Joséphine ajusta le débit des hélices, assistée par Jon qui n’était pas aussi inutile qu’elle l’aurait cru – il remontait un peu dans son estime, malgré sa stupidité vis-à-vis de Lars.

Elle ne comprenait pas vraiment pourquoi Armand et Mathilde les faisaient repartir en direction de la course – le moment semblait assez mal choisi. Mais une chose était sûre : elle avait fait du bon boulot sur ce drakkar. Alors elle allait s’assurer qu’il écrase toute la concurrence – même s’ils avaient déjà plusieurs minutes de retard.

Le vrombissement qui les poursuivait s’accentua et elle se retourna pour voir que l’une des deux escouades commençait à les rattraper.

— Attention à la descente ! lança Armand pour les avertir.

Malgré tout, la soudaine sensation de chute fit pousser un cri de surprise à Faraldr. Joséphine ne prit pas le temps de vérifier que tout allait bien : il fallait rajuster les leviers d’équilibrage.

Ils se rapprochaient des hauts gradins qui avaient été construits aux abords du port ; on distinguait déjà les poteaux ornés de rubans qui faisaient office de ligne de départ et d’arrivée, et bientôt Joséphine entendit des cris : la foule les avaient aperçus.

Ils passèrent en trombe la ligne de départ au son des acclamations, tandis qu’elle finissait d’engager les convertisseurs photovoltaïques des boucliers – s’ils voulaient rattraper leur retard, ils auraient besoin de toute l’énergie disponible.

Derrière eux, les escouades firent un brutal demi-tour afin de ne pas rentrer sur le parcours de la course : au moins une partie du plan avait fonctionné.

Le drakkar ronronnait en gagnant progressivement de la vitesse. Joséphine, Jon et même Mathilde se relayaient entre les générateurs et les hélices, laissant à Armand le soin de piloter, secondé pour l’instant par Faraldr. Le circuit était balisé des deux côtés par des drapeaux hissés sur de hauts mâts. Il n’était pas encore trop difficile, mais Armand prenait les virages à la corde, et Joséphine sentait monter l’excitation en elle à chaque mouvement souple du drakkar qui répondait au doigt et à l’œil. Jamais encore elle n’avait été aussi vite sur un vaisseau de cette taille et elle avait l’impression de ne plus faire qu’un avec le bois et les machines, avec les autres membres de l’équipage tous tendus vers le même but, avec le vent qui vrombissait dans les hélices. C’était grisant.

Soudain, Mathilde leva le bras avec un cri, avant de se retourner vers eux.

— Là-bas ! Les autres !

Joséphine plissa les yeux : une ligne de drakkars se profilait au loin, puis disparut à un détour du parcours. Un sourire s’étira sur ses lèvres et elle rajusta rapidement deux leviers d’équilibrage, le cœur battant en rythme avec les générateurs galvaniques.

La course commençait.

Mathilde s’agrippait de toutes ses forces à la proue du langskip, le souffle coupé par le vent et l’excitation.

Il n’y avait en tout que huit concurrents, elle en avait lu la liste officielle dans le journal. Deux vaisseaux danois et deux vaisseaux suédois, représentant dans les deux cas la couronne pour l’un et de riches armateurs pour l’autre ; unlangskipnorvégien ; et des associations historiques venues d’Angleterre, de France et de Russie. Devant eux, le peloton principal se dessinait – ils étaient cinq, certains plus à la traîne que d’autres.

Il ne leur fallut pas longtemps pour rattraper le langskip battant drapeau norvégien : il volait trop bas, soulevant des gerbes d’eau dans son sillage. L’équipage ne les regarda même pas passer, trop occupé à se débattre avec une hélice défectueuse.

Puis Armand prit de l’altitude pour survoler le gros du peloton et elle repartit en titubant en direction du mât pour aider Jon à ajuster la voile afin d’éviter les trous d’air. En dessous d’eux, il y eut des cris et des jurons lorsque Joséphine enclencha l’évacuation de poupe, qui se changèrent rapidement en quintes de toux sous l’effet de l’épaisse fumée. Mathilde eut le temps d’apercevoir deux drapeaux suédois, un britannique et un écusson normand – l’association historique française.

La manœuvre de Joséphine et l’habileté d’Armand leur permirent de prendre la tête du peloton ; pourtant, à ses côtés, Jon était plus raide que jamais.

— Nous n’y arriverons pas.

— Ne dites pas cela, lui enjoignit-elle.

— Même si nous gagnons, la reine sera plus en colère encore.

— Je ne pense pas, affirma Mathilde tout en s’accrochant à un filin pour ne pas perdre l’équilibre dans un virage en épingle à cheveux. Elle m’a l’air d’aimer le défi. Une reine qui n’hésite pas à s’engager dans une joute verbale sur les anciennes lois, à faire face à un peuple en révolte…

Jon la fixait, impassible ; mais il eut un très léger hochement de tête à ses mots.

— Je suis prête à parier, acheva Mathilde, qu’elle sera sans doute intéressée par un chef prêt à prendre tous les risques pour attirer son attention, même un chef rebelle. Et si nous gagnons… Eh bien, le vainqueur a droit à une faveur. Cela m’étonnerait beaucoup qu’elle revienne sur une parole donnée. Pas vous ?

— Peut-être, fit Jon d’un ton pensif.

— J’en suis sûre.

En revanche, si elle se trompait, s’ils avaient mésestimé le caractère de la reine Christine… alors ils se jetaient tout droit dans la gueule du loup, Jon risquait d’être emprisonné sans autre forme de procès, Faraldr serait sans doute livré à la France, et Armand, Joséphine et elle-même seraient jugés pour haute trahison.

Elle déglutit et se posta à nouveau à la proue pour essayer de retrouver le sentiment d’excitation du début de la course.

— Un autre langskip ! lança Faraldr.

Celui-là était magnifique ; richement décoré, aux sculptures dorées, il battait drapeau danois – mais sans couronne. Des armateurs, donc. Armand manœuvra habilement sur sa gauche et ils se retrouvèrent bord à bord.

Cet équipage-là était prêt – et de toute évidence peu disposé à se laisser distancer impunément. Au moment où ils passaient, l’un d’entre eux lança soudain une lourde clé à molette dans leur direction. Elle heurta les boucliers qui ornaient le bastingage et rebondit dans des éclats de bois et d’étincelles. Mathilde s’accroupit avec une exclamation indignée et sentit son sang se glacer lorsqu’un autre cri résonna à la poupe.

Elle se retourna pour voir Armand effondré au fond du vaisseau, la tête dans les mains ; du sang coulait entre ses doigts. Jon et Faraldr, plus près, se hâtaient déjà vers lui ; elle allait faire de même quand Joséphine se jeta contre le bastingage, le poing levé, pour injurier leurs adversaires.

C’est alors que Mathilde réalisa que, sans personne pour tenir la barre, le vaisseau commençait à dévier – et, entraîné par le mouvement de Joséphine, à se rapprocher dangereusement de l’autre langskip ! Sans plus prêter attention ni à la mécanicienne, ni aux cris des hommes de plus en plus proches, elle sauta par-dessus le banc central et, en deux enjambées, réussit à atteindre la barre avant de la braquer sur la gauche pour éviter la collision.

Tout le vaisseau oscilla d’une manière terrible et elle sentit ses entrailles se tordre avant de barrer sur la droite – encore une fois trop brutalement. Devant elle, Joséphine s’agrippa au bastingage – mais au moins, ils s’étaient suffisamment éloignés du vaisseau danois, qui prenait de l’avance. Mathilde tourna un regard inquiet en direction vers Armand.

Jon était penché au-dessus d’Armand qui avait écarté les mains. Il avait une vilaine plaie au front qui saignait abondamment, lui inondant la moitié du visage.

— Nous pouvons nous arrêter. Il y a sans doute des équipes d’urgence…

— Mathilde, attention ! Barre à gauche ! fut toute la réponse qu’elle obtint d’Armand.

Faraldr se leva pour la rejoindre mais elle obéit sans attendre, les dents serrées. Lorsqu’elle se retourna, Jon était en train d’improviser un pansement de fortune à l’aide de sa cravate et son cousin avait son air le plus entêté.

— On ne va pas s’arrêter maintenant, lui fit-il d’un ton décidé. Ne t’inquiète pas, ce n’est rien. Jon, prenez le gouvernail.

Ce dernier se leva et la rejoignit ; mais au moment où elle allait le lui laisser, il suspendit son geste.

— Ça pourrait empirer les choses, murmura-t-il, les sourcils froncés. La reine serait peut-être plus disposée à nous écouter si c’est vous qui…

Mathilde lui saisit les poignets pour l’obliger à prendre la barre.

— Franchement, soit elle nous écoutera, soit nous irons tous en prison – que ce soit vous à la barre ou non. Par contre… par contre, votre peuple sera bien plus heureux si c’est vous qui dirigez ce langskip.

Jon lui lança un regard rapide avant d’ajuster leur course, et Mathilde réalisa qu’elle avait fait ce qu’il fallait. Ce peuple venait de passer des siècles sous le joug de puissances extérieures. Quoi qu’il advienne ensuite, ce moment était important.

Elle se tourna vers Armand qui hocha la tête en silence. Puis une flopée de jurons les fit tous sursauter.

— Ça y est, vous avez fini ? Non parce que j’aurais besoin d’une paire de mains, là ! lança Joséphine sur un ton exaspéré.

Faraldr avançait déjà et Mathilde s’empressa de rejoindre la mécanicienne, qui se débattait avec les câbles arrachés par le projectile de leurs adversaires.

Ils étaient encore loin d’avoir gagné.

— Rien à faire, soupira Joséphine.

Faraldr s’écarta pour laisser la place à Mathilde : elle comprenait bien mieux que lui ce qu’il se passait. Il la regarda se pencher sur l’appareil, confiant : s’il y avait quelque chose à faire, l’une d’elles trouverait.

Mais même Mathilde finit par se redresser d’un air découragé.

— Qu’y a-t-il ? hasarda Faraldr.

— Ce transformateur est trop endommagé, lui expliqua rapidement Mathilde. Il ne fait plus assez le lien avec les autres, nous allons perdre de la vitesse.

Il considéra le transformateur, faisant rouler le mot dans sa tête. Où l’avait-il déjà entendu ?

Soudain, cela lui revint : c’était Gunnar qui l’avait employé sur le bateau de Jon. Il baissa les yeux vers sa prothèse.

— Mathilde. Peux-tu utiliser mon bras ?

Elle le fixa un instant avec l’air de ne pas comprendre ; puis son regard s’illumina et elle se tourna vers Joséphine, parlant bien trop vite pour qu’il puisse suivre. En revanche, il sut qu’il ne s’était pas trompé lorsqu’il vit l’expression de Joséphine s’éclaircir à son tour Elle se leva d’un bond et, à sa grande surprise, le prit dans ses bras.

— Quel génie, ce Viking ! lança-t-elle, avant de se mettre en devoir de lui enlever sa prothèse.

Faraldr l’aida de son mieux, puis, une fois que l’avant-bras fut entre ses mains, il s’écarta et la regarda l’ouvrir pour en extraire le précieux transformateur. Au moins, il servait à quelque chose.

Il laissa Joséphine et Mathilde opérer leur magie et retourna se poster à l’avant pour guetter leurs concurrents ; ils arrivaient au-dessus des terres. Les Danois qui les avaient attaqués avaient pris de l’avance, mais leur vaisseau les rattrapait peu à peu. Il hésita à demander à Joséphine si elle pouvait se passer d’un de ses outils ; mais à ce moment précis, une colonne d’eau explosa dans une giclée gigantesque et un grondement de tonnerre à quelques pieds du langskip ennemi, l’envoyant rouler haut dans les airs au son des hurlements de l’équipage.

Les yeux écarquillés, Faraldr n’eut que le temps de s’accrocher avant la brusque embardée que Jon fit faire à leur vaisseau, évitant de justesse l’eau écumante qui empestait l’atmosphère de son odeur de souffre. Il se retourna : le langskip des Danois avait cessé de tournoyer mais descendait rapidement vers les terres.

— Un geyser ! s’exclama Mathilde ; il n’aurait su dire si elle était enthousiaste ou épouvantée.

Lorsqu’ils perdirent de vue le vaisseau danois, il venait de faire un atterrissage assez brutal. Plus d’inquiétude à avoir de ce côté-là, au moins.

Ils passèrent au ras d’un col montagneux et rattrapèrent un autre langskip. Cette fois, pas d’incident lorsqu’ils le dépassèrent : une épaisse fumée noire, de mauvais augure, s’en dégageait. Joséphine émit un grognement qui semblait presque de pitié.

Faraldr aurait été incapable de dire combien de temps dura le reste de la course ; mais, au bout d’un moment qui lui parut à la fois infiniment long et incroyablement court, ils arrivèrent à la dernière ligne droite – et en vue du seul langskip qu’il leur restait à dépasser s’ils voulaient gagner.

— C’est celui de la couronne danoise, lança Mathilde derrière lui.

Faraldr eut une exclamation de joie à ces mots. Ils n’auraient pas pu rêver meilleur adversaire pour finir : les Dieux les favorisaient ! On commençait à entendre à nouveau les vivats de la foule. Il se concentra dessus, avant de se tourner avec enthousiasme vers les autres. Ils étaient pâles, et Jon paraissait crispé à la barre, presque comme s’il avait peur.

— Allons ! lança-t-il, brisant la tension. Montrons-leur à tous ce que valent les Islandais !

Mathilde lui sourit, avant de traduire pour les deux Français. Tout le monde sembla alors pris d’un regain d’énergie, même Armand, qui se releva et vint se poster juste à côté de Jon, lui glissant des instructions pour l’aider à piloter.

Mathilde et Joséphine s’affairaient toujours et Faraldr décida de se tenir sagement en-dehors de leur chemin : ce n’était pas le moment de les gêner, pas alors qu’ils gagnaient du terrain. Les cris de la foule montaient de tous côtés. Tous les quais étaient noirs de monde, plus encore que les gradins, et Faraldr aperçut même quelques étendards aux mêmes couleurs que leur voile.

Il savait à présent qu’ils devaient se méfier de leurs adversaires, et il garda les yeux fixés sur l’équipage de l’autre vaisseau, prêt à faire bouclier de son corps au besoin – ils ne pouvaient pas se permettre que Joséphine ou Jon soient blessés. Mais les Danois semblaient bien trop affairés. Il aperçut le pilote qui lançait des coups d’œil nerveux par-dessus son épaule, et cela lui donna soudain une idée.

— Joséphine ! appela-t-il. Le feu !

Elle releva la tête et poussa un cri approbateur avant de s’approcher. Il ne distingua pas ce qu’elle faisait, trop occupé à se hisser sur le bastingage ; au moment où il se redressait de justesse en s’agrippant à la figure de proue, celle-ci cracha un long jet de feu, redoublant les vivats de l’assistance.

Alors, dans un rugissement, il se mit à scander une invocation à Thor, de sa voix la plus forte, marquant chaque mot du pied contre un des boucliers. Les six hommes de l’autre équipage se tournèrent vers lui avec les yeux écarquillés, l’air partagés entre l’incrédulité et la peur.

Derrière lui, il entendit un choc métallique, qui grandit peu à peu : lorsqu’il se retourna, il vit que Mathilde, Joséphine et Armand frappaient également les boucliers en rythme, armés d’outils métalliques. Jon regardait autour de lui avec la même incrédulité que les Danois ; mais il garda son sang-froid et profita de la surprise de leurs adversaires pour gagner encore la distance qui leur manquait.

Ils dépassèrent l’autre langskip, malgré les cris de son équipage qui se hâtait en tous sens, ayant repris ses esprits. Joséphine actionna avec un sourire féroce l’appareil à fumée et l’épais nuage noir se mit à sortir de l’arrière de leur vaisseau, obligeant leurs adversaires à s’écarter et à perdre quelques précieuses secondes supplémentaires.

Faraldr ne descendit pas de son perchoir, mais se lança dans une nouvelle invocation – si les Dieux avaient décidé de les aider, autant leur offrir un beau spectacle. Et c’est ainsi, à la proue d’un langskip volant, qu’il franchit la ligne d’arrivée, matérialisée par un long ruban qui céda sous la pression de leur dragon sculpté.

Les quais et les gradins explosèrent sous la liesse de la foule. Ses amis poussèrent Jon jusqu’à la proue, où il se hissa avant de regarder autour de lui, les yeux écarquillés.

Alors, Faraldr lui attrapa le bras pour le lever bien haut et lança le cri :

— Islande ! Islande !

Ils avaient gagné.

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