait dix ans qu’ils négocient, mais la vérité, c’est que personne ne veut se passer de nous. Pas avec tous les progrès aéronautiques. C’est le moment ou jamais, Armand.

Les corsaires disposaient effectivement de liberté – tant qu’ils gardaient l’appui du gouvernement. La réalisation de ce que valait au juste la morale pour des gens comme Duclair, qui en composaient chaque rouage, était encore trop fraîche. Sans parler de ce que lui pouvait en penser, il était certain que Mathilde refuserait.

— Je ne sais pas si je supporterais de me faire engager comme vulgaire mercenaire par des hommes dont je ne sais pas s’ils sont dans leur droit, se contenta-t-il d’opposer.

Henri grimaça, mais ne se laissa pas abattre.

— Monsieur Duclair était tout à fait dans son droit, fit-il observer. En tout cas, d’après l’amiral de Bailly. Cela étant…

Henri fit tournoyer son verre entre ses doigts, puis le vida nonchalamment dans le parterre de fleurs derrière eux.

— Cela étant, reprit-il, il semble que je n’avais pas tous les tenants et les aboutissants de la situation. Crois-moi, ce n’est pas une erreur que je commettrai à nouveau.

Armand dissimula un sourire ; c’était sans doute ce qu’il obtiendrait de plus approchant d’excuses.

— À propos de Duclair… t’a-t-on transmis la moindre nouvelle concernant l’expérience de Monfort ? L’a-t-il retentée ?

— Ça, c’est quelque chose qu’il te faudra découvrir par toi-même. Monsieur Duclair est quelqu’un de peu disert, j’en ai peur.

Sur ces mots, Henri se leva.

— Profite de cette soirée. Vous avez remporté une belle victoire avec ce langskib.

— Je te remercie, répondit Armand, surpris du compliment. Tu pars déjà ?

— Oui, je dois préparer l’Erys. Des affaires à reprendre sur le continent.

— Bon voyage, en ce cas.

— Merci. Et bon courage à toi pour la suite. Vu la compagnie que tu t’es trouvée, je pense que tu vas en avoir besoin…

Joséphine était en train de faire un commentaire sur la qualité des mets – qu’elle semblait apprécier, même si lui trouvait qu’il n’y avait pas beaucoup à manger pour une telle célébration – lorsque Armand les rejoignit.

— Bonne nouvelle, mes amis, dit-il en arrivant à leur portée. Je viens de voir l’ambassadeur : Faraldr ne risque plus rien.

Faraldr fronça les sourcils. Avait-il bien compris ? Mais l’expression soulagée de Mathilde lui indiquait que oui.

— Vraiment ? Tu le crois ? demanda-t-elle à Armand.

— Oui. Et ce n’est pas tout…

Puis Armand s’engagea dans un discours passionné, en parlant trop bas et trop vite pour qu’il parvienne à suivre ce qu’il disait. Mathilde et Joséphine avaient l’air fascinées, en tout cas. Il s’écarta, cherchant Jón dans la salle – mais ce fut ce dernier qui le trouva.

— Ah, Faraldr. Parfait.

Jón regarda autour de lui d’un air de conspirateur, puis reprit avec un sourire :

— Que dirais-tu d’une vraie fête islandaise ?

À ces mots, Faraldr acquiesça avec enthousiasme, devinant qu’elle serait sans doute plus à son goût que cette soi-disant célébration.

— Parfait. Allons prévenir les autres.

Dehors, le vent était frais, mais le soleil brillait encore, bas dans le ciel. Jón les conduisit sans hésiter le long des rues larges de la ville, puis dans des ruelles plus tortueuses à mesure qu’ils quittaient les beaux quartiers.

Enfin, ils débouchèrent sur une plage herbeuse où plusieurs feux de joie avaient été allumés – et où une foule en liesse dansait et chantait. Des musiciens avaient été hissés sur une estrade improvisée à partir de tonneaux et des couples tournoyaient à leurs pieds ; ici et là, à côté des feux, des conteurs étaient assis devant une audience attentive, qui partait parfois de grands éclats de rire. Faraldr s’arrêta pour contempler la scène, tandis qu’à ses côtés, Mathilde poussait une exclamation ravie.

— Ils nous attendent, dit Jón avec un sourire éclatant. Venez.

Ils plongèrent à sa suite dans la foule. Sur leur passage, les gens se retournaient et les acclamaient ; bientôt, ils ne purent plus avancer, pressés de toutes parts par des Islandais qui voulaient partager avec eux leur reconnaissance. Faraldr serrait les mains et recevait de bonne grâce les accolades, un peu éberlué par toute cette effusion ; heureusement, ses compagnons restaient toujours devant son bras droit, le protégeant de la bousculade.

Enfin, ils arrivèrent jusqu’à l’estrade ; là, Faraldr aperçut Gudrun, resplendissante, qui dansait avec son mari. Elle les rejoignit rapidement, les joues rougies et les yeux brillants.

— Merci pour tout, dit-elle en serrant la main de Faraldr entre les siennes. Sans vous, nous n’aurions rien pu faire.

Il aurait voulu la contredire, car il ne pensait pas avoir été aussi indispensable que tous ces gens le croyaient ; mais il ne trouvait pas les mots et il se contenta de serrer ses doigts fins. Il avait l’impression de se retrouver dans un des rêves qu’il faisait, durant ses années d’exil – le rêve d’un retour triomphant au pays.

Le morceau s’acheva, et Jón se hissa sur une barrique ; peu à peu, le silence se fit autour d’eux.

— Ce soir, nous fêtons notre victoire ; mais avant tout, nous fêtons notre unité. Des sacrifices ont dû être faits. Hier, certains de nos frères et de nos sœurs ont laissé leur vie dans une tragédie, au lieu même où nous voulions reconquérir notre liberté.

La veille, durant le dîner, la reine Christine leur avait appris qu’il y avait eu deux morts et plus d’une dizaine de blessés à l’Alþingi, pour la majorité Islandais ; il y en avait eu d’autres lorsque les femmes étaient venues libérer leurs hommes. Les visages étaient sombres autour d’eux. Puis Jón leva bien haut sa chope.

— Ils ne seront pas morts pour rien, je vous en fais le serment ! Gardons leur mémoire en nos cœurs – et célébrons cette victoire, qui est aussi la leur !

Une acclamation assourdissante monta alors de la foule, tandis que tous ceux qui en avaient levaient leurs verres ; puis, sur un signe de Jón, les musiciens se remirent à jouer, et peu à peu l’animation se répandit à nouveau sur la plage. L’Islandais descendit et fut entraîné par Gudrun dans une danse. Faraldr les regarda quelques instants, se réjouissant de leur bonheur évident ; mais ensuite, toute l’assistance se mit à taper des mains en rythme et il se dégagea du cercle, assourdi.

Il alla à l’écart, jusqu’au bord de l’eau, les épaules alourdies de mélancolie.

Mathilde, Armand et Joséphine allaient pouvoir rentrer chez eux, maintenant qu’ils n’étaient plus hors-la-loi. Jón avait… il n’avait pas exactement obtenu ce qu’il voulait, pas encore en tout cas ; mais il pourrait au moins défendre sa cause et Faraldr ne doutait pas qu’il parviendrait à ses fins.

Il lui fallut quelques instants pour admettre que c’était son propre sort qui le mettait de cette triste humeur. Toute la journée, il avait eu peu d’énergie ; même l’enthousiasme de Mathilde qui commençait à lui parler des endroits qu’il pourrait visiter n’avait pas réussi à lui changer les idées.

Il s’assit sur le sable et laissa le bruit du ressac envahir son esprit. Sa mère lui manquait. Il avait eu droit à une scène de triomphe sur une plage islandaise, en effet ; mais elle était bien différente de ce qu’il avait espéré.

Il baissa les yeux vers ses mains : la gauche portait encore la trace fantomatique de toutes celles qui étaient venues la serrer. La droite reposait, abandonnée, à côté de sa cuisse. Il lui arrivait d’être surpris par la vision de ces doigts métalliques. Il avait toujours mal dans son moignon, et parfois jusque dans l’avant-bras qu’il n’avait pourtant plus, même si la douleur était moins forte. Elle ne le quitterait sans doute jamais totalement, le spectre de ce qu’il avait perdu.

Il ne pouvait plus revenir en arrière.

Maladroitement, il ramena la prothèse sur ses genoux et se concentra. Lentement, il fit jouer les doigts de sa main gauche, puis il essaya de bouger ceux de la main droite. Il était toujours déstabilisant de voir cette main, qui était la sienne sans l’être et qui ne répondait pas à ses ordres.

Mais alors, sous ses yeux plissés d’effort, le bout de l’index se replia lentement, puis retomba sur sa cuisse. Retenant son souffle, il essaya de recommencer – et y parvint. Il pouvait bouger cet index métallique.

Il laissa échapper un soupir émerveillé et leva le visage vers le ciel marbré de couleurs.

— Faraldr ?

La voix le fit sursauter : Mathilde s’approchait d’une démarche hésitante dans le sable.

— Tout va bien ? demanda-t-elle.

« Non » fut la réponse qui lui vint instinctivement aux lèvres. Il ne pouvait pas revenir en arrière. Il ne pourrait jamais retrouver son bras, il ne pourrait sans doute jamais retourner à l’époque où il était né. Il ne verrait plus jamais sa mère ni tous ceux qu’il avait connus. Il ne pourrait jamais redresser les torts causés par son père, reprendre sa place, faire honneur à sa famille et à sa communauté.

Mais… il pouvait en faire le deuil. Il baissa les yeux vers ce nouveau bras, qui lui était si étranger, mais auquel il commençait à s’habituer. Il pouvait vivre avec tout cela ; il pouvait vivre dans cette nouvelle époque. Mathilde le regardait avec attention, prête à l’écouter, à l’épauler. S’ils restaient trop longtemps à l’écart, Armand viendrait à leur recherche et Joséphine également, même s’ils ne laisseraient sans doute ni l’un ni l’autre paraître leur inquiétude.

Il avait perdu un bras et une vie ; mais il en avait trouvé d’autres.

— Oui, répondit-il enfin. Ça ira.

Lorsqu’ils revinrent à la fête, Mathilde eut la surprise de voir un visage connu :

— Christine Göring ! s’écria-t-elle, avant de se précipiter à la rencontre de l’archéologue.

— Ah, enfin je vous retrouve ! s’exclama celle-ci en l’accueillant à bras ouverts.

— Je suis absolument désolée pour tout ce qu’il s’est passé…

— Oh, ne vous inquiétez pas. Une vieille dame comme moi, ils n’ont rien osé faire.

— Nous aurions dû être plus prudents.

— Pensez-vous ! On ne peut pas tout prévoir. Je suis juste jalouse ; moi aussi, j’aurais aimé assister à une veillée avec le Norðmaður, fit-elle avec un clin d’œil. Oh, et cette course… Incroyable, vraiment. J’ai bien envie de passer commande d’un langskip.

— Attention à la provenance des pièces, lâcha Joséphine, les faisant tous rire.

— Je me méfierai, l’assura Christine Göring. Ah, Jón, justement ! L’homme du jour…

Mathilde les laissa à leur conversation et chercha Faraldr du regard ; mais il discutait à présent avec deux enfants, un grand sourire aux lèvres, sans plus la moindre trace de mélancolie. La liesse générale était contagieuse. Elle aussi était heureuse pour les Islandais ; et, elle pouvait bien se l’avouer… elle était plutôt fière de ce qu’ils avaient réussi à accomplir.

De ce qu’elle avait accompli.

Si quelqu’un lui avait dit, deux mois plus tôt, qu’elle allait rencontrer un Normand, lui sauver la vie, puis se retrouver plongée au cœur d’un mouvement révolutionnaire, avant de négocier avec la reine du Danemark en personne… elle n’y aurait bien entendu pas cru une seconde.

Armand passa devant elle, plusieurs chopes en équilibre instable entre les mains, qu’il distribua au petit bonheur dans leur groupe. Elle sourit en l’observant. Elle s’était sentie coupable de l’avoir embarqué dans toute cette affaire, même si elle ne pouvait nier avoir été, égoïstement, heureuse de l’avoir à ses côtés. Mais à présent, sa culpabilité s’effaçait. Sur tout le trajet pour venir, ils avaient discuté de la position qu’ils allaient pouvoir adopter vis-à-vis de l’Empereur à présent, ainsi que de la meilleure manière d’obtenir des informations sur les recherches de Monfort. Elle voyait encore l’étincelle qui avait illuminé son regard : toute ces manœuvres délicates le passionnaient. Non, elle n’avait aucun regret à avoir ; Armand avait peut-être perdu sa place dans l’armée aéroportée, mais il était en passe de s’en faire une nouvelle ailleurs.

Espions, corsaires… Elle doutait du bien-fondé d’accepter l’offre à demi mots de Lefèvre, mais il était vrai que quelque chose s’ouvrait devant eux. Une possibilité ; un avenir. Différent de ce qu’elle avait toujours connu.

— M’accorderez-vous cette danse ?

Elle sursauta presque ; Jón avait surgi devant elle sans qu’elle le réalise, trop plongée dans ses pensées. Avec un sourire, elle prit sa main tendue.

— Je vous préviens, je suis une piètre danseuse.

— Qu’importe ! Si vous me marchez sur les pieds, ils ne feront que s’enfoncer dans le sable.

Il l’entraîna dans une danse rapide et tournoyante, à laquelle elle ne comprit rien et où il dut rectifier presque chacun de ses mouvements ; mais ils rirent tout du long, comme tous les autres danseurs. Ce soir, la vie était belle en Islande.

Lorsque les musiciens s’arrêtèrent enfin, elle se joignit aux applaudissements puis s’écarta de la piste, tout en s’éventant un peu de la main. Elle qui commençait à avoir froid ! Jón s’éclipsa, puis revint lui présenter un verre.

— Ce n’est que du petit lait, ne vous inquiétez pas.

— Merci, dit-elle en l’acceptant avec soulagement ; elle avait déjà la tête qui tournait bien assez comme ça. Alors, vous voyez ? Je suis une très mauvaise danseuse.

— J’aurais dû me douter que vous aviez toujours raison, fit Jón avec un sourire malicieux.

Elle rit, puis s’absorba dans la contemplation de Faraldr, qui s’était laissé entraîner dans une ronde avec Joséphine. Quelqu’un lui avait relevé le bras droit en écharpe, ce qui lui permettait de virevolter sans risquer de se faire mal.

— Il est parfaitement à sa place ici, n’est-ce pas ? fit Jón, suivant son regard.

— Oui. Pour être honnête, si ça avait été l’inverse, je pense que je n’aurais jamais pu m’en sortir aussi bien.

— C’est qu’il a eu votre aide.

Elle accepta la galanterie avec un sourire, mais secoua la tête.

— Et maintenant ? reprit-il.

— Eh bien… maintenant, nous allons vous demander de nous restituer l’Ariane, pour commencer, fit-elle d’un ton faussement sévère.

— L’Ariane, dites-vous ? Je crains que ce ne soit impossible. Ce vaisseau est recherché.

— Ce n’est plus le cas ! se récria-t-elle. Et si vous ne la rendez pas, je raconterai tout à la reine Christine.

Jón eut un sursaut fort convaincant, puis ils éclatèrent de rire tous les deux.

— Je crois que je ne vous ai jamais vu aussi détendu, finit-elle par remarquer.

— Oui… Demain, les choses sérieuses vont commencer. De longs débats et sans doute d’innombrables difficultés que je ne devine pas encore… mais pour l’instant, tout est pour le mieux. L’Islande est heureuse.

— Vous partez donc à Copenhague ?

— Oui. Et vous, en France ?

— Dès que l’Ariane sera réparée – Joséphine estime que cela prendra une semaine, si nous engageons un peu de main-d’œuvre. Ne vous inquiétez pas, ajouta-t-elle en le voyant ouvrir la bouche, nous laissons toutes les pièces qui ont servi au langskip ; nous n’aurons aucun mal à trouver ce qu’il nous manque. Considérez cela comme notre contribution à votre cause.

Jón s’inclina devant elle, une main sur le cœur.

— Merci pour tout. Nous n’oublierons pas de sitôt tout ce que vous avez fait pour nous. Ce soir, l’Islande est heureuse ; et c’est grâce à vous.

Elle eut un sourire de gratitude, puis contempla Armand, Joséphine et Faraldr qui s’étaient tous retrouvés entraînés dans une sorte de farandole ; et lorsqu’ils passèrent devant eux, elle se laissa emporter avec Jón, dans un nouvel éclat de rire.

L’Islande était heureuse ; et elle aussi.

N’hésitez pas à me laisser vos impressions en commentaire !

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