Faraldr avait beau observer la petite cabine, il ne voyait pas de moyen de s’enfuir. Une couchette, une table et deux chaises fixées au sol – rien qui puisse l’aider à s’enfuir. Il y avait bien une grande fenêtre en face de lui ; mais, assis de l’autre côté de la table, une arme pointée sur lui, se trouvait également Lefèvre. Il ne le lâchait pas du regard et avait pris soin de lui ôter son avant-bras métallique. Si Faraldr ne s’était pas encore habitué à cette prothèse, la voir entre les mains d’un ennemi lui avait tout de même fait réaliser qu’elle était plus qu’un poids mort.

— Est-ce vrai ? lui demanda soudain le pirate, l’air sérieux. Venez-vous vraiment du passé ?

Il ajouta quelque chose que Faraldr ne comprit pas. Ce dernier hésita à mentir ; mais cela ne lui apporterait rien. Sans doute valait-il mieux essayer de se montrer conciliant avec le mercenaire ; une occasion pourrait se présenter.

— Oui, répondit-il donc. C’est vrai.

— Incroyable, murmura Lefèvre, presque comme si le mot lui avait échappé.

Le Français le contempla un instant, puis se remit à parler – mais Faraldr n’eut pas le temps de saisir ce qu’il disait, car à ce moment précis, la porte s’ouvrit dans un claquement et une furie aux atours colorés se jeta dans la pièce, passa sans s’arrêter par-dessus la table en décochant un grand coup de pied à Lefèvre, et se rétablit de l’autre côté tandis que sa victime roulait au sol avec une exclamation étouffée.

Faraldr ne perdit pas un instant, même avant d’avoir reconnu Joséphine. L’arme gisait par terre à côté de lui ; il la fit glisser au loin puis plongea dans la mêlée. Lefèvre, qui était en train de se redresser, retomba lourdement lorsqu’il lui balaya le poignet d’un coup de pied, et Joséphine en profita pour se hisser à califourchon sur son dos et entourer sa gorge du bras pour lui couper la respiration. Cela avait pour mérite non seulement de le faire taire, mais aussi d’offrir à Faraldr une belle cible : il abattit son poing gauche dans un craquement très satisfaisant.

L’homme s’affaissa dans l’étreinte de Joséphine, qui décocha un grand sourire à Faraldr.

— Contente de te revoir !

Faraldr, incapable de retrouver les mots en français, hocha seulement la tête.

Derrière lui, la porte se referma : il se retourna pour voir Mathilde ramasser l’arme à feu. Elle était pâle, mais sa main ne tremblait pas.

— Il faut l’attacher, dit-elle avec un geste en direction de Lefèvre.

Joséphine se leva aussitôt ; Faraldr, lui, attrapa son bras métallique tombé au sol, puis guetta que Lefèvre ne bougeait pas pendant qu’elle allait jusqu’au lit et déchirait rapidement les draps pour en faire des liens improvisés. En un rien de temps, Lefèvre fut ligoté à l’un des pieds de la table.

Juste à temps, car le Français rouvrit alors les yeux. Son air égaré ne dura qu’un instant ; il reprit ses esprits et allait se mettre à crier lorsque Mathilde braqua l’arme sur lui, ce qui sembla tempérer ses ardeurs.

Il la fixa, les yeux étincelants de fureur, puis eut un sourire teinté de sang.

— Vous n’irez nulle part. C’est trop tard.

— Nous sommes encore dans l’espace islandais, rétorqua Mathilde.

— Peu importe, fit Lefèvre avec la satisfaction visible de celui qui sait quelque chose de plus que son adversaire. Le Clovis nous attend.

Mathilde pâlit à ses mots.

— Non, dit-elle d’un ton faible.

— Officiellement, ils sont là pour la course. D’ailleurs… vaisseau en vue, ajouta-t-il d’un air moqueur, avec un signe de tête vers la fenêtre.

Mathilde tourna la tête et baissa sans le réaliser son arme ; Lefèvre en profita pour prendre une grande inspiration, mais avant qu’il n’ait eu le temps de lancer l’alerte, Joséphine lui asséna un coup de poing qui le fit taire net. Son visage retomba en avant et un flot de sang coula sur son habit élégant. La mécanicienne se redressa, l’air satisfaite.

— Là, fit-elle. Beaucoup mieux.

Faraldr sourit tout en s’attelant à remettre sa prothèse. Avec deux femmes de cette trempe pour lui porter secours, il pouvait bien perdre son deuxième bras.

Mathilde alla rapidement jusqu’à la fenêtre, Faraldr sur ses talons.

Effectivement, le Clovis trônait dans le ciel, si immense qu’il semblait presque impossible qu’il puisse simplement flotter ainsi. Armand le lui avait déjà décrit, mais elle n’avait encore jamais eu l’occasion de le voir ; elle s’en serait bien passé dans ces circonstances.

Soudain, un bruit de pas résonna dans le couloir, et Joséphine et Faraldr allèrent se poster de chaque côté de la porte. Ils retinrent tous leur souffle ; mais la personne continua sans s’arrêter.

— Il faut qu’on dégage, fit Joséphine.

— C’est trop tard, répondit Mathilde, découragée, avec un geste vers le monstrueux vaisseau. De toute manière, nous sommes déjà beaucoup trop haut.

— Ils ont des navettes de secours, non ? demanda Joséphine en croisant les bras.

— Peut-être, mais Faraldr ne passera jamais dans les conduits.

Joséphine rejoignit le Normand à la fenêtre pendant que Mathilde se mettait à faire les cent pas. Peut-être que s’ils se servaient de Lefèvre comme otage…

Soudain, Faraldr poussa un cri de joie à peine étouffé.

— Chut ! lui lança Joséphine d’un ton courroucé ; mais elle tourna la tête dans la direction qu’il lui indiquait et laissa à son tour échapper une exclamation.

Mathilde les rejoignit rapidement et elle dut se plaquer une main sur la bouche. Le langskip islandais ! Il fendait les airs, droit vers eux. Elle se pencha entre Faraldr et Joséphine pour ouvrir la fenêtre et distingua deux silhouettes sous la voile, l’une aux cheveux blonds et l’autre aux cheveux noirs – Jon et Armand ?

Aussitôt, elle se retourna d’un bond. Le langskip ne pourrait pas aborder le vaisseau de Lefèvre, c’était bien trop dangereux. Il fallait qu’ils trouvent le moyen de descendre eux-mêmes à bord – comment faire…

Soudain, son regard tomba sur Lefèvre, toujours inconscient, et sur les liens qui l’enserraient.

— Faites-leur signe ! ordonna-t-elle à mi-voix tout en s’avançant vers le corsaire. Qu’ils se rapprochent !

Faraldr obéit tandis que Joséphine la rejoignait ; elle comprit rapidement ce que Mathilde voulait faire et lui fit signe de laisser sa place. Heureusement, se dit Mathilde en la regardant nouer ensemble les longueurs de draps d’une main assurée : elle n’aurait sans doute pas fait du si bon travail. Elle se releva pour aller à la fenêtre et eut la satisfaction de voir le langskip ajuster son cap.

Lorsqu’elle se retourna et vit Joséphine qui parachevait son œuvre, un frisson la secoua. C’était de la folie pure. Ils allaient être précipités sur des dizaines de pieds et s’écraser au sol, ou dans la mer ; quoi qu’il arrive, c’était la mort assurée, de cette hauteur.

— Tirez, pour voir, dit Joséphine, la coupant dans ses réflexions pessimistes.

Elle se saisit d’une longueur de drap, Mathilde de l’autre, et elles tirèrent de toutes leurs forces. Le nœud tint bon. Joséphine hocha la tête et se baissa pour arrimer solidement leur corde de fortune à un des pieds boulonnés de la table. La fenêtre, grande ouverte, devrait leur laisser juste assez de place pour passer, mais pas beaucoup pour manœuvrer ; ils n’auraient pas le droit à l’erreur. Sans s’octroyer davantage de temps pour réfléchir à tout ce qui pouvait mal tourner, Mathilde se mit à dérouler la corde.

Elle se déplia gracieusement dans l’air, et le langskip s’approcha jusqu’à ce qu’Armand parvienne à s’en saisir. Il leva les yeux vers elle : une expression incrédule se lisait clairement sur son visage, mais il se contenta d’arrimer la corde derrière un des boucliers avant de leur faire signe.

— Qui descend en premier ? demanda Joséphine d’un air dubitatif en la rejoignant à la fenêtre.

Ils se regardèrent tous les trois, hésitants ; ce fut la mécanicienne qui céda avec un soupir.

— C’est parti, marmonna-t-elle dans sa barbe, avant de se hisser sur le rebord.

Sans attendre davantage, elle se saisit de la corde et se laissa basculer avec un cri involontaire. Faraldr et Mathilde se penchèrent d’un même mouvement, et Mathilde sentit une sensation de vertige l’envahir – mais Joséphine s’en sortait plutôt bien. Les jambes croisées sur la corde, elle progressait de nœud en nœud d’une façon qui faisait presque paraître la manœuvre aisée. Lorsqu’elle atteignit le langskip elle eut une seconde de battement, avant de basculer sans grâce – Armand se prit un coup de botte au passage qui fit grimacer Mathilde.

— Parfait ! lança Joséphine en se relevant, les joues assombries. Au suivant !

Mathilde se tourna vers Faraldr – et c’est alors seulement qu’elle réalisa l’inévitable.

Avec son bras mécanique qu’il ne pouvait pas encore actionner, il n’arriverait jamais à s’agripper à la corde. Il ne pouvait pas descendre.

— Non, non, non… marmonna Mathilde – comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ?

À ce moment-là, des coups retentirent sur la porte derrière eux, suivis d’une voix forte réclamant le commandant, et elle sentit ses entrailles se nouer ; mais Faraldr prit alors les choses en main. Sans hésitation, il lui fit signe de monter sur le rebord de la fenêtre ; quant elle protesta, il fit mine de la saisir par la taille de son bras valide, ne lui laissant pas d’autre choix que de se hisser si elle ne voulait pas leur faire perdre l’équilibre à tous les deux. Lorsqu’elle se tourna vers lui, il lui mit la corde dans les mains.

— Vas-y, lui dit-il. J’arrive.

— Mais…

— Fais-moi confiance ! lança-t-il d’un ton urgent, sans réplique.

Les coups redoublaient ; il ne leur faudrait sans doute que quelques secondes pour enfoncer la porte. Elle avala sa salive, puis, sans plus protester, passa les jambes de l’autre côté de la fenêtre, les enroula autour de la corde pour caler ses pieds sur un nœud et se laissa basculer.

Elle pensa que c’était le moment le plus terrifiant de toute sa vie, cette sensation soudaine de vide sous elle, cette certitude que si elle lâchait prise, elle risquait une chute mortelle ; mais elle avait tort.

Le moment le plus terrifiant de toute sa vie arriva quelques secondes à peine plus tard, lorsque Faraldr sauta dans le vide.

Armand était monté à bord du langskip avec dans l’idée de gêner le vaisseau de Lefèvre jusqu’à ce que l’armée danoise intervienne – ce qui n’aurait été qu’une question de temps, au vu de la situation. Pas une seconde il n’avait envisagé qu’ils pussent réellement secourir Mathilde, Joséphine et Faraldr ; seulement éviter de les voir disparaître dans la nature.

Aussi, lorsqu’il réalisa que Mathilde déroulait une corde fabriquée avec des draps déchirés, Armand se trouva partagé entre l’admiration devant sa faculté à se sortir des situations les plus invraisemblables avec des plans plus invraisemblables encore, et l’incrédulité devant cette même faculté. Il ne pensa pas au fait que Faraldr ne pourrait pas utiliser cette corde de fortune – et il n’eut donc absolument pas le temps de se préparer à recevoir à ses pieds un Viking qui venait de jaillir hors de la fenêtre du vaisseau comme un diable hors de sa boîte.

Comme un Viking par la fenêtre. Voilà l’expression qu’il utiliserait désormais.

Le drakkar, léger et sensible au moindre mouvement un peu trop brusque, fit une violente embardée ; Joséphine mit un genou à terre et Armand dut s’agripper au bastingage, mais il avait bien arrimé la corde, qui ne lâcha pas – fort heureusement, car Mathilde était toujours en train de descendre, avec bien moins d’aisance que Joséphine. Au moment où il parvenait enfin à saisir sa cousine à bras-le-corps pour assurer sa réception, Lefèvre, ensanglanté, apparut à la fenêtre. Sans perdre de temps, Armand saisit le couteau dont il s’était muni une fois à bord et scia rapidement la corde. Avant même qu’il ait eu le temps d’avertir Jon, celui-ci avait commencé à manœuvrer pour les éloigner.

Au-dessus d’eux, Lefèvre escalada le rebord de la fenêtre, mais sembla se raviser en les voyant prendre de la distance ; il se contenta de les fixer d’un regard noir qui remplit Armand d’une intense satisfaction. Il leva la main et lui fit un salut ironique.

Malheureusement, il ne put savourer plus longtemps leur victoire, car un cri d’alarme en provenance de Jon lui fit relever les yeux – et il aperçut les deux escouades rapides qui venaient de sortir du ventre du Clovis pour se lancer à leur poursuite. Avec un juron, il rejoignit Jon à la barre ; l’Islandais la lui laissa aussitôt pour aller aider Joséphine, déjà accroupie auprès des machines. Mathilde vérifia que Faraldr n’avait rien, puis elle le rejoignit.

— Merci, lui glissa-t-elle simplement.

Armand haussa les épaules ; elle devait bien se douter qu’il allait venir les chercher.

— Remercie plutôt Jon. Sans lui et son langskip, vous seriez toujours là-haut. En fait, ajouta-t-il en lançant un regard inquiet par-dessus son épaule, ne remercie encore personne, nous ne sommes pas tirés d’affaire.

Les escouades étaient des vaisseaux légers, équipés d’une propulsion à charbon. Elles ne pouvaient donc pas tenir très longtemps en termes de distance, mais elles n’en auraient pas besoin : elles risquaient de les rattraper avant qu’ils ne puissent atteindre un endroit où se poser.

Au loin, on entendit une détonation, suivie de vivats, et Armand fronça les sourcils : Jon avait pourtant réussi à convaincre ceux qui s’étaient enfuis de l’hôtel de police de ne pas tenter quoi que ce soit avant qu’ils n’aient retrouvé Lars. Avaient-ils désobéi ? S’agissait-il d’un autre soulèvement spontané ?

Ce fut Mathilde qui lui livra la réponse – elle avait aussi entendu, mais le bruit lui fit écarquiller les yeux et se tourner en direction du port.

— La course ! Elle vient de commencer…

Avec tout ce qui s’était passé, il avait failli l’oublier, alors même qu’il barrait le vaisseau destiné à y participer. Il serra les dents en jetant un regard vers les escouades qui se déployaient. Elles allaient leur couper la route, ils ne parviendraient jamais à rejoindre l’intérieur des terres où ils auraient pu disparaître…

Soudain, Mathilde lui saisit le bras.

— Armand… pas par là ! Dirige-toi vers la ligne de départ !

— Quoi ? Tu es folle !

— Bien sûr que non ! C’est le meilleur moyen de leur échapper !

Il réalisa alors qu’elle avait raison, comme toujours. Ils pouvaient se fondre parmi les concurrents – les escouades n’oseraient pas s’imposer sur un événement officiel de cette envergure, et les Danois n’arrêteraient sans doute pas la course. Ils pourraient ensuite quitter le tracé plus loin…

Ou tenter de mener le projet de Jon à bien : offrir une victoire à l’Islande.

C’était risqué, mais pas beaucoup plus que son projet d’échapper aux autorités et de retrouver un homme sans savoir par où commencer. S’ils ne gagnaient pas, cela aurait au moins le mérite de faire parler d’eux ; et si au contraire ils parvenaient à gagner, même la reine serait obligée de reconnaître leur victoire – et de les écouter. Avec un sourire qui devait faire peur à voir, Armand manœuvra le drakkar et cria un avertissement à Joséphine et Jon avant de pousser les transformateurs.

— Que faites-vous ? lui lança Jon.

— Nous allons gagner la course ! répliqua Armand, avant d’éclater de rire devant sa mine stupéfaite.

Il devait sans nul doute avoir l’air d’un fou, mais il n’en avait cure ; il commençait à mieux comprendre l’attrait des plans de Mathilde.

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